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«On ne prendra pas les miettes»

· Cahiers du féminisme, n° 58, automne 1991 · p. 26-28 · 2 474 mots

Entretien avec Touria Chemouri.

Interview de Touria Chemouri, vingt-et-un ans, animatrice de la Fédération des associations de jeunes des quartiers à Lille.

♦ Quelles sont, d’ après toi, les causes premières des explosions qui se sont produites dans certaines banlieues avant l’été ?

Touria Chemouri -C’est avant tout, bien entendu, le gros problème du chômage, qui touche massivement la jeunesse des banlieues et ici, celle des quartiers, à Lille. Après, il peut y avoir, à un moment ou à un autre, des facteurs spécifiques qui conduisent à ces explosions. Mais c’est le premier problème.

♦ Comment les jeunes des quartiers de Lille ont-ils perçu ces événements ?

T. Chemouri -On regarde et on écoute beaucoup ce qui se dit. Même aujourd’hui, par exemple, ce qui se passe en Angleterre. On se dit qu’on a les mêmes problèmes. Quand un jeune est interviewé, ce qu’il décrit ressemble exactement à ce que l’on connaît, nous, dans nos quartiers. A la limite, on se dit qu’il n’y a pas de raison que ça ne se produise pas chez nous.

♦ Quelles sont les difficultés particulières que rencontre une jeune fille dans ces quartiers ?

T. Chemouri -Les filles, dans les quartiers, vivent les mêmes problèmes que les garçons. Problèmes de formation-emploi, problèmes liés à la culture... Toutes les exclusions. Mais ces problèmes ne sont pas pris en compte, tout au moins pour ce qui est des institutions, des travailleurs sociaux, etc., de la même façon. Il y a aussi, bien sûr, des problèmes de drogue chez les filles, de délinquance, même si, proportionnellement, cela ne prend pas la même ampleur que chez les garçons. L’essentiel du travail est fait en direction des garçons, que ce soit au niveau des loisirs, recherche d’emploi, formation, etc. On a l’impression que, pour la majorité des gens, comme il y a moins de problèmes chez les filles, on ne s’en occupe pas. Par exemple, parmi les participants aux activités de loisir organisées dans toutes les structures, on trouvera 80 % de garçons et 20 % de filles. Et encore, c’est parce qu’ aujourd’hui, elles se manifestent, ce qui ne se faisait pas avant.

♦ Tu dis que les problèmes sont les mêmes pour les filles que pour les garçons. Il y a aussi, à mon avis, un double phénomène. A la fois les jeunes filles rencontrent un certain nombre de difficultés spécifiques et, dans le même temps, on constate, notamment en ce qui concerne la scolarité, qu’elles ont tendance à « s’accrocher » plus que les garçons.

T. Chemouri -C’est vrai. Au niveau de la scolarité, les filles ont un parcours moins chaotique que celui des garçons. Au niveau de l’emploi ou de la formation, si elles ont un stage, en général elles s’accrocheront plus. Elles sont plus nombreuses à aller jusqu’au bout du stage, elles sont plus stables. Mais on ne peut pas en faire une généralité.

Pour les jeunes filles maghrébines, c’est beaucoup plus compliqué. Quand une jeune fille, par exemple, décide de poursuivre ses études, et même de viser à des études supérieures, il y a souvent un blocage au niveau de la famille. Dans la société musulmane, les longues études sont plutôt réservées aux garçons. Mais nombreuses sont celles qui veulent poursuivre. Il y a aussi les pressions pour le mariage, sur le coup des dix-huit ans, bien avant, parfois, chez certains parents pénétrés des idées intégristes. Il n’est pas rare, donc, de rencontrer le cas où, si elles veulent continuer l’école, elles se retrouvent en foyer. Sinon, c’est le cocon familial, et les voilà mères de famille et femmes de ménage à la maison.

Autre aspect, c’est tout ce qui concerne les loisirs, les sports, les manifestations culturelles, tout ce qui permet de sortir, de rencontrer des gens, de s’extérioriser. Là aussi, les blocages sont énormes. Aujourd’hui encore. Les cas extrêmes sont terribles. Des filles qu’on a empêchées de sortir, de fréquenter toute activité sportive, à un moment se produit une telle rupture qu’elles se barrent carrément de chez elles. Mais elles sont complètement paumées, et on connaît certains cas où elles se sont retrouvées à la gare, à faire le tapin.

♦ Est-ce que dans les quartiers s’organise une prise en charge de ces problèmes spécifiques ? Est-ce que les jeunes filles elles-mêmes se regroupent, pour en discuter et faire évoluer les choses ?

T. Chemouri -Il faut reconnaître qu’il y a très peu, au moins au plan local, d’initiatives filles. Ou alors c’est très ponctuel. Cela peut être, à un moment donné, se dire « on se regroupe », sans forcément se structurer, « et on décide de faire ça, parce qu’ils ne l’ont pas fait pour nous. Et nous on veut ça. » C’est-à-dire, faire ce qu’on ne leur a jamais donné la permission de faire. Simplement, avoir un local pour se réunir, une salle pour organiser de la danse, etc. Pour les garçons, il y a. Mais dans la plupart des cas, les filles n’y ont pas leur place. C’est baby-foot et tout ce que vous voulez, mais tout ça, c’est monopolisé par les garçons.

