U association française Femmes et Mathématiques, créée en 1987 pour promouvoir et encourager les femmes dans le milieu scientifique et plus spécialement mathématique (voir le n° 56 des “Cahiers du féminisme”), a organisé du 9 au 13 décembre 1991 le cinquième colloque européen de mathématiciennes à Luminy, dans les Bouches-du-Rhône. Une cinquantaine de participantes, universitaires ou étudiantes, venant de dix-neuf pays européens, ont donc pu assister à des exposés mathématiques, donnés pour une fois dans un cadre exclusivement féminin. Mais, surtout, elles ont confronté leurs situations et leurs expériences. De U avis général, la rencontre était réussie, une parenthèse très plaisante...
JW 1 s’agissait du troisième I colloque auquel participait [ l’association : le premier, à Copenhague en 1987, S avait réuni une vingtaine de mathématiciennes ; le second, à Warwick en 1988, avait regroupé cinquante participantes de la plupart des pays européens. Cette fois, les organisatrices avaient favorisé la venue de mathématiciennes des pays de l’Est. La Belgique, la Tchécoslovaquie, le Danemark, la Finlande, la France, l’Allemagne, la Grèce, la Hongrie, l’Italie, la Hollande, la Norvège, la Pologne, le Portugal, la Russie, l’Espagne, la Suède, la Turquie et l’Ukraine étaient représentés.
Pour la partie purement scientifique, l’association avait prévu la présentation de thèmes mathématiques par des spécialistes, mais de façon à être compris par des non-spécialistes. Très agréable, paraît-il... Des groupes informels se constituèrent spontanément, favorisant les rencontres entre des mathématiciennes ayant des intérêts scientifiques communs.
Et, surtout, il y eut de nombreuses discussions sur la situation des femmes dans leur milieu professionnel, sur les difficultés spécifiques qu’elles rencontrent dans les séminaires, pour les exposés, sur les promotions... Une psychanalyste et mathématicienne, Claudine Laville, raconta sa propre expérience, en cherchant à mettre en évidence le rôle que sa mère institutrice avait joué pour elle. Cet exposé fut suivi d’une discussion portant sur les processus d’identification et l’importance du modèle (les femmes présentes n’avaient pas toujours un ou une universitaire dans leurs ascendants proches, mais étaient pratiquement toutes issues du même milieu social). Beaucoup de sujets à traiter pour la future association européenne (European Women in Mathematics -EWM), dont les statuts sont en cours d’élaboration, mais qui s’est d’ores et déjà fixé comme objectifs d’encourager les femmes à faire des études en mathématiques, de soutenir celles qui désirent poursuivre une carrière dans la recherche, de favoriser la communication et de s’opposer à toute pratique discriminatoire dans la communauté mathématique.
Théorie des catastrophes
Car les femmes n’ont visiblement pas la vie facile dans le milieu mathématique. Et c’est malheureusement le cas dans presque tous les pays européens, même si la situation est inégale. En Allemagne, il n’y a pas de postes fixes avant d’accéder aux niveaux les plus élevés de la hiérarchie ; autant dire que les femmes, souvent moins disponibles, souffrent particulièrement de la précarité. Par contre, les représentantes des pays de l’Est revendiquent une égalité complète, expliquant que la plupart des femmes de leurs pays; ne sont simplement pas intéressées par les mathématiques... Sans doute par manque de prise de conscience.
En France, le nombre d’étudiantes depuis 1971 a dépassé le nombre d’étudiants : cette année-là, 78 705 filles rentraient à l’université, avec seulement 65 024 garçons ; l’écart s’est régulièrement accru depuis : en 1988, 119 597 filles obtenaient le baccalauréat pour seulement 89 082 garçons. Cette tendance se retrouve dans tous les pays : en fait, plus un pays est riche et plus il compte d’étudiants ; plus il y a d’étudiants et plus il y a d’étudiantes ; l’écart entre les chances féminines et masculines dépend de la richesse du pays et, seulement dans quelques rares pays riches, les filles parviennent à dépasser les garçons. Le nombre d’étudiantes dans chaque discipline progresse également, mais cette progression est inégale suivant les disciplines (en France, en 1988, on trouvait 27 392 bachelières littéraires et 13 500 bachelières scientifiques de plus qu’en 1971). Et aucun pays ne renverse les orientations traditionnelles liées au sexe : ingénierie pour les hommes et lettres pour les femmes. Pire, plus les femmes sont nombreuses
Part des femmes chez les mathématiciens
à accéder à l’enseignement supérieur et plus les mécanismes d’orientation deviennent sexistes. Les mathématiques font partie des disciplines où l’écart des populations féminines et masculines se creuse au fur et à mesure de l’augmentation du nombre d’étudiants (en France, en 1988, il y avait 16 883 bacheliers scientifiques de plus que de bachelières scientifiques et une extrapolation portant sur la tendance des dernières années prévoit, pour une génération à 80 % de bacheliers, 1 1 % de bachelières C pour 26 % de bacheliers C ').
