Octobre 1990, Vaulx-en-Velin ; mars 1991, Sartrouoille ; mai 1991, Mantes-la-Jolie. La guérilla des banlieues avec ses morts et ses victimes s'est partagées la une des quotidiens avec la guerre du Golfe au cours de Vannée passée. A cette occsLsion, tout le monde a convenu qu'il fallait lutter contre les « ghettos » et que la « solidarité entre riches et pauvres » devait permettre de combattre les « exclusions » et d'accélérer la « réhabilitation » du logement social. En haut lieu, on a débloqué des centaines de millions de francs dans cette optique. Et cet été, on a organisé des stages multisports et des voyages à la campagne ou en Afrique pour les jeunes des cités « difficiles ». Sans oublier la répression contre les « vrais » délinquants, une « poignée » qu'il faut isoler, n'est-ce pas ? Le calme d'un été qu'on promettait brûlant n'est-il pas la preuve que les problèmes sont en voie de solution ? Certains journalistes font mine de le croire ; des sociologues et des militants ont déjà montré les limites de la stratégie gouvernementale...
En tout état de cause, jusqu'à maintenant on ne s'est intéressé qu'aux jeunes garçons qui se sont affrontés à la police ou aux vigiles. Ne serait-il pas temps d'examiner la crise des banlieues « avec des yeux de femmes » ? Certes, les filles sont généralement absentes des confrontations violentes avec la police. Elles sont par ailleurs rarement les interlocutrices des pouvoirs publics locaux. Mais même très minoritaires dans les associations, elles y sont souvent très actives et très obstinées. Leurs propres difficultés d'ordre familial les rendent également très lucides. Très jeunes, ou militantes expérimentées, habitant en province ou en banlieue parisienne, elles nous ont fait part de leur expérience et de leur réflexion.
Dossier réalisé par Claire Bataille, Patrick Debrest, Françoise Foucault, Anne-Marie Granger, Catherine Rosehill, Marie-Annick Vigan et nos correspondantes à Lyon.
Le « malaise » des banlieues, la « fièvre » ou la « crise », version plus pessimiste, il faudrait l’imputer avant tout à la dégradation matérielle des grands ensembles. C’est du moins ce que la télé et les hommes au pouvoir nous ont assuré. Rappelez-vous les boîtes à lettres éven-trées et les cages d’escalier pourries... Curieusement, depuis dix ans, les cités qui ont « flambé » n’étaient ni les plus vétustes ni les moins équipées. Des journalistes, des sociologues et des militants de terrain ont noté au contraire, que bien souvent il s’agissait de cités relativement récentes (Vaulx-en-Velin), ou en voie de réhabilitation (la cité du Val-Fourré à Mantes-la-Jolie), disposant de services nombreux et diversifiés (les Minguet-tes à Venissieux). Comme l’écrit J. F. Laé, chercheur, dans un article récent, dans la « crise des banlieues : le béton n ’est pas en cause » Tous ceux, toutes celles que nous avons rencontré(e)s cet été au cours de notre enquête, que ce soit à Lyon, Lille, Mantes-la-Jolie ou Saint-Denis étaient d’accord sur ce point. Pour Touria Chemouri, vingt-et-un ans, animatrice de la Fédération des associations de jeunes des quartiers à Lille, « le premier problème, c 'est le chômage ».
Mais pourquoi une explosion à tel endroit et pas ailleurs ? Thomas Claudio est mort à Vaulx-en-Velin, harcelé par la police parce « qu ’il ne portait pas de casque » ; Djamel a été tué par un vigile à la cafétéria d’Euromarché à la cité des Indes à Sartrouville, un soir de ramadan ; interdit d’entrée à la patinoire du Val-Fourré un samedi soir de mai 1991, Aïssa est suspecté d’avoir participé à un casse de voitures. Il meurt d’une crise d’asthme en garde à vue. Youssef, vingt-trois ans, meurt d’une balle dans la nuque tirée par un policier alors qu’il circulait dans une voiture volée. C’était en juin, à proximité du Val-Fourré. A moins de clore le débat en déclarant comme F. Roussely, directeur général de la police nationale, qu’il s’agit « d’un noyau dur de délinquants aux méthodes relevant du crime organisé », il n’est pas difficile de voir le lien entre les nuits de violence et les provocations racistes, les « bavures » policières ou de vigiles.
