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Si toutes les femmes du monde

Ex-Yougoslavie : La guerre sans fin

· Cahiers du féminisme, n° 62, automne 1992 · p. 31-35 · 4 680 mots

Entretien avec Rada Ivekovic.

Au moment de la guerre du Golfe , un mouvement de refus s'était développé, aussi limité fût-il, en France et ailleurs. Aujourd'hui, face à la guerre qui ravage l ' ex-Yougoslavie , nous sommes resté(e)s impuissant(e)s .

Comment soutenir les forces très minoritaires qui, sur place, résistent au déchaînement du nationalisme et à la pratique barbare de V'épuration ethnique ” ? Pour le moment, seuls des réseaux embryonnaires assurent un début de solidarité. Demain peut-être, espérons-le, nous pourrons faire plus.

C'est dans cet esprit que nous avons rencontré Rada Ivekovic et demandé au Comité Sarajevo, qui vient de se créer en France, de nous présenter ses objectifs.

Rada Ivekovic est philosophe, indianiste. Elle a écrit de nombreux ouvrages en plusieurs langues. Jusqu’à la fermeture des frontières entre la Serbie et la Croatie, elle partageait sa vie entre Belgrade et Zagreb où elle enseignait à l’Université. Depuis octobre 1991, elle vit à Paris et se considère comme apatride, l’identité yougoslave étant aujourd’hui réduite à celle des Serbes et des Monténégrins.

♦ Que peux-tu nous dire pour expliquer l’éclatement et la barbarie de cette guerre, dans ce pays qui, disait-on, au moins jusqu’à la mort de Tito, n ’ était pas une prison des peuples ? Les nationalités y avaient une apparente égalité.

Rada Ivekovic : Toutes les explications sont insuffisantes. Il s’agit d’une multiplicité de causes. Comme originaire de ce pays, je ne peux pas l’expliquer, je suis simplement plus au courant des évènements. En fait, ce conflit n’a rien de très spécifiquement yougoslave : c’est plus une guerre de notre temps, qu’une guerre d’un certain espace ; en ce moment, cela se passe dans les Balkans, mais on le voit venir ailleurs, dans les pays de l’Est par exemple ou dans les mouvements de l’extrême droite nationaliste par ici, notamment en Allemagne. Il faut aussi préciser que rien n’a été provoqué de l’extérieur, il s’agit de causes internes.

Je n’expliquerai pas cette guerre par les nations ; je pense qu’elles sont un résultat et non à l’origine de la guerre. Les différences nationales ou ethniques expriment la façon dont un malaise plus profond s’articule, elles ne sont pas la cause de ce malaise. Vous pouvez prouver que ces peuples peuvent vivre ensemble parce qu’ils ont vécu ensemble en paix pendant des périodes entières, vous pouvez prouver le contraire parce qu’ils se sont fait la guerre par le passé. Tout dépend donc à quel passé vous faites appel : par exemple, les nationalistes remettent en place des mythes de refondation nationale, ils font un travail dans la “culture” bien que ce soit détestable de dire qu’ici il s’agit de culture. Ils réinventent d’autres mythes, une autre origine sans l’Autre, ils falsifient l’histoire à partir d’interprétations d’éléments, chacun à sa manière. En regardant l’histoire, on est frappé de la ressemblance des différents discours nationalistes opposés, par exemple les Serbes contre les Croates et vice versa. C’est la même structure de pensée, malgré les particularités locales. La culture n’est sûrement pas une cause principale mais ce conflit a indéniablement une dimension culturelle, qui lui a été insufflée pour le justifier. Il y a surtout à l’origine l’épuisement de la structure politique dans le pays et dans les pays de l’Est, et également celui de la structure économique. Cela n’a été qu’accéléré avec la chute du Mur de Berlin, mais la cause est autochtone. Le mécanisme du système politique fonctionnait déjà tellement mal.