Les causes de cet apparent désintérêt des femmes pour l’étude des mathématiques sont complexes et multiples. De nombreuses analyses ont été faites sur les mécanismes psychologiques et sociaux 2. Les conséquences de la difficulté à s’identifier avec le modèle communément accepté du mathématicien masculin sont flagrantes 3. C’est pour tenter de peser sur ce stéréotype que l’association défend l’édition de manuels non-sexistes \ Les femmes font pourtant traditionnellement preuve de ténacité 5. Mais comment pourraient-elles se soustraire à la pression importante qu’exerce la société dans son ensemble ?
D’autant que l’institution scolaire puis universitaire exploite, accentue les différences. Avec un capital initial supérieur à celui des garçons (en France en 1988, les taux de réussite au bac C ont été de 87,1 % pour les filles et de 81,8 % pour les garçons), les filles sont finalement défavorisées. Les filières scientifiques sont l’objet d’une grande convoitise sociale et toute vulnérabilité conduit à l’élimination. Tandis que les garçons sont systématiquement avantagés et apprennent à se mouvoir dans le milieu, les filles intériorisent leurs difficultés et se replient sur des comportements dits “plus féminins”, abandonnant aux hommes leurs privilèges.
Comme beaucoup d’autres métiers, les mathématiques sont longtemps demeurées l’apanage du sexe masculin : l’histoire de la discipline comporte pourtant quelques figures féminines célèbres, qui n’ont pas toujours été bien traitées ; certaines d’entre elles ont été évoquées au colloque. Une discrimination redoutable s’exerce donc également au sein même du milieu mathématique (voir, à titre d’exemple, le tableau ci-dessus).
Et maintenant ?
D’où la nécessité de s’organiser pour se défendre ! Et les mathématiciennes l’ont bien compris puisqu’elles ont décidé à Luminy de donner un statut et des structures au regroupement européen jusque-là informel. La plupart sont combatives (surtout dans les pays pour lesquels la situation est la plus catastrophique, comme l’Allemagne).
Aujourd’hui, seule la France bénéficie d’une réelle organisation, qui semble bien acceptée : le colloque a été en partie financé par la Société mathématicienne de France (SMF) et par la CEE (un peu tardivement !).
D’autres réunions satellites sont prévues à la suite de Luminy. La SMF suit les recommandations de l’association. Mais il reste des points noirs : la difficulté d’obtenir des statistiques sexuées et de mener une réflexion de fond.
A l’origine, l’association s’était créée à cause des conséquences de la décision un peu hâtive de rendre mixtes les deux dernières écoles normales supérieures (les ENS de “jeunes filles” ont produit de nombreuses mathématiciennes). L’inquiétude était justifiée puisque le nombre de filles reçues aux concours d’entrée a dangereusement diminué depuis (en 1985, avant la mixité, il y avait quinze filles reçues à Sèvres et vingt-cinq garçons à Ulm ; en 1991, il n’y a plus qu’une fille sur quarante et un admis à Ulm-Sèvres) ! Alors, que dire sur la mixité ?
Après sa création, l’association a été contactée par des conseillères d’orientation, des parents d’élèves, des lycées... Surtout pour informer et promouvoir le métier de mathématicienne. Et, finalement, elle s’est peu inté- ressée aux conditions de travail des mathématiciennes elles-mêmes, à leurs carrières, leurs promotions, leurs droits... Les discours officiels sont inquiétants : trop souvent, les femmes sont considérées comme un vivier, un réservoir... Le besoin de professeurs de mathématiques est mis en avant pour attirer les filles vers l’enseignement. Une solution peut-être moins chère qu’une revalorisation de la profession ? En France, l’évolution des structures éducatives et de l’université laisse craindre le pire. La précarisation accrue nous entraîne vers un système proche du système allemand, avec les problèmes qu’il pose. Le milieu se transforme : en 1991, des universitaires se sont vu discuter leurs congés de maternité !
Pour conclure, citons cette mathématicienne italienne stupéfaite de découvrir, au cours de la discussion, qu’elle devait son poste d’accueil à un système de quotas. Déçue d’abord, elle réussit ensuite à se convaincre qu’il n’y a pas de honte à être promue en tant que femme. La politique scientifique que nous connaissons est pourtant coutumière de ce genre de mesures, privilégiant les jeunes, les départs en province... Il reste décidément beaucoup de travail à faire !
Sophie Malecki
Notes
- 1. Allez les Filles J, Ch. Baudelot et R. Establet, Paris, Le Seuil, 1992.
- 2. Femmes et Mathématiques, L. Lafor-tune, Montréal, Editions du Remue-ménage, 1986. L’Ecole des filles, M. Duru, Paris, L’Harmattan, 1990.
- 3. “Opération 50 lycées”, enquête menée en 1990-1991 auprès de 2 400 lycéens par l’association Mathématiques a venir, regroupant cinq associations de mathématicien(ne)s.
- 4. Par exemple, Mathématiques, Ch. Mauduit et Ph. Tchamitchian, La F arandole-Messidor .
- 5. Allez les filles !, Idem.