1990. « Ccisseurs » dans les manifs lycéennes , « explosions » de Vaulx-en-Velin : la France découvre ses banlieues. Et découvre en même temps les nouveaux modes d'expression d'une génération : rap, tags, break dance... Née dans les cités, la culture hip-hop fait son entrée sur la scène médiatique.
Taggers, rappeurs : à l'évidence les garçons dominent largement. Le machisme s'épanouit dans le goût de la provocation, témoin le nom d'un des plus célèbres groupes de rap, Suprême NTM : « Nique Ta Mère »... Pourtant, les filles sont là, aussi. Peu nombreuses encore. Mais qui s'accrochent. Rencontre avec les Ladies Night, un groupe de rappeuses.
Au départ, un groupe de copines. Elles se sont connues il y a quelques années, au Bataclan, « le seul endroit à l’époque où l’on pouvait écouter les musiques qu’on aimait, le rap, la musique africaine ». L’Afrique : leurs racines. Dallande vient du Sénégal, Pascale, Alex et Naomie, du Cameroun et Claudine est Martiniquaise. Toutes vivent en France depuis de nombreuses années, dans différents coins de la banlieue parisienne. Elles ont entre vingt et vingt-quatre ans.
Elles se retrouvaient pour danser ensemble, pour le plaisir. En 1988, elles sont devenues les Ladies Night, premier groupe de rap entièrement féminin. C’est un garçon, Tony, danseur et chorégraphe, qui a eu l’idée et a créé le groupe, avouent-elles en riant. « Comme on s’entendait bien, on a continué. »
Il y a maintenant un autre homme à leurs côtés : leur manager. Mais attention, les rôles sont bien délimités : « Lui s ’occupe des contrats, nous on fait le reste. Ce qui se passe sur scène, cela nous regarde, c ’est notre show. Le business, c ’est lui. »
Question business, ma foi, elles n’ont pas l’air trop mécontentes. Dans ce mouvement hip-hop où les groupes poussent comme des champignons, elles font presque figure de vété-rantes, leur nom en tout cas commence à être connu. Certes, elles ne sont pas encore au Top 50, et le disque des Ladies Night n’est encore qu’un rêve..., qu’elles espèrent bien pouvoir réaliser bientôt ! En attendant, il y a des concerts (la Fête de la musique, le concert de SOS-Racisme), des clips à la télé, avec Yannick Noah et Axel Bauer ; il y a eu, cet été, une semaine dans une boîte en Corse, au bord de la mer -travail et vacances en même temps...
Tout cela, évidemment, ne permet pas de vivre uniquement de la musique : pour un concert, elles touchent entre 500 et 1000 F par personne. Heureusement, pour la plupart, il semble qu’il y ait aussi la famille, seule Claudine a un « petit boulot » à côté, comme animatrice dans des écoles. « Mais quand on travaille à plein temps, c’est impossible de continuer dans le groupe », précise Dallande (deux autres filles les ont déjà quittées à cause de cela) : car c'est du sérieux, elles répètent tous les jours.
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Dessin de Plantu, extrait de son album le Président hip-hop, 1991
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Les Ladies Night n’étaient pas les premières filles sur la scène hip-hop. Mais, avant elles, il s’agissait surtout de danseuses qui accompagnaient des groupes de mecs : « Les filles étaient là comme faire-valoir, elles servaient plutôt à décorer, rappelle Naomie. C’était vraiment rare de voir des filles sur le devant de la scène. Et surtout de ne voir que des filles ! »
En fait, précise Claudine, « les filles ont souvent plus de facilité que les garçons dans le show-bizz : si tu sais t’arranger, tu passes plus facilement, tu peux toujours trouver quelque chose à faire, genre choriste ». Mais pour se faire réellement une place, pour être reconnue à part entière, là c’est une autre paire de manches : « Le mouvement hip-hop est un mouvement très machiste, soupire Dallande, c ’est hyper-dur pour les femmes de s 'imposer. » Les mecs ne les ont pas épargnées, à leurs débuts : « Ils nous critiquaient, disaient qu ’on n ’allait pas tenir, ils étaient très jaloux ! On avait beaucoup d’ennemis... »
Aujourd’hui, le machisme n’a pas disparu (!), mais de plus en plus de filles commencent à monter sur scène et à prendre le micro. La preuve, ce concert « Rap au féminin », organisé en juin dernier à la MJC de Saint-Denis, en banlieue parisienne. Le premier du genre ! Il y a là Cecilia, qui rappe en anglais, Cherkane, une « Beurette », qui parle des femmes arabes, et B Love, Martiniquaise, qui revendique ses racines africaines. Il y a les Mice 44, un groupe mixte dans lequel ce sont les filles qui chantent tandis que les garçons dansent derrière elles. Et plusieurs petites Blacks, très jeunes, qui exécutent des danses acrobatiques avec une énergie époustouflante ! Et les Ladies Night, bien sûr, qui alternent rap, danse africaine, rag-gamuffin (mélange de rap et de reggae), avec une tenue différente pour chaque morceau, en véritables « pros ».