La dimension économique n’est pas très visible à première vue. On souligne, depuis plusieurs années, la chance pour ce pays de passer à l’économie de marché ; il faudrait encore être capable de le prouver, mais même s’il y avait des signes positifs dans cette direction, la restructuration d’une économie n’est pas possible d’un jour à l’autre. Entre temps, des entreprises, des intérêts sociaux, publics, privés, etc..., et des individus, une masse considérable d’hommes et de femmes, sont jetés, non pas sur le marché du travail mais dans le chaos d’une complète désorganisation. Ainsi, le niveau de vie avait déjà beaucoup baissé par rapport aux années soixante/soixante-dix. La Yougoslavie avait vécu pour une bonne part sur des crédits extérieurs. Dans les années quatre-vingt, il s’est avéré que les crédits étaient arrivés à terme et qu’il fallait payer les dettes. Vers le milieu des années quatre-vingt, la chute a été très rapide ; il n’y avait pas d’électricité un jour sur deux, il y avait des pénuries sur le marché. C’était déjà un signe prémonitoire qu’on ne savait pas encore interpréter. Cette restructuration, même si quelqu’un savait dans quel sens elle devrait se faire -et personne ne le sait -, elle serait longue.

Il y a eu également la mort de Tito, qui pour la nouvelle Yougoslavie, celle d’après la seconde guerre mondiale, avait été un point de rassemblement, d’identification, le Père de la nation. Il est vrai qu’à l’époque je pensais que les gens ne pouvaient pas être dupes du culte de la personnalité, trop bête. Nous détestions voir partout la photographie de Tito, et nous nous disions qu’on ne pouvait pas marcher dans ce culte, trop visible, transparent. Tito, par ailleurs, inspirait quand même cette estime dans le monde ; partout où on allait avec un passeport yougoslave, on était bien vu, bien reçu, tout le monde connaissait Tito. C’était une bonne référence. Il était clair pourtant, pour nous autres intellectuels, qu’il s’agissait d’un autocrate, surtout à la fin de sa vie. Mais d’autre part il avait l’allure du père de la nation, il avait joué un rôle positif dans la lutte antifasciste, il avait dirigé le maquis. Il avait mené aussi la politique du non-alignement, l’autogestion : on a cru à cela pendant assez longtemps, on a essayé de le mettre en marche, la plupart du temps cela ne fonctionnait pas, mais beaucoup de gens à l’étranger nous disaient que c’était quand même bien. On a mis beaucoup de temps à comprendre que c’étaient peut-être de bonnes idées, qui auraient peut-être pu fonctionner, mais en d’autres circonstances.

Ensuite, quand Tito est mort, cette cohésion s’est perdue ; beaucoup d’étrangers nous disaient que la Yougoslavie allait se désintégrer. Je n’y croyais pas, toute une identité commune s'était construite entre temps. Pour beaucoup d’entre nous elle a existé. Il y avait une communauté culturelle, intellectuelle ; se sentir croate ou serbe aurait été ressenti comme trop étroit ; nous circulions entre les villes, les républiques. C’était un pays non centralisé, ouvert, les idées et les per- sonnes circulaient ; beaucoup de gens venaient nous voir. On avait de la peine à croire que ce serait une réalité passagère, et que cela n’aurait aucun poids par rapport aux passions nationalistes. Pourtant, je me suis rendu compte ensuite que la nation, comme identité commune, se construit à l’origine par un investissement commun de tous les individus dans une instance supérieure. En ce sens, cela a beaucoup de ressemblance avec la religion. Dieu le père ou bien le père de la nation, ou bien une identité commune qu’on a bien voulu nous donner ou qu’on s’est façonnée. Au niveau de la société, les gens sacrifient facilement une partie de leur identité nationale et personnelle pour pouvoir faire partie de cette communauté ; il faut vouloir un compromis, il faut vouloir renoncer chacun à quelque chose pour être quelque chose ensemble. Tant que T antifascisme, la résistance, nés de la deuxième guerre mondiale étaient encore assez forts, il y avait quelque chose de commun, un investissement dans une instance supérieure qui permettait aux gens appartenant au même groupe de communiquer entre eux, mais qui suppposait le sacrifice d’une dimension individuelle. Quand le système s’est effondré, quand cette instance supérieure a disparu, que Tito est mort, la Yougoslavie a perduré dix ans encore, le mouvement n’est pas parti tout de suite. Mais il aurait fallu s’identifier à autre chose pour pouvoir rester ensemble et ne pas partir complètement en débandade.