Maintenant, avec un groupe de filles bien déterminées des différents quartiers lillois, on est en train de créer un espace d’expression pour les filles. Afin de pouvoir mieux poser les problèmes qu’elles rencontrent et de pouvoir mieux y répondre. Il s’agit aussi de faire évoluer les mentalités. Parce que sinon, au niveau individuel, c’est une bataille quotidienne. Mais l’important de se regrouper, c’est justement de pouvoir batailler collectivement. On se rend compte que, dès qu’on en parle autour de nous à des filles qu’on connaît, elles sont tout de suite motivées.

Nous nous sommes déjà réunies. C’était très divers : cela va de filles qui sont en formation d’assistantes sociales, par exemple, ou d’éducatrices spécialisées, à des filles des quartiers qui ne font rien, au chômage, d’autres qui sont en stage, ou en SES... Il y a eu déjà plusieurs réunions, pour discuter d’abord des problèmes qu’on rencontrait au quotidien, des exclusions, de ce qu’on aimerait faire, de ce qu’on voudrait créer, jusqu’au jour où, après avoir pas mal parlé, on s’est dit : « Pourquoi est-ce qu’on ne créerait pas une association de filles ? » L’objectif est de travailler avec les structures déjà existantes, par exemple le Planning familial, mais aussi des permanences d accueil. . . Il y a plein d’idées déjà.

♦ Quels sont les thèmes d’action ou de réflexion qui reviennent le plus souvent ?

T. Chemouri -C’est d’abord la scolarité et 1 emploi-formation. Et aussi tout ce qui est problèmes familiaux, problèmes liés à la sexualité ou a la contraception. Dans les quartiers, les filles ne vont pas facilement chez le médecin. Tout se passe souvent de bouche à oreille. Il ne s’agit pas d’être une antenne du Planning mais d'offrir un espace de confiance où les filles peuvent venir demander quelque chose sur des questions qui sont souvent tues.

♦ Cela veut-il dire que le bilan des structures traditionnelles intervenant sur les quartiers serait , de ce point de vue , négatif ?

T. Chemouri -Tu prends tout ce qui est associations, centres sociaux, maisons de quartier, il ne faut pas se leurrer : les trois quarts des permanents, ce sont des mecs. Il n’y a pas eu de réflexion profonde sur les problèmes des filles. Ou bien, s’il y a eu réflexion, il n’y a pas eu, à un moment donné, une volonté de dire : « Stop ! Le problème des filles, il est là, il est là, il est là... Aujourd’hui, comment on y répond ? » Et d’agir en conséquence. Il n’y a en tout cas pas eu de suivi, puisqu’on peut constater aujourd’hui que les filles, dans ces associations, sont encore très peu nombreuses. Peut-être que pour nous, c’est plus facile d’intervenir maintenant sur ces questions que cela ne l’aurait été il y a dix ans. Parce que notre mode de vie a évolué, on sort beaucoup plus, on rencontre pas mal de gens. Mais il reste quand même beaucoup à faire.

♦ Est-ce que les formes d’organisation, d’expression des jeunes des quartiers ont progressé ou, au contraire, est-ce que tu penses que de nouvelles formes sont à inventer ?

T. Chemouri -Il m’est difficile de tirer un bilan sur dix ans. En 1981, je n’avais que onze ans. Ce qui est sûr, c’est que j’aurais aimé participer aux marches pour l’égalité en 1983 ou 1984. Ceci dit, quand on voit, socialement, économiquement, la situation d’il y a dix ans et celle d’aujourd’hui, on peut se demander ce qui a changé. C’est même pire, d’un certain point de vue. Les plus jeunes qui sont dans une telle galère, la transformation sociale dans les quartiers, c’est affolant. On peut se dire : « Cela nous a servi à quoi ? » Même s’il y a eu de véritables batailles. Et ce n’est pas SOS-

Racisme, le concert annuel, qui les remplace. OK, on se manifeste, on montre qu’on est là, même si moi, personnellement, ce n’est pas mon truc de m’y montrer, mais on n’a plus la même force de pression qu’il y a dix ans.

♦ L ’idée n ’ est-elle pas en train de mûrir , à nouveau , de devoir se mobiliser ?

T. Chemouri -Aujourd’hui, on est extrêmement méfiants, beaucoup plus exigeants. On nous a fait tourner en bourriques, les institutions se sont servies de nous... Pas mal d’associations se sont créées sur Lille. Il y avait plein de jeunes qui en voulaient, qui ont ramé pour faire quelque chose sur les quartiers. Maintenant, moi, par exemple, au niveau de la Fédération des associations de jeunes des quartiers, je tiens à poser mes marques, à faire connaître les limites, à dire aussi qu’on ne prendra pas les miettes. Je sais que ce discours ne sera pas forcément bien compris. C’est vrai aussi qu’il y a parfois des jeunes qui veulent manger autant sans rien donner. Mais je pense quand même que nous devons poser les limites de ce qu’on peut accepter et de ce qu’on ne peut pas accepter.