Au total, sur scène, une écrasante majorité de Blacks, la même chose que dans les groupes de rap masculins.
S’affirmer en tant que femmes
Pour elles comme pour tous les rappeurs, le rap n’est pas seulement un style de musique parmi d’autres, une façon particulière de chanter : « Le rap est un moyen d’expression, explique Claudine, c’est notre façon de revendiquer. » « Un message, une sorte de leçon », ajoute Pascale.
Les rappeurs disent la galère des jeunes, les banlieues sans horizon, le racisme quotidien qui humilie, qui tue parfois. Les Ladies Night parlent aussi du racisme, ou de leur double culture. Mais elles ont avant tout un message particulier, bien à elles : « Il y a très peu de femmes qui font du rap. Par conséquent, c ’est normal que nous, en tant que femmes, on parle des problèmes de la femme. Parce que, sinon, on n ’en entendrait pas parler », explique Naomie. Et Dallande précise : « Nous, nous défendons la cause des femmes. » Naomie a ainsi écrit « l’histoire d’une nana qui souffre parce que son mec ne fait pas attention à elle ». Dallande a composé un rap sur les femmes battues : << Je savais que cela existait, j ’ai voulu en parler. » Et elle en parle de façon remarquable. Son texte se termine par un appel à réagir, à refuser la fatalité des coups. Véritable manifeste féministe, nmes et rythmes en plus. Sur scène, cependant, le message passe plus difficilement : lors du concert « Rap au féminin », le public, très majoritairement masculin, comme dans n’importe quel autre concert de rap, semblait davantage sensible au charme des Ladies Night -d’autant qu’elles sont toutes rudement mignonnes !
Décalage qui nous laisse, nous, un peu mal à l’aise. Mais, pour les Ladies Night, là n’est pas le problème. Ce qu’elles veulent, d’abord, c’est encourager, par leur exemple, les autres filles à être plus actives : « Au début, rappelle Pascale, dans le mouvement hip-hop, les filles étaient très passives. Celles qui venaient aux concerts, c ’était pour accompagner leur mec. Elles les attendaient en tenant leur manteau... Aujourd’hui, il y a des filles qui osent monter sur scène, et qui parlent des problèmes de la femme : cela donne plus de force aux autres pour s ’affirmer elles aussi. »
De même, les tenues très sexy qu’elles adoptent dans plusieurs de leurs morceaux, sont une façon de revendiquer : « Dans le mouvement, les filles ont souvent l ’impression que, pour se faire respecter, elles doivent s ’habiller comme les mecs. Jeans larges, baskets, etc. De dos on ne peut pas les reconnaître. Nous avons voulu casser cette image unisexe. On peut être l’égale de l’homme sans pour autant aller sur son terrain, en restant féminine. Quand on a commencé, on s ’est fait insulter, les mecs nous ont traitées de salopes, de putes, etc. Mais on n ’a pas voulu changer, même pour se faire accepter plus facilement. » Ce qui peut sembler relever d’une image très traditionnelle des femmes a pour elles une fonction subversive : « C’est un peu de la provocation, c’est affirmer : Je suis une femme, je prends mes responsabilités. Il fallait une telle cassure pour choquer les mecs, pour les remettre à leur place. »
Est-ce le moyen le plus efficace de lutter contre le sexisme de leurs petits camarades ? On nous permettra de rester dubitatives. Mais ce qui est sûr, c’est qu’elles ont du caractère, et qu’elles sont bien décidées à ne pas se laisser marcher sur les pieds. Allez les filles !
Propos recueillis par Anne-Marie Granger et Marie-Annick Vigan
Page 24 :
Dessin de Planta, extrait de son album le Président hip-hop, 1991.
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