Il ne faudrait surtout pas oublier que deux cent cinquante jeunes étrangers ou d’origine étrangère ont été tués en France en dix ans, presque toujours maghrébins, cinquante tués par des policiers ou des gendarmes (cf. Libération du 12 juin 1991).
Le premier problème : le chômage...
Florence, elle, travaille depuis douze ans à Saint-Denis en banlieue parisienne. Elle travaille dans un organisme de formation et fait de l’alphabétisation à la demande des femmes étrangères. Elle affirme également sans hésiter : « Le premier problème des jeunes, c ’est celui de l ’emploi, avant celui de l’habitat. S’ils avaient un boulot, ils vivraient beaucoup mieux là où ils habitent. » Est-ce un pur hasard si à la question « qu ’est-ce qui vous manque le plus ici ? », des jeunes du collège André Chénier, au cœur du Val-Fourré, nous ont répondu d’une seule voix : « Une usine ! »
Faut-il rappeler que depuis dix ans, toutes les cités qui ont connu ce que certains n’ont pas hésité à appeler des « émeutes », étaient celles où vivaient les ouvriers des grandes usines (automobiles notamment) des années de croissance, jusqu’au milieu des années soixante-dix. Les Minguettes à Vénissieux, c’était Berliet ; le Val-Fourré à Mantes, vingt-huit mille habitants, c’était Renault-Flins et Simca-Poissy. Depuis, il y a eu la crise et la précarisation des emplois, la robotisation et le licenciement de milliers d’O.S. non qualifiés, immigrés d’origine maghrébine pour la plupart. Aujourd’hui, ce sont les enfants de ceux-là qui ont « la rage », et qui sont prêts à casser les vitrines ou « du flic ». Certes, ces jeunes ont profité de la « démocratisation » de l’enseignement niais, souvent exclus avant d’avoir obtenu un diplôme qualifiant, ils se retrouvent condamnés aux petits boulots précaires et surexploités ou à « tenir le mur » comme les jeunes chômeurs d Alger. Comme le notait justement Guillaume Malaurie dans une tribune de Libération (le 3-4 août 1991) intitulée « Marginalité de masse » : « Echouer à l ’école implique pour une minorité grossissante la sortie du circuit productif. Ou plutôt de ne jamais y rentrer tout en ayant le nez collé sur les vitrines de la consommation. » Et comme le remarque François Dubet « Le sentiment d’exclusion est d’autant plus vif que les espoirs d’intégration ont été plus forts. »2. . .
Ce n’est pas le ghetto mais...
Ces meurtres sont donc bien l’étincelle qui a mis le feu aux cités. Pourtant une autre violence, moins spectaculaire, plus banale est nourrie dans ces cités-« ghettos », terme au sens strict abusif, impropre qui souvent « permet de faire l’économie d’une véritable analyse... »3. François Dubet dans son article « Jeunesse et marginalité » analyse bien le phénomène de décomposition sociale des cités qui ont été frappées de plein fouet par la crise économique : « Depuis quelques années, la “crise” de l’habitat social s'est accentuée avec le départ des employés et des ouvriers qualifiés vers les zones pavillonnaires, l’arrivée des familles immigrées installées en France lors du regroupement familial et le maintien de familles pauvres “bloquées ” dans la grande cité2. »
A l’appauvrissement et à l’homogénéisation sociale des cités, s’ajoute l’isolement dont les jeunes souffrent terriblement. Liliane, animatrice au Val-Fourré, nous rappelle qu’un aller simple pour Paris coûte trente francs, que l’entrée de la patinoire revient à trente ou quarante francs. Ce que confirment Samia et ses copines, des adolescentes de Bondy, en banlieue parisienne : « A Bondy, il y a le quartier pavillonnaire au sud, et au nord, la zone. Deux mondes séparés. Le dimanche, il n’y a plus de bus ou sinon, ils ne passent plus après vingt heure trente. Le prix des transports, c ’est un problème alors que les jeunes aiment bien se déplacer en bande. On n ’est pas loin de Paris, mais on n ’a pas les sous. »
Florence, qui coordonne des actions de formation dans toute la Seine-Saint-Denis, parle carrément de « ghetto » pour la cité des Bosquets à Montfermeil. « C’est le rejet complet du reste de la population. Le rejet aussi de la part des municipalités, que ce soit celle de Clichy-sous-Bois ou celle de Montfermeil, même si théoriquement elles sont de couleur politique différente. Là-bas, on a la sensation d’une population complètement refermée sur elle-même, qui vit dans la crainte et ne sort pas de son quartier. Les Bosquets sont complètement isolés. »
C’est différent à la cité des Francs-Moisins à Saint-Denis, même si le chômage, la misère, les situations de détresse se sont développés ici comme ailleurs. Pour Adjera, animatrice de l’association des femmes des Francs-Moisins, « la chance de Saint-Denis, c ’est d ’être une proche banlieue. Il y a plus de possibilités de mobilité.
