Après douze ans d'une guerre civile effroyable , qui a fait plus de cent mille victimes , un protocole de paix a été signé le 16 janvier 1992 entre le gouvernement salvadorien et le FMLN, porte-parole du mouvement révolutionnaire de libération. C'est sous la pression des Etats-Unis que le gouvernement -d'extrême droite -a dû accepter ce compromis. Mais les extrémistes de l'armée y restent farouchement opposés , rendant l'avenir très incertain.
Aujourd'hui , l'heure est néanmoins à la reconstruction. Dans ce cadre naissent des projets de développement alternatifs, gérés par les communautés.
Nous publions ci-dessous le témoignage envoyé par une correspondante qui se trouve actuellement à San Salvador.
e Salvador est officiellement en paix. Défendre et approfondir les accords de New York, tel est le mot d’ordre de l’ensemble du mouvement populaire. Dans ces accords, les femmes ont été complètement “oubliées”... Mais, en douze ans de guerre, les Salvadoriennes ont beaucoup changé : la politique a fait irruption dans leur vie, et elles ont été précipitées violemment de la sphère domestique à la lutte. Aujourd’hui, elles ne veulent pas “rester sur le quai”, elles veulent leur place dans cette paix qui se prépare. Et elles s’organisent pour cela : les 15 et 16 février, à San Salvador, s’est tenue la première rencontre nationale des femmes, intitulée “Un pas en avant, pour construire un monde différent”.
Sans craindre désormais les barrages militaires sur les routes, trois cents femmes sont venues de tout le pays, représentant cinquante organisations de femmes : groupes féministes, organisations de paysannes, d’indiennes, femmes des secteurs religieux, universitaires, syndicalistes, réfugiées et rapatriées, organisations de mères de disparu(e)s et prisonnier(e)s politiques, femmes de différents partis politiques, et même deux représentantes officielles du FMLN. Une délégation de quinze Guatémaltèques et de Costaricaines était également présente.
Sept groupes de travail ont débattu pendant deux jours des préoccupations centrales du mouvement des femmes, dont cette rencontre constitue en quelque sorte le baptême.
Dans le groupe consacré aux “cinq cents ans de répression et de lutte populaire”, la délégation des femmes indiennes a eu la part belle, soulignant que, malgré la colonisation sauvage et la répression ', la population indienne maintient ses traditions et notamment le respect dû à toute vie (humaine, animale, végétale). Ce thème rencontre aujourd’hui un écho tout particulier, dans la mesure où l’on commence à prendre conscience des ravages écologiques que la guerre, mais aussi et surtout le modèle de développement capitaliste sauvage, ont fait subir au pays.
Le groupe “femmes et droits de l’homme”, coordonné par la sœur de Norma Virginia Guirola de Herrera 2, a d’abord rappelé que la répression à l’égard des femmes a toujours exprimé une volonté spéciale d’humilier la féminité, avec une sauvagerie inouïe. Assassinées, enlevées et disparues, violées et réprimées pour leur participation directe (comme la guérillera Lil Milagro Ramirez, la secrétaire générale de l’Institut non gouvernemental des droits de l’homme Marianella Garcia Villas, les religieuses Maryknoll, l’infirmière française Madeleine Laga-dec, les employées des pères jésuites avec eux assassinées en novembre 1989), les femmes ont aussi été réprimées comme mères, épouses, sœurs ou employées d’hommes poursuivis par le gouvernement, quand elles n’ont pas tout simplement payé pour leur appartenance à une population civile sans défense.
Au total, au moins vingt-cinq mille femmes sont mortes pendant les douze ans de guerre. En leur nom à toutes, et aussi au nom des présentes, les participantes jurèrent de continuer la lutte “jusqu’à la victoire”.
Pour bon nombre de participantes, une question brûlante était celle de l’Eglise. Beaucoup de femmes ont commencé à s’organiser sur une base religieuse, principalement à travers les comités ecclésiastiques de base, influencés par la théologie de la libération. Au plus fort de la répression, l’Eglise a offert une certaine protection -très relative -et des espaces essentiels.
Si beaucoup de femmes ont trouvé dans la foi la force de survivre et de poursuivre la lutte, et dans les Eglises un appui matériel déterminant, certaines n’en développent pas moins une critique lucide de l’Eglise catholique, comme l’un des principaux vecteurs d’oppression des femmes. Fortes de l’expérience des religieuses qui, dans les zones contrôlées par le FMLN, ont été amenées de fait à baptiser, à célébrer des mariages, avec le plein appui de la population, de plus en plus de femmes revendiquent le droit d’être “prêtresses” et développent peu à peu une théologie “féministe”.
Le groupe “femmes et médias” a fait ressortir que le modèle traditionnel de la “famille salvadorienne”, que la propagande du gouvernement d’Arena vante tant et qu’il se targue de reconstruire, est un mythe. D’une part, l’immense majorité des femmes a toujours dû assumer seule la charge de la famille, tant l’irresponsabilité paternelle semble être une des règles d’or du machisme local. D’autre part, la guerre a laissé beaucoup de veuves et bouleversé la plupart des familles, obligeant la plupart des femmes à sortir de l’enfermement du foyer pour assumer une infinité de responsabilités nouvelles, économiques, politiques ou militaires.
Ce thème a amplement été repris par les participantes du groupe “mouvement des femmes et mouvement populaire”, qui ont pu à loisir parler de la discrimination et de la marginalisation qu’elles vivent dans les organisations populaires, syndicats et partis. Malgré le discours progressiste des membres masculins de ces organisations, la dure réalité est aussi celle des révolutionnaires qui battent leurs compagnes, des guérilleros qui font des enfants à droite et à gauche. D’une façon générale, les femmes, dans les organisations mixtes, sont reléguées aux tâches de secrétariat, de trésorerie ou d’éducation. Certaines organisations disent vouloir leur faire une place égale, mais bien peu prennent réellement en compte l’inégalité de départ entre hommes et femmes, la triple journée de celles-ci.
