Dans le nord de Paris: la lutte est engagée pour l'ouverture des centres d'IVG
Après le vote de la loi Veil, de nombreuses luttes locales se sont développées en province comme à Paris depuis plusieurs années parfois. Ces mobilisations locales constituent des acquis importants sur lesquels doit prendre appui une campagne de masse, nationale. C’est pourquoi nous avons choisi d’interviewer cette militante du Groupe femmes du XVIIIe arrondissement sur la lutte engagée pour l’ouverture d’un centre d’orthogénie à l’hôpital Lariboisière. Mais contrairement aux informations diffusées dans les numéros de septembre de « Heures claires », « Antoinette » ou « l’Humanité », etc., cette lutte n’a pas été menée par le seul PCF, ni même à son initiative.
La décision prise en juin par le PCF de s’investir largement dans la bataille pour l’avortement libre et gratuit est très positive mais à la condition que le PCF comme l’ensemble des forces qui y participent, respectent le cadre unitaire des mobilisations. Enfin et surtout, cette lutte doit se poursuivre car aucune garantie n ’existe quant aux conditions dans lesquelles pourraient avorter les femmes qui le désirent...
• A quand remontent les premières luttes sur l’avortement et la contraception dans le 18e ?
Marie-Claude -elles ne datent pas d’aujourd’hui. C’est une histoire très ancienne. Les groupes de quartier du 18e ont démarré avec une campagne sur l’avortement (fin 71, je crois).
Lorsque le MLAC fut créé, le groupe femmes n’a pas discuté de son investissement dedans. Je suis alors allée au MLAC tout en essayant de maintenir une liaison avec le groupe femmes. Le MLAC 1 8e était énorme. Aux réunions générales, il y avait bien une soixantaine de personnes. A leur tête un nombre important d’étudiants en médecine, d’infirmières. Quelques médecins qui pratiquaient les avortements supervisaient le tout.
Les étudiants en médecine, parce qu’ils y avaient souvent déjà fait un stage, connaissaient bien Lariboisière. Des camarades brancardiers de la CFDT nous donnaient aussi des informations. Dès le départ, Lariboisière et Bretonneau ont été notre cible. A Bretonneau, nous n’y sommes pas intervenus mais un médecin acceptait de recevoir les femmes que nous lui envoyions.
Par contre, à Lariboisière, la situation était complètement bloquée et aucun médecin n’acceptait d’y faire des avortements. Lariboisière a tout de suite été la place forte à assiéger. En même temps, nous pratiquions des avortements sur le quartier, jusqu’à douze par semaine.
• Le MLAC 18e a duré jusqu’à quelle date ?
Marie-Claude -Jusqu’après le vote de la loi Veil.
Nous avions toujours la même demande d avortements. Mais nous nous retrouvâmes à une vingtaine de militants.
• Comment s’explique le fait que la demande d’avortements au MLAC ait été aussi forte après le vote de la loi?
Marie-Claude -la population du 1 8e est immigrée (espagnole, antillaise, portugaise), et ce sont ces femmes immigrées qui venaient nous voir. Très peu de femmes noires ou arabes étaient venues par contre, à cause de leur milieu.
• La loi ne changeait donc rien pour ces femmes immigrées ?
Marie-Claude -rien du tout. Par ailleurs d’autres femmes ont continué à venir nous voir : des femmes qui se trouvaient dans une situation économique catastrophique : mères de plusieurs gosses qui ne pouvaient travailler, femmes payées au SMIC. Pour certaines l’enfant était la « punition » du plaisir. Pour d’autres les rapports sexuels étaient une corvée. Elles ne voulaient surtout pas d’enfant pour sanctionner cela.
Beaucoup de gamines mineures sont venues nous voir aussi ; des filles de seize ans, complètement paniquées. Après le vote de la loi, on a commencé à s’interroger sur les raisons qui expliquent que les femmes ne prennent pas de contraception. A partir de là, nous avons commencé à parler de notre corps. Nous avons approfondi ce que signifiait pour nous la libre disposition de notre corps. Nous avons été amenées à nous poser la question du groupe femmes. Le MLAC ne devait-il pas se transformer en groupe femmes ? Nous étions partagées.
Progressivement le MLAC s’est désagrégé et je suis retournée dans mon groupe femmes d’origine.
• Mais est-ce que avant le vote de la loi vous êtes intervenues sur l’hôpital Lariboisière ?
Marie-Claude -oui ; nous avons même fait plusieurs interventions. Notre grande erreur, c’est de ne jamais avoir interpellé les syndicats
Nous utilisions les informations qui nous étaient transmises par des syndiqués pour faire des tracts mais il nous n’avons jamais eu de contacts officiels.
Nous avons fait des collages sauvages jusqu’à l’intérieur de l’hôpital,
Nous avons fait irruption dans le service spécial où sont placées les femmes qui viennent d’avorter. Personne ne pouvait y entrer en dehors du personnel soignant.
