C’était en 1971, en 1972, en 1974, en 1977, puis en 1979 et en 1982 encore... Les femmes se sont mobilisées, se sont organisées, sont descendues dans la rue pour le droit de choisir. Elles ont en partie obtenu gain de cause. Une vingtaine d’années après, la bataille est à nouveau engagée : hier, il s’agissait de conquérir des droits. Aujourd’hui, il s’agit de les préserver.
Le droit de choisir est certainement l’un des acquis les plus précieux de ce siècle. Certaines se sont mobilisées pour, d’autres, les jeunes en particulier, bénéficient de cette conquête comme d’un droit naturel : il est, en tout cas, l’affaire de toutes les femmes. Il a changé notre vie, brisant la fatalité des maternités non désirées, permettant qu’enfin nous disposions plus librement de notre corps. L’accès des femmes au travail et aux loisirs, s’il ne découle pas exclusivement du droit de choisir, lui est malgré tout étroitement lié, tant la séparation entre sexualité et maternité est un élément fondamental sur la voie de l’égalité des sexes et de l’émancipation des femmes.
Des droits conquis dans la lutte
Les luttes des femmes ont entraîné une reconnaissance partielle du droit de choisir. Des lois ont marqué ces progrès : la loi Neuwirth autorise la contraception depuis 1967. La loi Veil de 1975, reconduite en 1979, légalise l’avortement. En 1982, de nouvelles mobilisations ont permis d’obtenir le remboursement de la contraception. Ces lois ont leurs limites, dénoncées depuis le début et à juste titre par les féministes : la contraception est autorisée mais, jusqu’en janvier dernier, sa publicité restait interdite en dehors des publications réservées aux médecins et aux pharmaciens. Quant au droit à l’avortement, il exclut les mineures, qui ont besoin d’une autorisation parentale, et les étrangères, qui doivent justifier de conditions de séjour très strictes. Le délai légal pour avorter est limité à dix semaines, soit bien moins que ce qui est autorisé dans d’autres pays comme les Pays-Bas ou la Grande-Bretagne. En outre, les médecins pratiquant des avortements ou les femmes les subissant en dehors du cadre légal tombent toujours sous le coup de la loi pénale de 1920 (article 3 1 7) criminalisant l’IVG.
Des lois d’utilité féminine
Ces lois, malgré leurs limites et leurs imperfections, ont permis qu’une page soit tournée. La contraception est devenue une pratique banale, courante, puis-qu’environ 65 % des femmes âgées de dix-huit à quarante-neuf ans la pratiquent. La loi Veil a permis la quasi-disparition des avortements clandestins. Ce sont donc bien des lois d’« utilité féminine ». Nos adversaires ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : avant même que les commandos « pro-life » ne pullulent à la porte des centres d’interruption volontaire de grossesse, un groupe comme Laissez-les-vivre par exemple avait fait de la loi de 1975 son cheval de bataille, dénonçant Simone Veil « l’avorteuse ».
Ils s’en prennent à l’avortement, ils attaquent la pilule
Aujourd’hui ces groupes réactionnaires redoublent d’activité. Depuis deux ans on ne compte pas moins de vingt-cinq attaques de centres d’IVG à Paris et en province. A chaque fois, se-
Ion un scénario très américain, ils occupent les locaux, tentent de culpabiliser le personnel médical et de dissuader les femmes venues subir une IVG. L’objectif de ces intégristes est clair : en finir avec la loi Veil, en finir avec le droit de choisir en particulier et avec les droits des femmes en général. Leurs discours respirent le pétainisme et l’ordre moral.
Mais l’agitation de ces groupuscules n’intervient pas dans un ciel serein. Bien des éléments en effet convergent et prouvent que le droit de choisir connaît, aujourd’hui, bien des turbulences.
Certaines pilules étaient remboursées et ne le sont plus, les dernières arrivées sur le marché ne le sont pas du tout !
En effet, la Sécurité sociale refuse de revoir à la hausse le montant de remboursement des pilules alors que les laboratoires pharmaceutiques, eux, avides de bénéfices, veulent augmenter leurs prix de vente. Du coup, les conventions qui existaient sont cassées et les pilules ne sont plus remboursées. Cela n’empêche pas les labos de les mettre en vente, au tarif « libre » : ainsi le coût de certaines pilules passe du simple au double. C’est le premier volet d’une attaque. Le deuxième est tout aussi grave : la Sécurité sociale refuse de reconnaître un « plus » thérapeutique aux dernières pilules ayant reçu l’autorisation de mise sur le marché. Ce « plus » d’un nouveau produit par rapport à ceux déjà existants et remboursés est nécessaire, selon la Sécurité sociale, pour justifier son remboursement. Sinon, ce produit tombe tout simplement dans la catégorie des « médicaments de confort » et le confort, ça se paie. Seule la sécu refuse d’admettre que les nouvelles pilules le droit de choisir
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Par rebond, ce coup porté à la pilule -alors qu’elle est le moyen contraceptif le plus utilisé par les femmes (33 % des femmes âgées de quinze à cinquante ans l’utilisent, contre 14 % qui utilisent le stérilet et 3 % les préservatifs) -remet en cause la loi de décembre 1974 qui devait favoriser l’accès à la contraception pour les jeunes. Elle permettait en effet aux centres de planification agréés de délivrer gratuitement des contraceptifs aux mineures désirant garder le secret : mais seules les pilules remboursées peuvent y être délivrées et beaucoup ne le sont pas ou ne le sont plus.