De fait, beaucoup de femmes les plus militantes sont veuves ou célibataires, quelques-unes lesbiennes, mais ce sujet semble tabou pour le moment.
Les deux groupes “femmes et développement” et “femmes et politiques gouvernementales” ont dégagé une double conclusion : les femmes ne sont jamais prises en compte en tant que personne, mais comme mère ou pilier de la famille, et les projets ont tous comme fin implicite ou explicite de renforcer les rôles traditionnels des femmes. Si l’on se soucie de leur alimentation, c’est pour qu’elles puissent allaiter et, si on leur propose un projet productif, c’est toujours dans la prolongation du travail domestique ou dans un domaine féminin, comme la broderie ou la couture. De surcroît, les projets productifs destinés aux femmes sont toujours marginaux et économiquement non viables puisqu’on considère que l’activité économique des femmes est une activité d’appoint, de survie à court terme.
La politique de limitation des naissances (essentiellement par ligature des trompes), mise en place dans une perspective clairement malthusienne et “contre-insurrectionnelle”, souvent contre le consentement des intéressées, a rendu d’autant plus difficile la discussion de la planification des naissances dans une perspective féministe.
En termes d’alternatives, les propositions ne sont encore que des ébauches : CE-Mujer développe l’idée de formation à des professions traditionnellement masculines, comme la menuiserie ; les femmes rapatriées de Nuevo Gualcho demandent à apprendre à conduire, afin de ne plus dépendre du bon vouloir des hommes et pour pouvoir utiliser le véhicule de la communauté ; les femmes de CRIPDES réfléchissent à des projets touristiques... Le problème majeur consiste à transformer ces initiatives en projets économiquement viables, qui permettent de sortir du cercle vicieux de la politique d’assistanat par laquelle le gouvernement cherche à “compenser” les effets désastreux des politiques d’ajustement néo-libérales.
Oubliées dans les accords...
Le dernier groupe de travail, “femmes et accords de New York”, a focalisé l’attention de l’ensemble des présentes. Alors que les femmes ont participé, pendant les douze ans de guerre, de toutes les façons possibles, qu’elles ont versé leur sang et celui de leurs enfants, qu’elles ont été infirmières, guérilleras, institutrices populaires, dirigeantes syndicales, pas un mot sur elles dans les accords, ni dans le plan national de reconstruction du gouvernement, ni dans celui du FMLN. Ou plutôt si : les accords mentionnent qu’elles auront le droit de participer à la nouvelle police nationale civile. Devant cet évident déni de justice, les participantes acclamèrent la motion finale de la rencontre, qui prévoit d’exiger la participation des femmes, comme telles, dans les instances prévues par les accords, et en particulier dans le Forum de concertation économique et sociale 3.
Au total, cette rencontre a porté de nombreux fruits. Le fait que cinquante organisations aient assisté à la rencontre est une preuve éclatante de la représentativité et de la vigueur de la lutte des femmes. De plus, cette rencontre a permis un véritable rapprochement entre les organisations de
✓ Il n'existe dans tout le pays qu’un seul hôpital public de maternité. Les femmes ont en moyenne six enfants. 60% des accouchements en zone rurale ne reçoivent aucune attention médica-
✓ L’avortement est interdit, la contraception est hautement déficiente et, qui plus est, le poids de l’Eglise joue à plein pour que les femmes aient “autant d’enfants que Dieu le veut”. L'irresponsabilité paternelle est une règle d’or, jusque dans la guerilla.
%/ Au moins 40% des foyers sont sous la responsabilité exclusive d’une femme. Or, les femmes sont les dernières employées, les premières licenciées, spécialement les femmes enceintes. Les salaires sont toujours inférieurs et il n’existe quasiment aucune prestation sociale, surtout pas pour les 60% de la population au chômage, majoritairement des femmes.
femmes des différentes “familles” du FMLN, qui traditionnellement reproduisaient les divisions politiques dictées par les organisations masculines.
Les participantes se sont montrées très claires : il s’agit dorénavant de lutter unies, avec pour seul critère les revendications spécifiques des femmes. Indépendamment des divisions politiques du Père-FMLN, les femmes doivent faire bloc. Et c’est certainement la meilleure leçon qu’elles puissent donner, le meilleur exemple d’un féminisme que beaucoup n’osent pas encore s’avouer ni encore moins proclamer, mais qu’elles commencent à mettre en pratique avec un aplomb édifiant.
Analphabète ou universitaire, indienne, athée, catholique ou marginale, toutes ont leur place et l’unité est vitale. Et, pour ne pas trahir leur esprit, il faut dire que, après tout, toutes d’une seule voix ont crié : / Que viva la lucha de las mujeres ! / Que viva el FMLN !
Notes
- Erika Julien
- février 1992
- 1. En 1932, trente mille personnes ont été massacrées en une semaine. Etre indien(ne) équivalait à une condamnation à mort. Depuis ce moment, la population indienne s’est efforcée de passer inaperçue. Elle constitue pourtant 10 % de la population salvadorienne.
- 2. Féministe, assassinée en 1989.
- 3. En principe, ce forum doit permettre aux différents secteurs sociaux de participer à la définition des orientations économiques du pays. Jusqu’à présent, il était constitué de trois parties : gouvernement, secteur patronal et syndicats, ce dernier s’appuyant sur quatre commissions (ouvriers, paysans, secteur public et secteur marginal). Les femmes ont décide d’exiger l’ouverture d’une cinquième commission, de femmes, pour y faire entendre leur voix.