Une fois, nous sommes allés dans les chambres, nous avons distribué un tract. Mais cela a été le drame avec le personnel qui a pris cette action comme une attaque contre lui malgré nos explications Nous avons aussi fait d’autres actions notamment en direction du service maternité.
Nous avons obtenu une entrevue avec des médecins, mais nous n’avons rien obtenu. Nous étions en face de médecins très réactionnaires. A cette époque-là, il faut bien le dire, nous n’avons jamais entendu parler des médecins communistes de l’hôpital. Nous n’en avons jamais vu un. Et la CGT était très hostile à nos actions. La CGT a tenté de nous dissuader de distribuer nos tracts.
• Et que s’est-il passé après le vote de la loi et la dissolution du MLAC ?
Marie-Claude La question de l’avortement et de la contraception n’a pas été reprise en charge immédiatement par le groupe femmes 1 8e. Les carences de la loi nous ont réveillées.
De plus, nous nous sommes aperçues que parmi nous, nombreuses étaient celles qui avaient vécu l’échec de la contraception. Nous avons voulu analyser pourquoi. Nous étions même plusieurs à avoir subi des avortements pour cause de contraception mal vécue. En parlant de nous, des avortements, des enfants, nous avons réussi à cerner un peu mieux la question.
A l’époque, il n’y avait que 1 I % des femmes qui prenaient une contraception. Et sur ce nombre ridicule, il y avait un pourcentage d’échecs fantastique.
De nombreuses grossesses non désirées venaient de l’oubli de la pilule. Certaines aussi ne supportaient pas le stérilet. De nombreuses filles ne trouvaient tout simplement pas de contraception qui leur convienne. A partir de là, nous avons eu de nouveau envie d’intervenir sur la question.
Puis de nouveau, des femmes, des copines, nous ont demandé « tu ne connais pas une adresse ? ». Tout cela nous a poussé. C’est ainsi que début 76 nous avons mis en place une commission avortement-contraception. Cette commission devait réfléchir aussi sur le désir de maternité, sur la sexualité. Pour certaines, la contraception, contrairement aux apparences ce n’est pas une libération mais une chaîne supplémentaire. Plus d’alibi, puisque plus de risque, pour se refuser à un rapport imposé. C’est aussi pour cela que certaines femmes ne prennent pas de contraception.
Fin 76, notre activité a coïncidé avec un renouveau des coordinations parisiennes sur la question de l’avortement et de la contraception.
Notre groupe a envoyé des déléguées dans toutes ces initiatives centrales, y compris à la coordination nationale de Bordeaux en 1977.
• Mais à ce moment là avez-vous fait de l’agitation dans le quartier ?
Marie-Claude -Oui. Nous sommes intervenues sur quelques marchés avec des panneaux. Plus tard nous sommes intervenues à la gare du Nord avec le planning familial. Nous avons fait aussi un meeting sur l’avortement et la contraception, etc.
Il est important de rappeler qu’au moment des municipale, le PCF avait fait une réunion ouverte sur les femmes, dans un préau. En dehors de quelques filles du mouvement et quelques femmes du quartier, il n’y avait que les cellules.
Nous nous sommes trouvées en face d'un P.C. très ouvert qui nous a dit « « Vous avez raison ; nous avons fait des erreurs mais le parti redresse. Tout le monde peut faire des erreurs. De toutes façons, maintenant il faut changer les mentalités. Le parti n’était pas prêt; les masses n'étaient pas prêtes. Maintenant tout va changer... ». Et les femmes du P.C. avaient été très intéressées par un projet de travail sur Lariboisière justement, par l'idée d’un centre d’orthogénie. Les adresses avaient été échangées. Nous avons gardé le contact...
Fin 77, début 78, nous avons essayé de recontacter les groupes 9e et 10e en vue d’une action sur Lariboisière. Malheureusement, il n'y avait pas un intérêt énorme dans les groupes pour cette campagne. Tout le monde travaillait sur le viol.
Deux copines se sont malgré tout investies à fond dans la préparation du meeting unitaire de février. Mais notre volonté d’agir n’a pas débouché à ce moment là sur une action sur Lariboisière. Ce n'est que vers Pâques, (au moment des élections), que notre commission avortement-contraception a vraiment décidé de se remuer. Comme nous avions gardé le contact avec le 9e et le 1 0e, nous avons décidé de prendre l’offensive. Nous avons pris conscience en effet que même là où il pouvait y avoir des acquis sur la question de l’avortement (dans certains hôpitaux), ils étaient menacés (cf Saint-Vincent-de-Paul). L’horizon de 1980 et du débat au parlement sur la question de l’avortement nous ont aussi fait sentir l’urgence de l’action.
A partir de Pâques, nous avons eu des réunions avec le 9e, le 10e et Saint-Louis. Ensuite, nous avons pensé inclure dans ces réunions le 1 1 e et la boutique de santé. Nous avons eu du mal à définir ce que nous voulions comme centre d orthogénie, faute d’expérience...