Chronique du racisme ordinaire...
10 mars 1990 : Madjid Labdaoui, 18 ans, lycéen, est écrasé volontairement par des racistes sur un parking d’une cité de Roanne.
22 mai 1990 : Hortense Babungana, 41 ans, Zaïroise, est abattue à coups de fusil, à Meaux, à proximité de la cité où elle habitait.
6 octobre 1990 : Thomas Claudio, 20 ans, meurt à Vaulx-en-Velin, dans un accident de moto, provoqué par une patrouille de police dans la cité du Mas du Taureau. Le policier ne sera inculpé d’« homicide involontaire » que quatre mois après : le 1" février 1991.
17 mars 1991 : Ali Bouifer, 27 ans, est tué à bout portant par un individu violent, surarmé et raciste, en tentant de protéger sa mère au pied d’un immeuble de la ZUF Beaumarais à Calais.
26 mars 1991 : Djamel Chettouh, 18 ans, est assassiné à Sartrouvilîe par un vigile de supermarché.
7 mal 1991 : Bamoro Fofanna, 17 ans, traumati-| sé par une perquisition policière, se jette par la fenêtre de son immeuble, à Ermont (Val-d’Oise).
27 mai 1991 : Aïssa ïhich, 19 ans, asthmatique. privé de médicaments par les flics, décède pendant sa garde à vue au commissariat de Mantes-la-Jolie.
9 juin 1991 : Youssef Khaïf, 23 ans, est abattu d’une balle dans la nuque par un policier, à Mantes-la-Jolie. Le 13 septembre, celui-ci a été inculpé de « coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner ».
5 août 1991 : Mokrane Boutemeur, 32 ans, est retrouvé étranglé sur un banc, à proximité de la cité des Oliviers, à Narbonne. Le rapport du légiste ne permettait pas de trancher entre « homicide » et « suicide ». Les amis de Mokrane ne croyaient pas l au suicide. Pourtant, le parquet a classé l'affaire. J
Bien sûr, il y a également des situations très précaires, mais ce n ’est pas comparable avec la situation de la cité de la Noë, à Chanteloup-les-Vignes, que nous connaissons pour y avoir travaillé. »
En ce qui concerne les loisirs, là aussi il y a une différence pour Adjera : « Même si les quartiers sont excentrés, même s ’il manque des infrastructures dans les quartiers, il y a quand même une volonté de la municipalité de Saint-Denis de prendre en compte les jeunes à ce niveau. Il y ale SMJ (Service municipal pour la jeunesse) qui fait un travail en direction des jeunes et les jeunes y sont sensibles. A Chanteloup-les-Vignes, il n’y a rien. Quand les jeunes veulent sortir, ils veulent aller à Paris ... »
Un besoin vital de lieux de rencontre
Ce besoin de sortir de la cité, lié à la sensation d’étouffer, il n’y a pas qu’en grande banlieue que les jeunes le ressentent. Florence pense que « le deuxième problème des jeunes, c’est celui de n ’avoir aucun lieu pour eux. Ils vivent chez leurs parents où ils n’ont aucune possibilité d’autonomie, de recevoir leurs copains ou leurs copines ; ni aux Francs-Moisins ni ailleurs, il n’y a de lieu pour les jeunes. Il ne leur reste que les cages d’escaliers, les devants de bâtiments pour se retrouver. Ils y passent leurs journées, leurs soirées, leurs nuits. Cela provoque inévitablement des problèmes de voisinage... »
Faute de lieux de rencontre pour les jeunes, notamment en dehors des heures ouvrables, Djamel était allé retrouver des copains à la cafétéria d’Euromarché, le centre commercial de la cité des Indes à Sartrouvilîe et ce pseudo « lieu de vie » s’est transformé pour lui en lieu de mort en mars 1991. Dans un article publié dans Critique communiste en septembre 1991, Gérard Vaysse, conseiller municipal de Vennissieux met en cause « l’aberration des conceptions urbaines originelles. Cet utilitarisme urbain ne connaissait que deux entités sociales. En bas : la famille, dont on répertoriait les besoins à satisfaire. En haut : les fournisseurs (Etat, commerçants, services municipaux). Il voulait ignorer, contre toute évidence, que les activités humaines (...) s’exercent en s ’articulant à un tissu de relations sociales qu’elles structurent en permanence. (...) A la différence des centres villes, il n’y a pas de rues, pas de bistrots, pas de place ni de lieu où des gens convergent spontanément. (...) Derrière cet urbanisme se profile (...) la volonté politique d’éviter que dans les quartiers populaires se structurent naturellement, par relations de voisinage, de forts réseaux de solidarité. 4 »