A ce moment-là sont apparues les nations, pas par hasard. Elles faisaient partie de la construction politique de la Yougoslavie, qui reposait sur les différences nationales. Les républiques représentaient chacune une identité nationale et ethnique, sauf la Bosnie qui était mélangée et les deux régions autonomes appartenant à la Serbie, le Kosovo albanais à 80 % et la Voïvodine qui est, elle, mélangée avec beaucoup de minorités, surtout des Hongrois. Chaque république était un Etat en petit, chacune tirait de son côté. Le parti unique, la Ligue des communistes, était lui-même organisé en républiques, donc soumis au même système centrifuge. De plus, Tito avait décentralisé à l’extrême le pays, pour prévenir le danger centralisateur, et celui de la domination d’une nation sur les autres. La décentralisation a très bien fonctionné, voire trop bien. Le parti était le véritable siège du pouvoir ; le parti lui-même, une fois décentralisé, réagissait comme toutes les autres structures, de sorte que les intérêts de chaque république étaient ce qui dominait.

L’économie était également soumise à la même structure. A la mort de Tito, le gouvernement fédéral avait moins de poids, il y avait une prési- dence tournante, et chaque gouvernement dans les différentes républiques voulait tirer la couverture à soi. Personne, par exemple, ne voulait plus mettre d’argent dans la caisse fédérale mais tout le monde voulait en prendre.

Tout projet fédéral est devenu impossible à partir de 1987. A ce moment là, les nationalismes se sont développés, à commencer par le nationalisme grand-serbe. Celui-ci était dangereux car il a une histoire, une tradition, et parce que la nation serbe est la plus nombreuse. La situation qui était déjà très dégradée au Kosovo s’est aggravée à partir de 1987 ; c’est à cette époque également que Milosevic a pris le pouvoir à Belgrade, par un putsch dans le parti, mais à l’évidence c’était comme un coup d’Etat, vu le rôle du parti.

Il y a donc eu ensuite des mouvements de sécession de la fédération yougoslave, puis des mouvements d’agression et d’expansion de la part de ceux qui ne voulaient pas laisser partir ceux qui désiraient quitter la fédération.

Les nationalismes sont complémentaires, il ne peut y avoir de nationalisme unique, il y a toujours un nationalisme qui lui répond. Pour faire la guerre, il faut être au moins deux, même si cela est difficile à dire et à entendre en Croatie ou en Bosnie qui ont été agressées. On identifie l’agressé à la démocratie. Mais si l’invasion est indéniable, si la Serbie a agressé la Croatie, elle a été aidée par la Croatie pour envahir la Bosnie ; on peut dire que la Serbie et la Croatie se sont fait la guerre sur le territoire bosniaque, et elles pourraient se mettre d’accord pour le partage de la Bosnie ; cela dépend de l’attitude du reste du monde acceptant ou non un tel dépècement de la Bosnie.