Nous avons décidé de convoquer en juin une véritable réunion unitaire dans la perspective d’un comité unitaire pour l’ouverture d’un centre d’orthogénie à Lariboisière.
Nous étions convaincues qu'il fallait une campagne de masse pour obtenir quelque chose sur Lariboisière, hôpital repère de réacs puisque le directeur est à « Laissez-les vivre » et qu’il avait toujours déclaré que jamais il n’y aurait de centre d’orthogénie dans son hôpital. C'est dans ce cadre que nous avons eu de nouveaux contacts avec cètte fameuse cellule du parti. Dans le quartier, la cellule était « contestataire » et voulait s’ouvrir largement au débat avec tout le monde, avec les groupes femmes, les comités antinucléaires, les organisations d’extrême gauche, etc.
Nous les avons prévenu (e) s officiellement de notre projet sur Lariboisière et quatre, cinq femmes du P.C. se sont dit intéressées.
La lettre que nous avons officiellement déposée à la section locale du parti, au nom du groupe femmes, n’a jamais reçu de réponse ; la fameuse cellule « opposition-nelle », d’où semble-t-il de nombreux militants sont partis, notamment les femmes les plus dynamiques avec qui nous avions eu le contact, ne nous a pas répondu non plus. La réunion unitaire eut heu début juin.
Etaient présents : les groupes femmes du 10e, 9e, 18e, la CFDT, le PS 1 8e et 10e, le Planning Paris, la LCR 1 8e, la Boutique de santé, les CCA Saint-Louis, le centre d’IVG de Colombes, le PSU 18e, la CFDT Lariboisière mais pas la CGT, le PCF du 10e, la LCR 9e et 10e.
• Que s’est-il passé à cette réunion ? Vous avez décidé quelque chose ?
Marie-Claude -le P C F. s’est dans un premier temps déclaré d’accord avec la proposition de créer un comité pour l’ouverture du centre d’orthogénie sur Lariboisière Puis au cours de la discussion, ils sont revenus en arrière et ont déclaré qu’ils préféraient un collectif d'organisations. Cela excluait plein de monde : par ex. les parents de crèche, les parents d’élèves, etc. que nous avions invités. Nous voulions la structure la plus large possible.
Ils voulaient par ailleurs que les décisions d'un tel collectif d'organisations soient prises à l'unanimité, ce qui était le meilleur moyen de le paralyser.
On décida de rédiger un appel pour l’ouverture d’un centre d’IVG sur l’hôpital, de lancer une pétition à faire signer massivement sur les quartiers. Et enfin, une lettre aux médecins pour qu’ils nous disent combien de demandes d’avortement ils enregistraient.
Le 1 7 juin, après la réunion unitaire donc, le PC a lancé une grande offensive en direction des femmes sur le thème : le PC ouvre son local aux femmes du quartier. Dans cette réunion, ils ont beaucoup parlé de l’avortement et de la contraception, en présentant les militants communistes comme les meilleurs défenseurs de cette cause...
C’est dans cet esprit, sans avoir informé le collectif de ses intentions, que le P. C.F. menait fin juin, juillet, seul, une action sectaire sur Lariboisière pour l’ouverture du centre d'orthogénie. Pétition du P.C. et démarche du P.C. après de la direction !
Aujourd’hui le P.C. F. affirme qu’il a obtenu l’ouverture du centre d’orthogénie. Qu’en est-il exactement ?
Une anesthésiste de Lariboisière s'est proposé pour • Il n’est donc pas pour vous question de baisser les bras et être chef de service. Un médecin accepte de faire des IVG. d’arrêter la mobilisation unitaire que vous avez impulsée ? Mais l’ouverture du centre d’IVG n’est prévue que pour la fin de l’année et encore ne s’agirait-il que de deux lits ! Et on ne sait pas non plus dans quel service ces lits sont prévus. Il n’y a donc même pas de garantie de lits fixes.
Aucune équipe d'infirmières, d’aides-soignantes n'est non plus prévue. On peut donc supposer que, s’il y avait avortements, ils seraient réalisés par le personnel actuel en heures supplémentaires ! Un vrai scandale, surtout quand l'on connaît les conditions actuelles de travail du personnel de cet hôpital vétuste.
De plus, les consultations se feront dans une salle qui n'est pas prévue pour cela. Donc pas de possibilité de panneaux d’informations, etc.
Marie-Claude
"Non car pour gagner réellement quelque chose sur Lariboisière il faut être massivement mobilisé.
La bataille contre la forteresse Lariboisière sera exemplaire.
Elle est urgente. Notre quartier, très populaire, avec une population immigrée très nombreuse est particulièrement touché par la crise et le chômage au point que la prostitution déjà très importante, s’y développe encore. Des femmes s'y livrent de manière occasionnelle, pour arrondir les fins de mois. De très jeunes filles par exemple, font le trottoir le dimanche...