Malheureusement, il est d’ores et déjà évident que les choix gouvernementaux opérés par la gauche depuis dix ans sont et seront incapables de corriger ces conceptions aberrantes mises en œuvre dans les années soixante, même si aujourd’hui le « droit à l’habitat » est inscrit dans la loi, depuis le vote de la loi d’orientation sur la ville (L.O.V.) au printemps dernier, et si le gouvernement affirme que le logement social est une priorité.
Une réhabilitation en trompe-l'œil
Il suffit pour s’en convaincre d’aller voir sur place comment se réalise la réhabilitation des cités dans le cadre des projets DSQ (Développement social des quartiers) à la cité des Francs-Moisins à Saint-Denis par exemple.
Installée sur l’emplacement d’un ancien bidonville, la cité des Francs-Moisins fut construite il y a environ vingt ans. Elle fait l’objet de tous les soins des pouvoirs publics depuis deux ans, période où fut mis en route le projet DSQ. Le bilan, certes contradictoire, n’est pas franchement convaincant. C’est ce qui ressort des propos d’ Adjera qui nous a reçues avec Moktaria, tréso-rière, au local de leur association, un appartement situé au premier étage du bâtiment dix de la cité des Francs-Moisins.
Adjera : « Pour notre part, nous sommes satisfaites du travail réalisé par l’équipe mise en place par la municipalité. Ce sont des personnes qui connaissent le terrain, pas des technocrates. Pas besoin de leur expliquer longtemps nos projets, ils comprennent vite. Les problèmes commencent au niveau administratif. » A ce niveau c’est la « Berezina » ironise Moktaria. « Du coup, poursuit Adjera, de nombreux projets qui ont été réfléchis et élaborés avec soin n ’ont toujours pas vu le jour alors qu ’ils ont été présentés depuis longtemps. C’est le cas pour notre stage de formation couture destiné à une quinzaine de femmes d’origine étrangère. » Elle insiste sur le fait que ce stage correspond « aux besoins réels exprimés par les femmes » et non à un projet abstrait. Pourtant, présenté en octobre 1990, ce stage n’a toujours pas obtenu de crédit. « Coût du stage trop élevé », paraît-il, car elles n’ont toujours pas reçu d’explication officielle. Elles ne renoncent pas mais en attendant, elles ont été obligées d’orienter les candidates vers d’autres stages, certaines étant même obligées de rester à la maison. Voilà qui éclaire d’un certain jour la déclaration de M. Delebarre le 23 février dernier lors d’une visite à Tourcoing : « La procédure de développement social des quartiers n ’est pas une vache à lait mais une méthode de travail permettant à tous ceux qui veulent faire revivre les quartiers -élus, militants d’association, enseignants, responsables d’HLM, fonctionnaires, animateurs -de tirer dans le même sens (...) »
Quelques anecdotes en disent long sur la réhabilitation des bâtiments en cours. Adjera finira par confier, mi-goguenarde mi-indignée, que « quinze jours après la fin des travaux extérieurs d'un bâtiment, la peinture a commencé à dégouliner quand il s’est mis à pleuvoir ! » Moktaria, elle, n’en revient toujours pas que la peinture de « la grande fresque terminée il yarn mois, inaugurée il y a une semaine » soit déjà en train de craqueler. « C’est complètement fou, quand on pense à l’investissement financier que cela représente ! » Cinq cent mille francs, paraît-il, pour cette fresque murale d’inspiration religieuse catholique commandée à grands frais à un artiste nord-américain d’origine latino !