L’Occident et les forces des Nations Unies sont toujours venus trop tard, en Croatie, en Bosnie. Les Casques bleus auraient dû venir avant, pour prévenir et empêcher que la guerre n’éclate, après c’est trop tard. Ils devraient aller dès maintenant en Macédoine et au Kosovo. Il faut une force d’interposition pour empêcher l’arrivée des armes, avant qu’ils ne soient tous armés. Sinon les armes arrivent de tous les côtés, au besoin du même côté. Dans les négociations actuelles de Genève tout le monde va faire pression sur les Musulmans, sur les pauvres Bosniaques. Il y a le fait accompli des territoires conquis par les uns et les autres, les Serbes surtout, les Croates aussi. Après les combats et le fait accompli, les Casques bleus font involontairement le jeu de l’agresseur. Dans des régions de Croatie où la guerre a eu lieu -elle dure d’ailleurs toujours -les Casques bleus maintiennent le statu quo ; or ce statu quo signifie des régions qui ont été complètement vidées des Croates quand elles ont été conquises par les Serbes.

♦ Que penses-tu de la “ purification ethnique ” ? Par qui a-t-elle été portée ? D’où vient-elle ?

Rada Ivekovic : Ce n’est pas une théorie, c’est une formule occidentale. En fait c’est une pratique sans théo- rie. Tout le monde vous dira qu’il est contre ce terme. Sur place les gens ne parlent pas de cela ; sur place il y a la peur, les agressions, la barbarie -toute guerre est barbare-, les atrocités, les violences, les maisons brûlées. Donc les gens partent petit à petit à cause de la peur, cela suffit. Les gens sont chassés, enfermés dans des camps, tués, mais, même avant, ils partaient déjà. Partent ceux qui n’appartiennent pas à la nation ou à l’ethnie des agresseurs. Les Serbes ont le projet de grande Serbie, les Croates celui de grande Croatie, la différence c’est que la grande Serbie est plus grande, mais, sur le fond, c'est la même démarche. Par exemple, dans la région autonome de Voïvodine située en Serbie et habitée par beaucoup de minorités, presque tout le monde est parti, sauf quelques Hongrois et les Serbes, sans qu’il y ait eu la guerre, mais à cause de la propagande, de l’agressivité verbale, des menaces à l’école, de la perte du travail. Et l’installation en Voïvodine des réfugiés serbes ayant quitté la Croatie est problématique ; ils demandent des logements, du travail, des droits ; parfois les Serbes autochtones ne veulent pas les leur céder. En Bosnie, les populations sont nettement plus mélangées, il n’existe pas de quartiers serbes ou croates : non seulement à Sarajevo, mais dans toutes les villes. Même les familles sont mélangées. Donc, la situation actuelle produit de véritables tragédies, les familles sont brisées, les gens fuient de là où ils ont toujours vécu. Les Serbes ont fui les provinces à majorité croate ; il y a encore des Serbes à Zagreb, mais on leur rend la vie impossible par des mesures de prétendue justice populaire. Les Croates sont partis des régions à fort pourcentage de Serbes de la Croatie, et le vide est comblé par les forces des Nations unies. Avant de commettre une agression, les Serbes ou les autres font partir leur propre population, puis l’armée fait la guerre, les maisons des autres sont brûlées, les gens ne peuvent plus revenir, ils n’ont plus de maison, plus de travail, et ils ne veulent pas être gouvernés par leurs bourreaux. Et la purification ethnique avance. . .

♦ Qui sont ceux qui font la guerre ? Quel est leur lien avec la population ? Les milices ont-elles un soutien populaire ?

