Depuis quelques mois, la politique sélective de la Ville de Paris en matière de logement, non réellement contrée par le gouvernement, se révèle au grand jour. Dans les quartiers Est de Paris, les plus populaires jusqu'à présent, les expulsions s'accélèrent L'occupation du 133, quai de la Gare par des familles de mal-logés est une riposte à cette volonté d'exclure les pauvres pour constituer une ville de riches.
Awa, une jeune Malienne de vingt-cinq ans, et Valérie, infirmière de profession, qui a apporté son soutien à la lutte des mal-logés, ont accepté de répondre à nos questions. Deux autres jeunes femmes, Madina et Assa, nous ont rejointes quelques instants, pour participer à cet entretien effectué pendant le mois d'août.
sont venues apporter leur soutien, ainsi que les organisations politiques de gauche et d’extrême-gauche (à l'exception du PS).
Sous la grande tente qui sert de salle de réunion, au milieu d’enfants curieux, Awa et Madina nous expliquent leur itinéraire. Elles ont respectivement deux et cinq enfants, se sont connues à l’hôtel. Awa y était arrivée avec son mari et ses enfants, l’immeuble dans lequel ils logeaient ayant été démoli. Elle habite en France depuis 1984, avait déjà un peu appris le français au Mali ; si elle ne travaille pas à l’extérieur, son mari est par contre aide-soignant dans une clinique privée. Mariée depuis dix ans, au Mali, selon la tradition, à un homme choisi par son père, elle nous affirme en riant que sa petite fille de cinq ans aura, elle, le droit de choisir son mari, de se marier quand elle voudra.
L’occupation du 133, quai de la Gare n’a pas été décidée à la légère. Déjà, l’année dernière, les luttes autour de la place de la Réunion, de la rue de la Mare. . . et tout dernièrement le sit-in de six femmes devant la mairie du XXe arrondissement avaient révélé la détresse de très nombreuses familles qui subissent des expulsions, des relogements en hôtel, en foyer et qui sont sur des listes d’attente depuis des années pour obtenir un logement social décent. La situation socio-économique fragilise plus particulièrement les femmes seules avec enfants ou celles qui voudraient s’émanciper d’une tutelle familiale, en matière de logement. L’association
Droit au logement (DAL), constituée après les luttes autour de la place de la Réunion, avait accumulé ainsi un certain nombre de dossiers d’expulsés ; certaines familles même, faute de mieux, occupaient le local de l’association. Comme le dit Valérie, « cela ne pouvait plus durer ! Il fallait bien trouver une solution ». Ce terrain-vague, symbolique s’il en fut, puisqu’il appartient à la Ville de Paris et qu’il jouxte le futur domaine de la Grande Bibliothèque, a donc été investi le 13 juillet dernier. Très vite, de nombreuses personnalités (l’Abbé Pierre, Albert Jacquard,...) et diverses associations (soit caritatives, soit spécialisées dans le logement,...)
L'organisation de la vie collective
D’après Valérie qui les rencontre tous les jours à la permanence médicale, la plupart des femmes occupant ce camp sont jeunes, mariées depuis longtemps et ont de nombreux enfants. La vie quotidienne est, ici, très dure pour elles. Les rares qui travaillent à l’extérieur sont femmes de ménage. Elles sont lasses de cet état de fait, même si leurs logements de fortune précédents étaient exigus et sans confort, même si la vie collective s’est progressivement organisée dans le camp. Des sanitaires communs ont été installés dans un coin du camp ; et les femmes n’arrêtent pas de faire des allées et venues entre leurs tentes et le point d’eau pour faire la cuisine, pour laver le linge, pour nettoyer les enfants qui s’ébrouent dans la poussière et se blessent. La promiscuité n’est pas non plus toujours facile à gérer. Les exclus n’ont pas de frontière et ici plusieurs communautés se côtoient : des Français, des Maliens, des Ivoiriens, des Sénégalais, des Maghrébins et quelques Turcs... Ainsi, il y a un tour pour faire la cuisine, d’abord les Maliennes puis les Ivoiriennes, ainsi de suite... Awa fait partie de la communauté malienne qui est la plus importante et qui vit de manière très collective. Vieux militants de DAL, les premiers arrivés au 133, quai de la Gare étaient maliens et sont encore aujourd’hui les plus actifs. Néanmoins, les rivalités entre les deux ethnies maliennes principales, les Sara-kolés et les Bambaras, sont très fortes. Pour Awa, « militante de l’unité », cette division n’est pas un problème mais elle reconnaît que pour les autres femmes, cela est important. Ainsi là encore, au moment de la préparation pourtant collective des repas, Sarakolées et Bambaras se séparent.
La vie interne du camp est ponctuée, tous les deux jours, par une assemblée générale où est fait le compte-rendu des négociations et où sont prises les décisions de vie collective du camp. Par ailleurs, six commissions ont été mises en place, comme la commission de nettoyage, ou la commission enfants dont est responsable une femme, qui a pour tâche, entre autres, d’amener les enfants à la crèche, au centre de loisirs, etc.