Pour elles, ce qui est prioritaire, sur la cité, c’est de créer ce qu’elles appellent des « lieux de vie », des lieux de rencontre. Moktaria nous
Parlez-vous DSQ ?
Pour obtenir le financement d'un projet dans le cadre du DSQ, « le cheminement de votre demande : sera le suivant:
1-Dépôt en mairie.
2 -Examen en mairie par le chef de projet DSQ (« Développement social de quartier » : c'est la convention qui relie une mairie à la politique des pouvoirs publics), pour coordination avec les autres
-Si le chef de projet DSQ a retenu votre projet, il passe en CLI (commission locale interpartenariale), qui émet un avis sur l'opportunité de le réaliser.
4 -Si la CLI a retenu votre projet, il est expédié
S -Celle-ci le soumet aux instances du Comité technique des villes. (...)
6 -Après réception des avis de ces autorités, la sous-prôfecturc soit vous retourne votre dossier (...) soit envoie votre dossier au délégué départemental à la ville <DDV).
7 -Le DDV l'envoie à la Direction régionale de 1 Equipement chargee de la programmation du comité technique des vies (CTV).
8 -Le CTV se réunit, prend sa décision et envoie celfe-ciauDDV.
Il ne vous teste plus qu'à attendro de six à trente mois l'arrivée des fonds votes. Sans oublier qu'au �oout d'ufi aa vous serez parti pour un tour de phis : il — et adresser à toutes ces administra-vos actions. („.} » D'après le Nouvel Observateur 1389 du 20 an 26 juin 1991�
apprend que par exemple pour cette cité de dix mille habitants, il n’y a pas encore un seul local pour les jeunes ; il n’y a qu’une seule halte-garderie qui ne fonctionne que deux jours et demi par semaine faute d’argent et de personnel. Il n’y a qu’une seule crèche et il n’y a pas non plus d’installations sportives sur place. Pour en trouver, « il faut aller au centre ville » déplore Adjera. Membre d’un comité de quartier qui regroupe une quinzaine d’associations, l’association des femmes des Francs-Moisins a participé à l’élaboration d’une sorte de cahier de revendications au premier rang desquelles figure l’exigence d’un local pour les associations de quartier. Par ailleurs elles réclament toujours un appartement pour l’association des femmes, qui manque de place pour ses activités. Pour l’instant, ces demandes n’ont pas encore été entendues.
