Les femmes au cœur du nouveau salariat irant le bilan des luttes récentes dans le secteur public, des chercheurs ont insisté, à juste titre, sur une des raisons majeures expliquant leur développement : le désinvestissement de l'Etat « d'un certain nombre de secteurs de la vie sociale qui lui incombaient et dont il avait la charge : le logement public, la télévision et la radio publiques, l'école publique, les hôpitaux publics, etc.1 » et la surcharge de travail qui en découle pour les personnels.
Mais tous ont escamoté une dimension essentielle de ces luttes : le fait qu'elles se développent dans des professions très féminisées, sous-payées malgré la formation exigée. Et pourtant, ce n'est certainement pas un hasard si les infirmières ou les assistantes sociales ont démarré leur mobilisation pour protester contre des décrets ministériels qui dévalorisaient leur profession, selon elles2. En 1989 déjà, nous analysions les mutations socio-politiques profondes liées à l'émergence d'une nouvelle génération de femmes salariées qui, dans l'univers du travail, se sentent « chez elles, installées, légitimes 3 » et qui revendiquent dans la foulée la reconnaissance de leur qualification professionnelle par le biais, entre autres, d'un salaire au sens plein du terme. Pour les femmes de ces secteurs marqués à l'origine par le bénévolat, cela représente un long cheminement : il a fallu, pour elles, rompre avec l'idée que le dévouement, la « gentillesse » seraient des « qualités typiquement féminines », donc sans valeur monnayable. Par ailleurs, les femmes n'acceptent plus de sacrifier leur salaire sous le prétexte de l'importance de la dimension relationnelle de ce travail. C'est précisément sur ces aspects que Danièle Kergoat et l'équipe du GEDISST ont mené un travail de recherche approfondi4.
Le troisième élément qu'il faut prendre en compte, c'est l'histoire du rapport, on ne peut plus conflictuel ou inexistant, entre les syndicats et les femmes salariées. Comme le rappelle D. Kergoat : « C’est ainsi qu'ils (les syndicats) oscillent d'un discours où il faut intégrer le problème de la condition des femmes, tenir compte de leurs revendications spécifiques, à un autre selon lequel le syndicalisme doit intégrer les "exclus", c'est-à-dire les femmes, les immigrés, les chômeurs (...). Les revendications ne sont pas traitables en termes de spécificité féminine, les infirmières ne sont en rien des " exclues ". Si l'on veut raisonner en termes duals, alors il faut admettre que c'est bien le cœur du salariat, et non sa périphérie, qui est en question avec le mouvement infirmier5 ». Ce qui est tout aussi valable pour le mouvement des assistantes sociales : elles s'occupent des exlu(e)s mais ne peuvent être considérées comme telles. Les coordinations et les collectifs à la base ont répondu à leurs aspirations de démocratie et d'unité.
Sans que les femmes qui participent à ces luttes se revendiquent collectivement d'un quelconque féminisme, il n'est pas abusif de penser que les luttes féministes des années soixante-dix ont contribué à donner confiance à ces nouvelles générations de femmes. Cela ne supprime pas toutes les contradictions auxquelles elles sont confrontées. Il n'est pas toujours évident de trouver les voies et les moyens de faire reconnaître sa qualification professionnelle, la mixité des métiers, sans mettre entre parenthèses les rapports d'oppression et la nécessité de les dépasser. A nous de trouver l'articulation entre ces luttes décisives pour le renouvellement de la contestation sociale et les luttes féministes.
Notes
- 1. P. Bourdieu, le Monde du 14 janvier 1992.
- 2. Décret Barzach, décembre 1987 et homologation du DEASS, au niveau bac+2, obtenu après trois ans d'études après le bac.
- 3. Cahiers du féminisme, n° 47, hiver 1988.
- 4. Les infirmières et leur coordination, par D. Kergoat, F. Imbert, H. Le Doaré, D. Senotier, GEDISST, CNRS, PIRTEM, novembre 1990.
- 5. L'infirmière coordonnée, D. Kergoat, Futur antérieur, été 1991.