La rébellion des femmes
C’est lors d’une assemblée générale que les femmes se sont « rebellées ». Comme nous l’explique Awa : « On veut tous lutter ensemble », autrement dit, nous sommes tous responsables et partie prenante de cette lutte, les femmes comme les hommes. Les hommes parlaient toujours, un beau jour les femmes ont décidé d’en faire autant. Une représentante a pris la parole pour expliquer en substance : « Chez nous, en Afrique, les femmes font confiance à leurs maris, elles ne parlent pas parce qu’elles font confiance à leurs maris tnais maintenant, nous avons des choses a dire. C’est nous qui sommes les plus concernées, c ’est nous qui subissons les conséquences de cette occupation, pendant que les hommes sont assis, qu ’ils jouent aux cartes. Nous voulons parler, nous voulons nous organiser. » Pour Valérie, ce fut un moment très impressionnant. Les hommes se sont sentis remis en cause, contestés, ils ont commencé à parler malien, les femmes leur ont répondu systématiquement en français. Valérie suppose que parler français était une manière, pour ces femmes, de faire comprendre que dans ce moment précis, elles ne voulaient plus écouter la voix de l’Afrique, la voix de la tradition, qu’elles se sentaient responsables et majeures en quelque sorte. Car la parole du mari, de l’homme est normalement toute puissante : lors des consultations médicales, même lorsqu’elles comprennent le français, elles demandent à leur mari de confirmer le traitement prescrit.
A partir de ce moment, des réunions-femmes ont eu lieu régulièrement, les femmes ont organisé plusieurs manifestations, ont pris contact avec le secrétariat des droits de la Femme, avec madame Mitterrand. Le fait que les femmes aient pris la lutte en main a ressoudé le camp, a fait comprendre à tous, comme le dit Awa, la nécessité de « s ’aider tous » et a eu un effet positif dans les médias qui ont peut-être mieux compris la difficulté de vivre dans ces conditions. Si les femmes n’ont pas de revendication spécifique, elles désirent peut-être plus intensément une solution rapide, comme nous l’explique simplement Assa : « Je pense juste au logement, je veux une clé, un bail. Sans cela je ne suis pas tranquille ; bientôt c’est l’école, les enfants traînent dans la poussière, ils se blessent ; il faut que les enfants puissent se reposer, quand on pense qu ’en France, ils ne peuvent même pas avoir d’eau fraîche ! C’est nous les femmes qui sommes embêtées. » Et en effet, une de leurs préoccupations majeures c’est le bien-être des enfants. Elles veulent élever leurs enfants dans la dignité, les envoyer à l’école. En l’absence de solution crédible de relogement, la lutte s’est d’ailleurs poursuivie sur ce terrain. La rentrée scolaire a eu lieu et les enfants de plus de trois ans n’ont finalement été acceptés dans les établissements scolaires du XIIIe arrondissement qu’après plusieurs jours de siège de la mairie et des écoles et grâce à une solidarité active. Ces femmes, même dans ces circonstances douloureuses, auront peut-être quand même appris grâce à leurs luttes à s’occuper d’elles, à penser à elles. Valérie était toute contente de voir des femmes venir lui demander, ainsi qu'à d'autres acteurs de la solidarité, de leur apprendre à écrire le français, ou une autre, de lui apprendre à ne plus avoir autant d’enfants.
Le silence des pouvoirs publics
Les négociations sont toujours bloquées ; la mairie de Paris refuse obstinément de proposer des solutions, sous prétexte de ne pas bouleverser la liste d’attente des demandeurs de logements sociaux au profit de gens qui se seraient mis dans l’illégalité. Quelle outrecuidance, pour une mairie qui pratique une gestion des priorités d’attribution de logement selon un clientélisme douteux et avec des objectifs plus ou moins affichés de rejet au loin des personnes à faibles ressources ou qui ne répondraient pas à des « priorités nationales ». Rappelons-nous Chirac suggérant de ne pas faire bénéficier des prestations familiales les familles immigrées.
Quant au gouvernement, par l’intermédiaire de la préfecture, ses propositions sont des leurres : hôtels pour les célibataires, foyers pour les femmes seules avec enfants, en particulier le foyer de la rue de Crimée réputé pour son côté carcéral, aux conditions d’hébergement dignes du siècle dernier. Solutions que la plupart ont déjà connues et rejetées. Pour les autres, toutes les solutions s’éloignent à peine énoncées : monsieur le maire de Neuilly-sur-Marne s’insurge à la suggestion d’un immeuble occupé par des familles démunies dans sa commune, un foyer PTT à rénover est réclamé par les postiers. Paris et la proche banlieue avec ses nombreux transports et équipements collectifs seront désormais réservées à ceux qui en auront les moyens, les logements sociaux étant dans ces conditions occupés par des personnes à revenu moyen. Ce ne sont pas les six cents logements mis en chantier, parallèlement à une rénovation tous azimuts et juteuse pour certains, qui vont résoudre le problème posé par les quelque soixante-cinq mille dossiers en attente. Nous ne pouvons accepter cet état de fait alors qu’il y a de plus en plus de logements vides à Paris et qu’il existe une loi qui permet de les réquisitionner. Nous renouvelons notre solidarité aux mal-logés et espérons qu’une solution aura été trouvée avant la sortie de ce numéro des Cahiers du Féminisme.
Carnet mondain
: Un bébé est né quelques jours après l’occupation du 133, quai de la Gare. Le député-maire du XIII e arrondissement J. Toubon et ses services administratifs n’ont reculé devant aucun ridicule en envoyant le télégramme suivant : « Toutes mes félicitations pour la naissance du bébé, mes meilleurs vœux pour sa maman et mes souhaits très sincères pour son avenir. Bien cordialement. » Aucun cadeau n’était joint, en tout cas pas le logement qui pourtant aurait permis un peu plus d’espoir au sujet de l’avenir de ce bébé.
Notes
- 25 septembre 1991, Marie-Annick Vigan