Crèches et écoles en péril
Florence, que nous avons rencontrée avant de voir Adjera et Moktaria, semble encore plus sceptique que ses amies de l’association des femmes. « On parle beaucoup de réhabilitation de ces cités et de changer la vie dans ces cités, mais, fait-elle remarquer, on peut constater qu ’en termes de moyens, il n’y a rien de plus, mis à part quelques fonds pour changer l ’habitat. On repeint des bâtiments. On prévoit un parc de l’enfance, un gymnase, équipements très appréciables, bien sûr, mais qui verront peut-être le jour d’ici quelques années. Mais en attendant, il y a de moins en moins de moyens pour les crèches et les écoles. A la crèche des Francs-Moisins où va mon fils, il manque tout le temps du personnel. Il n’y a plus d’éducatrice spécialisée pour les jeunes enfants. Les éducatrices ne veulent plus travailler dans ce type de quartier. Elles sont mal payées, c ’est vrai, mais il y a peut-être aussi une certaine crainte. A la crèche des Francs-Moisins, toutes les éducatrices sont parties et aucune n ’a pu être remplacée. Du coup, ce sont les auxiliaires de puériculture qui font le boulot. Elles essayent de suppléer au mieux, mais elles ne peuvent pas tout faire, avec la meilleure volonté du monde. La municipalité se retranche derrière le fait qu ’ils n ’arrivent pas à recruter. Mais dans ce cas, ils pourraient peut-être les payer un peu plus. Sinon, c’est le cercle vicieux. On ne met pas suffisamment de moyens pour changer les choses. C’est pareil à l’école primaire des Francs-Moisins où on parle de fermetures de classes alors qu ’on se trouve dans une ZEP (Zone d’éducation prioritaire). C’est aberrant. Ils veulent fermer deux classes sur le groupe scolaire où va ma fille. C’est catastrophique pour des enfants en difficulté. A l’école maternelle des Francs-Moisins, école d'application, il y avait une équipe d’institutrices et une direction très dynamique avec un projet pédagogique intéressant. La directrice va partir... Quant à la réhabilitation, enchaîne Florence, je ne suis pas sûre qu ’elle se fera au profit de la population la plus démunie. Ils vont réhabiliter certains appartements dont les loyers augmenteront en conséquence. Et certains bâtiments réhabilités recevront une nouvelle population, type centre ville, vu les loyers exorbitants à Paris, d’autant que les Francs-Moisins, ce n ’est pas mal situé, pas très loin du métro, pas loin de Paris. Des cadres moyens pourraient être attirés à l ’avenir. Pour les plus démunis qui doivent des millions de centimes à l'office d'HLM, le problème principal n ’est pas la réhabilitation des logements, surtout si elle doit s’accompagner d’une hausse de loyers. Pour eux, le premier problème, c ’est l ’emploi et la formation même si ce n ’est pas désagréable de changer de cadre de vie. Il n ’est pas évident que la réhabilitation de la cité puisse changer la vie quotidienne des gens. Ils n ’auront pas plus de revenus. Ils seront toujours dans la même détresse. Autre risque, la différenciation des bâtiments ; elle peut être source de violences. On a vu cela à Vaulx-en-Velin. Lorsque les différences sociales se matérialisent dans la ville. C’est déjà le cas à Saint-Denis avec le centre ville d’un côté, assez opulent, avec le centre commercial et les boutiques, et les cités de l’autre. Si ce clivage devait se réaliser dans le quartier, au sein même de la cité, les jeunes ne le supporteraient peut être pas car même si aujourd’hui ils n’aiment pas obligatoirement leur cité, c’est quand même leur territoire. Elle leur appartient. Si une autre population s ’installe dans le quartier, il peut y avoir des réactions de rejet... »
Calmer sans soigner
Curieusement, toutes les lenteurs administratives et toutes les restrictions financières qui bloquent de nombreux projets proposés par des associations dans le cadre des DSQ, ont disparu comme par miracle pour la mise en œuvre du plan anti-été chaud du gouvernement. A situation d’urgence, plan d’urgence, évidemment. Cent millions ont été immédiatement débloqués par le ministère de la Jeunesse et des Sports pour financer la création de cinq cent équipements sportifs de proximité. On a ouvert des terrains de sports scolaires et universitaires aux jeunes qui ne partaient pas en vacances. Vingt-et-un stages de découverte sportive (sports de combat, boxe française) ont été proposés à trois cent jeunes, encadrés par des militaires de l’école interarmée de Fontainebleau. Mille jeunes sont partis à la campagne, quelques dizaines en Afrique. A Beauvais, dans le quartier de la Saint-Jean, des jeunes ont pu s'initier au cirque, tandis qu'à Reims, les jeunes dans le cadre de l’opération ludo-sports ont eu accès à de multiples activités sportives très diversifiées... Une réussite donc apparemment. A ceci près que tous les bilans font apparaître que les plus âgés (après quatorze ans) ont boudé les stages qu’on leur proposait.