Rada Ivekovic : A part certaines exceptions, la vérité de cette guerre, c’est que la population, indépendamment de son identité nationale, est la victime de cette guerre. Les milices, elles, font de la politique et sont en partie incontrôlables, on le voit bien dans le cas des Serbes en Bosnie ou des Croates en Herzégovine (une partie de la Bosnie qui a été déclarée territoire croate). Il y a des forces locales incontrôlées, indépendantes du gouvernement croate et du gouvernement bosniaque. Par exemple, les Serbes, à un moment donné, ont dit qu’ils n’avaient plus rien à voir avec la guerre en Bosnie. L’armée fédérale s’est progressivement vidée de ses Croates et des autres jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des Serbes et des Monténégrins. Puis, ils ont vu que l’opinion publique mondiale était hostile à cette guerre en Bosnie, après celle de Croatie. Par ailleurs ils avaient beaucoup de gens sur place, beaucoup de Serbes vivant en Bosnie. Milosevic a révoqué ses généraux, mais en fait toute l’armée est restée sur place avec des volontaires de Serbie, des Serbes de Bosnie et surtout toutes les armes lourdes. Milosevic prétend qu’il ne donne pas d'ordres au chef de guerre de ces milices serbes en Bosnie, mais c’est pourtant bien lui qui l’a inventé, qui lui a fourni des hommes et des armes, et qui le nourrit encore. C’est forcément la Serbie qui entretient l’armée serbe en Bosnie.

Ce malheureux gouvernement bosniaque, pacifique au départ, désespéré aujourd’hui, dirigé par le seul homme d’Etat qui était digne de respect en Yougoslavie, ce gouvernement n’a plus de pouvoir dans son propre pays dont les villes principales ont été rasées, et il est prêt à faire un pacte avec le diable, ou avec le moindre diable c’est-à-dire Tudjman le Croate car, jusqu’à un certain point, ses intérêts coïncidaient avec les siens, contre l’ennemi commun serbe. Mais l’intérêt de la Croatie nationaliste va au-delà d’une défense de la Bosnie.

♦ Où en est l’opposition à la guerre ?

Rada Ivekovic : Les oppositions qui se sont manifestées avec force à Belgrade et à Zagreb sont également nationalistes. Les forces pacifistes, démocratiques, féministes, sont extrêmement minoritaires. A Belgrade même, il y a beaucoup d’opposants et les manifestations ont été imposantes mais ce n’est pas représentatif de la Serbie, il s'agissait en grande partie de nationalistes manifestant contre l'embargo et non contre Milosevic. Par ailleurs, ce n’est pas le genre d’homme à prendre en compte l’opinion publique. L’opposition a des difficultés à s’organiser, de sorte que son aire d’influence est limitée. Les médias restent quant à eux sous contrôle et la télévision, notamment, joue un rôle décisif à cause de la fascination qu’elle exerce. En Croatie, le discours oppositionnel passe très difficilement dans la mesure où le pays a été agressé. Il est très difficile de critiquer un gouvernement victime, même s’il est nationaliste. Cela est très mal accepté.

♦ Mais de la souffrance de cette guerre ne naît pas une opposition populaire?

Rada Ivekovic : Cette opposition existe, mais elle n’est pas démocratique, elle est également nationaliste, même si elle vise à faire tomber Milosevic. Belgrade en est l’épicentre. Dans les autres républiques, tout a déjà été cassé, y compris les oppositions. Je suis assez pessimiste. L’embargo n’a pas été sévèrement appliqué et en tout cas n’a pas empêché les armes de circuler. Les santions contre la Serbie n’ont pas été efficaces. Le blocus de l’espace aérien de la Bosnie, qui vient d’être proclamé, aurait dû être décidé beaucoup plus tôt pour éviter le bombardement des villes.

♦ Y a-t-il un danger d’extension internationale du conflit, dans la mesure où les Musulmans de Bosnie sont victimes de toutes les agressions et qu ’un certain nombre de pays musulmans ont fait des déclarations de solidarité ?

Rada Ivekovic : Jusqu’à présent il n’y a pas d’intégrisme musulman en Bosnie, il n’y en a jamais eu, cela va probablement venir. Pourtant on aurait pu l’empêcher. La faute en revient essentiellement à l’agresseur. Mais l’Occident est aussi responsable : s’il n’aide pas les Bosniaques, ils vont devenir intégristes.

♦ Penses-tu qu’une intervention militaire de l’Occident était concevable, le soit encore aujourd’hui ?

