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Si toutes les femmes du monde

États-Unis : Les enjeux du droit à l’avortement

· Cahiers du féminisme, n° 61, été 1992 · p. 23 · 816 mots

Les enjeux du droit à l’avortement es femmes américaines avaient obtenu, en 1973, dans le contexte de la montée du mouvement féministe et des idées “libérales” (traduction américaine : “modérément progressistes”), que le droit à l’avortement soit reconnu par la Cour suprême. L’arrêt “Roe contre Wade” garantissait la liberté des femmes de recourir à l’IVG sans encadrer cette faculté de restrictions particulières.

Depuis des années, la “majorité morale” du pays est partie en guerre contre la liberté de l’avortement. L’enjeu, contrairement à l’Europe, se situe fort peu dans le domaine économique : il ne s’agit pas de faire des économies sur des prestations de sécurité sociale, inexistante aux Etats-Unis. La question est avant tout idéo-logico-politique. Le droit à l’avortement est le symbole des survivances des années soixante et soixante-dix, avant que la vague reaganienne ne submerge le pays. Droits des femmes, liberté sexuelle, combat pour les minorités raciales, pacifisme, tous ces thèmes qui incarnent une époque font l’objet des attaques les plus vives de la part de l’autre Amérique. Le pays des télévangélistes est en proie à un syndrome qui mêle fondamentalisme chrétien, patriotisme messianique (les Etats-Unis éclairant le monde) et religiosité de supermarché. Le thème de l’avortement est d’autant plus porteur que les conservateurs en politique sont assurés de l’appui -et de l’argent -des principales Eglises qui se trouvent en position de fédérer ce mouvement d’opinion.

Commandos de choc

Les méthodes choisies ont l’efficacité nécessaire dans la contrée des cow-boys et des raiders. Les pro life organisent des sit-in ou s’enchaînent devant les cliniques, brandissent des fœtus... en veillant à convoquer les caméras de télévision. Les médecins pratiquant l’IVG sont nominalement dénoncés et assaillis de menaces à leur domicile. Des détectives privés ont été embauchés pour enquêter sur leur vie privée et rendre publics les résultats. Ces manifestations “sportives” concourent à appuyer une action en matière juridique qui a déjà rencontré des succès. Dans l’Etat de Pennsylvanie, par exemple, depuis 1988, l’IVG est entourée de conditions restrictives : période d’attente de vingt-quatre heures avec entretien dissuasif ; autorisation des parents pour les mineures ; notification à l’époux de la décision de sa femme.

Au cœur de la campagne électorale

La Cour suprême, qui doit se prononcer sur la constitutionnalité de la législation pennsylvanienne, pourrait bien en profiter pour remettre en cause la liberté accordée en 1973. L’institution est, en effet, peuplée, depuis les années Reagan, de conservateurs très sensibles aux sirènes de la majorité morale. C’est en juillet que la Cour rendra sa décision. De leur côté, les pro choice , partisans du droit de choisir, voudraient faire voter une loi autorisant l’IVG par le Congrès. La question anime désormais la campagne présidentielle. Les démocrates se sont prononcés en faveur de la liberté de l’avortement ; les républicains sont soumis à des pressions contradictoires de leur électorat et, faute d’avoir saisi vers où soufflait le vent majoritaire, Bush se tait. Il semble toutefois que, malgré l’hystérie des ligues de vertu, la majorité des Américains reste favorable au droit de choisir. Une manifestation spectaculaire de cinq cent mille personnes à Washington, à l’appel de nombreuses organisations et, particulièrement, des groupes féministes, a illustré, début avril, la force de l’atta- chement au droit à l’avortement comme droit fondamental des femmes.

Thème fédérateur pour les conservateurs, l’avortement peut aussi jouer ce rôle pour les libéraux. La campagne Keep abortion legal rassemble, en effet, divers courants qui ne s’étaient pas retrouvés dans la rue ensemble depuis des années. Le phénomène est d’autant plus important que la société américaine tend de plus en plus à se “ghettoïser”. Les années Reagan ont entraîné une paupérisation qui plonge certains quartiers dans le degré zéro de la vie sociale, drogue dure et violence devenant le seul mode d’expression. Les émeutes de Los Angeles, précédées d’un verdict scandaleux et révélateur du goût de l’ordre de certaines catégories, ne sont que la manifestation la plus aiguë du désastre humain entraîné par l’hyperlibéralisme des années quatre-vingt. La tendance à l’isolement dans son groupe, sa “tribu”, n’est toutefois pas l’apanage des très riches ou des très pauvres. Les mouvements sociaux sont aussi concernés, avec une tendance à ne se mobiliser que sur leur intérêt “corporatiste” doublé d’une volonté d’imposer ses vues à l’ensemble du corps social par la voie juridico-autoritaire. A cet égard, les campagnes actuelles des groupes lesbiens et gais pour faire interdire le film Basic Instinct relèvent d’une démarche choquante. Non que le film mérite la sympathie mais parce que la liberté d’expression, même si elle débouche sur des produits frelatés, ne s’apprécie pas au gré des circonstances et de la sensibilité de chacun.

Aussi, une mobilisation sur l’avortement représente-t-elle un enjeu qui dépasse le droit de choisir lui-même. Il s’agit de mesurer si un rapport de forces global contre les conservateurs peut être construit sur la base d’un soutien populaire et en dépassant les clivages habituels du mouvement social américain.

Oriane Méricourt

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