Et pour cause. Que diable iraient-ils faire dans des stages sportifs encadrés par des militaires !
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Une obole, en guise de solidarité
La loi adoptée le 1 3 mai dernier institue le principe. généreux, de la solidarité fmaneièie entre communes « riches » et communes « pauvres ». La loi instaure ce qu’on appelle une DSU (Dotation solidarité urbaine) prélevée sur la DGF (Dotation globale de fonctionnement) \ ersèe par l'Etat aux communes « les plus riches ». t ela doit permettre une redistribution au profit des Mlles le* plus défavorisées d’une partie des subsides de l'Etat veisés aux communes. Ainsi en 1991, après moult tractations, 492 communes vont bénéficier de la solidarité de 95 villes riches au titre de la DSU.
Par ailleurs est créé un Fonds de solidarité des communes de la région Ilc-de-France alimenté par un prélèvement sur les ressources fiscales d’une cinquantaine de communes riches de cette région. Ce fonds devrait se monter à 525 millions de francs et être partagé entre une centaine de communes. Faites le compte ; c’est une misère !
Enfin, le mimstie de la ville disposera d’une « cassette » pour aider « ponctuellement » quelques villes en urgence. Au total, pour 1991. la solidarité entre « collectivités locales » (DSL plus Fonds de solidarité des communes de la région Ile-de-France) devrait atteindre 700 millions de francs.
On prévoit I 500 millions de francs en 1992 et 2 000 millions pour 1993. Comme Paris devra être mis à contribution, le RPR a \oté contre la loi. Pourtant, au titre de la DSI.'. Paris ne payera pas plus de 80 francs par habitant, alors que le budget de la ville de Paris se monte à 17 milliards de francs aujourd’hui. Ln moyenne, chaque commune pauvre devrait recevoir un million et demi en 1991. La rénovation du lycée de Saint-Denis va coûter 185 millions �de francs. Voila un point de comparaison édifiant
Par ailleurs peu de ces opérations ponctuelles seront prolongées après les vacances. . .
Malheureusement, quelques opérations vacances pour quelques centaines de jeunes l’espace d’un été ne risquent pas de résoudre les problèmes de violences dans les cités, d’autant que parallèlement à ces opérations « charme », on continue discrètement à renforcer les moyens de répression.
Ce sont ainsi sept cent postes de policiers supplémentaires qui ont été créés cet été pour l’îlota-ge.
En fait, le gouvernement lui-même n’est pas dupe qui a accepté le principe d’une augmentation de 27 % (plus deux cent cinquante millions de francs) pour le prochain budget du ministère de la ville, de quoi renforcer au moins les crédits prévus pour les DSQ, très maigres jusque là, tout le monde l’admet. Mais cette politique fera difficilement illusion auprès des premiers concernés, les jeunes exclus des banlieues, même si leurs parents font tout pour réussir l’intégration. Quelles que soient les déclarations rassurantes de F. Mitterrand contre le racisme et l’intolérance, elles ne pourront dissiper le sentiment légitime quV on transforme les immigrés en boucs émissaires » 5, à droite comme à gauche, à quelques nuances de langage près. Si la gauche ne parle pas d’odeurs ni d’invasion, elle accepte le principe des quotas, elle fait la chasse aux clandestins et n’écarte pas le recours aux charters pour les expulsions. Par ailleurs, malgré les déclarations d’intentions, à l’évidence le gouvernement a même renoncé à réduire le nombre des chômeurs autrement que par la radiation des « vrais-faux » chômeurs. Dans ces conditions, on peut prévoir à l’avenir de nouvelles explosions dans les cités dont la violence malheureusement n’a en soi rien de subversif. Aussi légitimes soient les réactions contre les policiers responsables des bavures, aussi explicables soient les actions de fauche dans les magasins, nous savons que ces actions peuvent être récupérées par n’importe qui, y compris par des « malfrats organisés » comme le dit justement Guillaume Malaurie dans son article « Banlieue et Marginalité de masse ». Cette violence peut s’exercer et s’exerce déjà contre les plus faibles, les jeunes racketés dans ou à l’extérieur des cités, victimes de plus en plus nombreuses du trafic de drogue, les filles qui subissent les agressions sexuelles des machos, etc.