Parallèlement, l’accès à l’avortement ressemble de plus en plus à une course d’obstacles. La politique de « maîtrise » des dépenses de santé, la réforme hospitalière dictée par la logique de la rentabilité et la décentralisation entraînent une réduction des capacités d’accueil des centres d’IVG... quand il ne s’agit pas de leur fermeture pure et simple !
Les centres d’information et de planification sont eux aussi dans la ligne de mire. Leur gestion dépendant maintenant des conseils généraux, leur financement est devenu aléatoire. Non seulement ces centres ne peuvent plus délivrer les contraceptifs les mieux à même de répondre aux besoins des femmes, mais en plus ils sont souvent menacés d’étranglement financier. Ils jouent pourtant un rôle fondamental d’information sur la sexualité, de prévention et de sensibilisation sur les maladies sexuellement transmissibles et sur le SIDA.
La responsabilité du gouvernement
Alors certes, le gouvernement n’attaque pas frontalement le droit de choisir. Il ne revient pas sur les lois existantes. Mais ses choix politiques conduisent implacablement à une remise en cause sournoise, insidieuse, masquée, du droit à l’avortement et à la contraception. Les jeunes et les femmes aux revenus modestes sont les premières exclues du droit à la contraception par le non-remboursement des pilules, par leur prix de vente prohibitif, par le prix du stérilet dont le remboursement est bloqué à 67,75 francs depuis des lustres. Quant aux préservatifs, dont les vertus ne sont contestées par personne, ils ne sont pas du tout remboursés : or leur prix peut aller jusqu’à 8 francs l’unité ! Cette limitation de l’accès à la contraception va avoir des conséquences immédiates : les grossesses non désirées, qui avaient Pu fhe évitées grâce à une contraception maîtrisée ces dernières années, vont resurgir. Quant aux avortements, les hôpitaux publics sont de moins en moins aptes à répondre à la demande, ce qui peut conduire des femmes à se retrouver « hors délais ».
Halte !
Cette dégradation de la situation doit stopper. Alors qu’une majorité de femmes se reconnaissent dans ces droits démocratiques élémentaires, il est intolérable de laisser des groupuscules d’extrême droite, intégristes, ou des trusts pharmaceutiques dicter leur loi. Ni l’arrogance et l’acharnement de ceux qui veulent délégaliser l’avortement, ni le pouvoir de ceux qui traitent le corps des femmes comme n’importe quelle marchandise à rentabiliser ne doivent avoir raison de la volonté des femmes de préserver leurs acquis. Le gouvernement, en laissant faire les uns, en n’imposant rien aux autres et en menant lui-même une politique de restriction des dépenses de santé, porte une immense responsabilité. C’est à lui de garantir le droit de choisir à toutes les femmes, quels que soient leur âge et leurs revenus.
Ne rien céder sur ce terrain, tel est l’objectif de la campagne qui se développe actuellement. Déjà, dans certaines villes, des réseaux se sont mis en place en riposte aux actions commandos, brisant ainsi le silence qui jusque là entourait ces exactions. Ailleurs des collectifs se sont construits pour protester contre les restrictions en matière d’avortement ou pour faire circuler des pétitions exigeant le remboursement de toutes les pilules. A Paris un collectif unitaire, regroupant le MFPF, Elles sont pour, les Cahiers du féminisme, la FEN, la
CFDT, le CRC, la LDH et de nombreuses autres associations, se réunit régulièrement depuis plus d’un an et a déjà pris plusieurs initiatives.
Le 2 juin dernier, une première réunion nationale s’est tenue avec des représentantes de différentes villes de province (Bordeaux, Lille, Lyon, Nantes, Rouen), d’associations, d’organisations syndicales et politiques. Des échéances et des objectifs nationaux y ont été adoptés : une pétition nationale (voir texte ci-dessus) doit permettre de sensibiliser largement la population. Des Etats-généraux auront lieu à Paris les 18 et 19 janvier et représenteront un moment fort de cette mobilisation qui doit permettre que la volonté majoritaire des femmes de préserver leurs droits s’exprime sur la place publique. C’est ainsi que nous pourrons gagner.
Au-delà des échéances déjà fixées, pour imposer ces exigences au gouvernement, il est urgent et nécessaire de renouer avec la tradition du mouvement féministe : ce 8 mars 1992 doit être une grande journée de lutte, de mobilisation pour le droit de choisir. La journée internationale des femmes retrouvera ainsi tout son sens : au-delà de nos frontières, à l’Ouest ou à l’Est, la défense du droit de choisir est d’actualité tout autant qu’ici. Au travers des menaces qui pèsent sur lui, c’est bien la place acquise par les femmes dans la société au cours des deux dernières décennies qui est visée. C’est un enjeu décisif. Il nous faut préserver ce juste droit avec la détermination qui nous a permis de l’obtenir.
Gaëlle Lucy