♦ Si ça « pétait » dans les quartiers lillois, en serais-tu partie prenante ?

T. Chemouri -Dans certaines situations, certaines violences sont légitimes, même si, au niveau des filles, on est beaucoup moins portées sur la violence. Quand on veut se faire entendre, on est plus portées à la discussion. Maintenant, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas des filles qui sont prêtes à aller avec les mecs si c’est nécessaire.

♦ Il y a eu, cette année, une énorme opération médiatique sur les « plans d’urgence pour l’été ». Quel bilan en tires-tu ?

T. Chemouri -Il doit bien y avoir du positif, mais beaucoup d’hyper-négatif. Les plans d’urgence, je les verrais d’abord dans tout ce qui est formation-emploi. Tout ce qui peut permettre de trouver un boulot à tout le monde, de trouver un logement. Que des enfants aient pu partir en vacances, c’est très bien. Mais ce n’est pas pour autant que les banlieues seront plus jolies. Il faut voir aussi comment les fonds ont été utilisés. Alors, leurs « opérations été », à deux francs par tête de pipe, ça me fait rire. J’aimerais qu’on ait autant d’« urgence » pour le logement, par exemple.

♦ Qu’est-ce que la Fédération des associations de jeunes des quartiers ? Quels sont ses objectifs ?

T. Chemouri -La Fédération trouve son origine dans le Collectif des jeunes. C’était en 1985. Au départ, sur une action spécifique de participation des jeunes au vote, d’inscription sur les listes électorales. Sur un slogan : « J’existe donc je vote. » La Fédération, créée en 1990, est la continuité de ce Collectif, avec un champ d’action beaucoup plus large. Il y a trois grands axes : l’aide aux associations, la formation des jeunes, et tout ce qui tourne autour de la citoyenneté. La Fédération regroupe une dizaine d’associations ou de groupes de jeunes sur Lille, dans les différents quartiers lillois. Il y a des associations qui sont déjà très bien structurées, à caractère social, d’animation sociale, des associations sportives.

On a constaté que, quand quelqu’un voulait faire quelque chose, il rencontrait tous les obstacles possibles, soit des institutions, soit de la ville, soit des élus. Ne serait-ce que pour trouver un local. Si on veut faire avancer les problèmes de la jeunesse, il faut peser collectivement. Ce n’est pas de l’assistanat. La Fédération est un peu le centre-ressource.

En ce qui concerne la citoyenneté, l’objectif est que les jeunes soient acteurs de leur ville, de leur quartier. On a commencé à organiser des forums jeunesse, sur différents thèmes, l’an passé, en réunissant des jeunes, des institutions, des élus locaux et des personnes directement compétentes par rapport au thème traité. C’est important que les élus rencontrent des jeunes, entendent ce qu’ils ont à dire, et aussi dans le sens inverse.

♦ Quels sont vos rapports, en tant que Fédération, avec les élus ? Quels débats traversent la Fédération en termes d’orientation ?

T. Chemouri -Il y a un débat sur la nécessité de mobilisation des jeunes. Nous essayons de mettre en commun un certain nombre de revendications, qui doivent faire l’objet d’une charte revendicative. Les relations qu’on a avec les élus, franchement, ce sont des relations de faux-jetons, hyper-tendues. Quand on va voir un élu pour tel ou tel problème, on nous fuit. Dès qu’ils entendent parler d’un regroupement de jeunes, d’une mobilisation, de revendications, ils ont peur. Tant mieux, après tout.

Mais ce qu’ils redoutent avant tout, c’est que ça explose. On a quand même de bonnes relations avec certains élus ; enfin, un ou deux, pas plus. Le reste, c’est la méfiance. Même s’ils savent pertinemment que les problèmes existent dans les quartiers. Par exemple, l’an passé, ça a pas mal remué à Lille-Sud. Au lieu d’essayer de comprendre ce qui se passait, leur réaction a été de dire que derrière, il y avait la Fédération, l’association de Lille-Sud. C’est affolant de la part d’élus, incompréhensible. Pour eux, c’était « calmez vous, on vous donne une cacahuète et vous vous calmez ». Ils ne comprennent pas. Le rôle de la Fédération, c’est aussi de réagir, d’essayer de se mobiliser. On souhaiterait que les élus, ceux qui ont le pouvoir, soient sensibilisés, réagissent à leur tour. Mais, bon. . .

♦ Est-ce que la Fédération a l’intention de prendre des contacts avec d’autres villes, des jeunes d’autres quartiers ou banlieues ?

T. Chemouri -Déjà, l’an passé, on a contacté des associations de jeunes de différentes banlieues, sur Lyon, sur la région parisienne. On voulait faire une grande rencontre inter-banlieues et réfléchir, mettre en commun nos propositions, confronter nos diverses expériences. Il faut du temps pour réunir un grand nombre de villes et de quartiers, mais on pourrait l’envisager pour le printemps prochain.

Propos recueillis par Patrick Debrest

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