Le Front national a déjà récolté dans les anciennes banlieues ouvrières, autrefois banlieues rouges, les fruits pourris de cette crise. Aux dernières municipales, le FN a obtenu près de 20 % des voix dans certains bureaux de vote des Francs-Moisins. De même au Val-Fourré.
En mai dernier à Poissy, lors d’une cantonale partielle, le FN a frôlé les 40 % !
Florence de Saint-Denis, explique très bien ce qui se passe : « Pour les Français, c ’est une déchéance d’arriver aux Francs-Moisins. Pour la grande majorité de ces familles, c ’est être rabaissé au niveau d ’un étranger ”, ce qui est inadmissible pour eux. Ils n ’ont qu ’une hâte, c est partir. Ils sont là en transition en attendant de pouvoir s ’acheter une baraque, ou de pouvoir accéder à une HLM de catégorie supérieure. Leux-là vivent très mal dans la cité mais je ne crois pas que cela soit dû à la difficulté de vivre avec les autres. Car en dehors des problèmes de bruits qui ne concernent qu ’une minorité qui loge au premier étage, la cohabitation ne se passe pas trop mal. Il n’y a pas de gros problèmes, réellement. Cela se passe plutôt dans les têtes... »
Recréer les liens de solidarité
Il n’y a pourtant pas lieu de désespérer. Malgré les difficultés, et le discrédit de l’action politique aujourd’hui, de nombreuses associations de jeunes (ou moins jeunes), des associations de femmes, de manière récente ou depuis plusieurs années agissent avec patience sur le terrain. Ces associations sont aujourd’hui les seuls instruments d’éducation et d’apprentissage de l’action collective prolongée, les seuls moyens de maintenir et de renforcer les liens de solidarité détruits par la crise et l’effondrement des syndicats et partis de gauche traditionnels.
L’action de l’association des femmes des Francs-Moisins à Saint-Denis, de la fédération des associations de jeunes des quartiers à Lille sont là pour témoigner de l’efficacité de ce travail de terrain, comme on le verra dans les articles suivants. A Sartrouville, de la flambée du printemps, est née une association qui regroupe aujourd’hui des dizaines de jeunes... Là est l’espoir de voir se structurer un mouvement social porteur des revendications du droit au travail et à l’égalité. Bien sûr, cette activité locale dispersée ne suffira pas. Le temps doit venir d’une coordination unitaire de l’ensemble de ces mouvements, et d’initiatives nationales qui contrecarrent les campagnes de la droite et de l’extrême droite contre les immigrées. Les associations de femmes et de jeunes doivent pouvoir y trouver leur place. Pour notre part, nous ne reculerons pas sur le droit de vote pour les immigré(e)s et l’égalité des droits à tous les niveaux, aussi à contre-courant soyons-nous aujourd’hui.
1. « Crise des banlieues : le béton n'est pas en cause » de J. F. Laé dans le numéro de juillet 1991 de Regards sur l'actualité, Documentation française.
2. « Jeunesses et marginalités » de François Dubet dans le numéro de juillet 1991 de Regards sur l'actualité.
3. « Ghetto, un mot de trop », une tribune libre de Loïc J. D. Wacquant et Sophie Body-Gendrot dans le Monde daté du 1 7 juillet 1991.
4. Article de Gérard Vaysse dans le numéro 110-111 de septembre 1991 de Critique communiste.
5. « La France perd-elle la tête ? » par Alain Touraine dans le Monde daté du 17 juillet 1991 .
Dessin de Plantu tiré du Monde du 14 juin 1991.
Dessin de Plantu tiré du Monde du 14 juin 1991