Rada Ivekovic : J’ai tendance à croire qu’il aurait fallu intervenir, y compris peut-être de manière militaire, quoiqu’en principe je sois contre car je me sens pacifiste, mais alors à l’avance, pour prévenir la guerre. Pour cela, il aurait fallu voir les enjeux. Car la guerre se répand, de la Slovénie à la Croatie ; nous savions qu’elle aurait lieu en Bosnie, mais les Casques bleus n’étaient toujours pas là. Ils ne sont venus que quand la guerre a éclaté. Nous pouvons prévoir qu’il y aura la guerre au Kosovo et en Macédoine ; qu’ils envoient les Casques bleus avant ! Après, c’est dangereux pour eux et cela ne sert à rien. Bien sûr j’ai peur que cela ne finisse un jour par le bombardement de Belgrade ; je serais contre. En revanche, on savait dès le début où étaient les armements lourds autour de Sarajevo ; il aurait peut-être été possible techniquement de cibler sur les arsenaux, les réserves d’armes. Dire qu’il faut intervenir maintenant est beaucoup plus difficile, car ce serait un bombardement de la population et je serais contre. On ne peut probablement pas tellement bien cibler pour ne pas toucher les civils

♦ Mais quelle est la légitimité pour une intervention extérieure avant que quoi que ce soit se soit passé ?

Rada Ivekovic : Il n’y a aucune légitimité, il n’y en aura pas. Pour que les Nations unies envoient quelqu’un au Kosovo ou en Macédoine, il faudrait que Milosevic les y invite ; il ne le fera jamais ! Il faudrait inventer une autre légitimité. Les Européens ont changé de position, au départ ils se partageaient en soutenant inconditionnellement soit les Serbes, soit les Croates. Maintenant ils nuancent leur position. Cette guerre en Yougoslavie est le test de l’Europe, bien plus que le référendum du 20 septembre.

♦ Cela rend perplexe de penser que pour résoudre une question politique, nous suggérerions de faire appel à l’ONU.

Rada Ivekovic : C’est vrai, mais l’ONU a bien changé. Nous allons vers une nouvelle structuration du monde qui n’a rien d’enthousiasmant. Empêcher la guerre en Yougoslavie est un projet nécessaire, le moindre mal, mais pas formidable en soi. A la limite, et si je voulais plaisanter de manière cynique, je souhaiterais presque que nous soyons un protectorat des Nations unies, un ou des Etats mineurs, à qui ne serait pas reconnue la souveraineté, car je trouve que c’est encore préférable à la guerre. Ce n’est pas un projet politique sérieux que je peux soutenir, mais c’est par désespoir que je le dis : nous n’avons pas de bon choix, mais que des mauvais choix ; il faut faire le moins mauvais.

♦ Est-ce qu ’il y a des différences de réaction entre les hommes et les femmes dans cette guerre ?

Rada Ivekovic : Il y a beaucoup de différences. Bien sûr il y a également des femmes nationalistes. Mais il y a des différences visibles : les mouvements pacifistes, partout, sont composés presque exclusivement par des femmes. L’aide humanitaire matérielle est organisée par des femmes, comme les manifestations de rue pacifistes. Les différents mouvements et groupes féministes se sont .reconvertis en groupes pacifistes. Les thèmes féministes ont disparu, sauf dans quelques tout petits groupes isolés, refermés sur eux-mêmes. Les revendications féministes ne passent pas, c’est regrettable car ce n’est pas quelque chose de secondaire, mais la situation est ainsi et les femmes le savent. Néanmoins le fait que ces militantes aient acquis une expérience féministe est crucial dans le mouvement pacifiste actuel.

Les nationalismes sont misogynes, que ce soient des mouvements ou des

Etats, ils œuvrent contre les intérêts des femmes et contre leurs acquis. Par exemple en Croatie, l’avortement va être interdit, alors qu’il avait toujours été autorisé. C’est aussi lié au regain d’emprise de l’Eglise catholique. Mais c’est également le discours nationaliste réactionnaire qui diffuse cette image réactionnaire de la femme, pire que tout, celle de la mère du soldat valeureux. Quelques femmes se font avoir par ce discours, certainement pas la majorité encore, mais ce courant réactionnaire remonte à la surface. Il y a donc peu de chances que les femmes réussissent à défendre leurs intérêts, tous les partis ont d’autres priorités. La tendance est la même en Serbie.

♦ Que penses-tu de raide humanitaire venue d’Occident? Est-elle efficace ?

Rada Ivekovic : Je soupçonne que l’aide humanitaire n’atteint pas certaines régions, à cause des combats. En Bosnie elle a été centrée sur Sarajevo et Goradze alors que des dizaines de villes ont été rasées, il y a une cinquantaine de camps ; les gens manquent de tout. Même à Zagreb et à Belgrade, la situation est considérablement dégradée. En Slovénie, où la guerre n’a duré qu’une semaine causant quarante morts dont trente soldats de l’armée fédérale, et causant peu de destructions, le niveau de vie a déjà régressé pour retrouver celui d’il y a quinze ou vingt ans.

♦ Au sujet du niveau de vie, que penser de l’embargo contre la Serbie, qui dégrade les conditions de vie et incite les gens à faire davantage bloc avec leur gouvernement contre l’Occident ?

Rada Ivekovic : C’est ce qui est en train de se passer. L’embargo touche plus l’opposition que le pouvoir, qui lui se débrouille pour envoyer du ravitaillement à l’armée en Bosnie. Il n’y a plus d’essence dans les villes, mais il y en a pour les Serbes qui font la guerre là-bas. Je suis pour un embargo sélectif sur l’armement, peut-être sur l’essence, mais l’interruption des transports entraîne l’arrêt des entreprises. Cela nourrit une grogne contre l’Occident et non contre Milosevic. Et l’opposition ne peut plus circuler d’une ville à l’autre.

Toute l’histoire des Nations unies nous montre qu’aucun embargo ne fonctionne. Il faudrait avoir les moyens de contrôler l’embargo. Par exemple, l’essence est fournie à la Serbie par la Roumanie. Dans les hôpitaux, dans les pharmacies, il n’y a plus de médicaments, ce n’est pourtant pas sous embargo, mais à cause de tous les autres dysfonctionnements il n’y a plus rien. Il ne faut surtout pas tomber malade en Yougoslavie. Si vous avez besoin de vous faire opérer, vous êtes supposé apporter tout ce qui est nécessaire à l’opération. La situation est vraiment dramatique.

En ce qui concerne la nourriture, on en trouve, mais il faut de l’argent. La Serbie n’a jamais connu de famine de son histoire. Mais il y a une pénurie artificielle, qui fait monter les prix.

♦ Quelle solidarité peut-on apporter ?

Rada Ivekovic : Il faut une solidarité matérielle, mais il faut la transmettre par des personnes de confiance.

Mais après tout, la Somalie, c’est bien pire. Là-bas, ils meurent de faim, en Yougoslavie personne ne les contraint à s’entretuer, et on va les aider. . .

Il existe une conférence pour la Yougoslavie, qui a tenu une rencontre à Forcalquier cet été. Il y a un Forum civique. Puis a été créé récemment un organisme baptisé Sarajevo, avec des intellectuels français et des Bosniaques, pour organiser une solidarité concrète avec Sarajevo, et plus généralement toute la Bosnie.

Propos recueillis par Isabelle Forest et Claire Bataille

Appel pour la Bosnie-Herzégovine

Sarajevo, capitale de Bosnie-Herzégovine, Etat membre de l’ONU -Sarajevo est à nos portes.

Il y a en Bosnie-Herzégovine plus de quatre millions d’habitants. Ils se côtoient et vivent ensemble en bonne entente depuis des siècles. Ils parlent la même langue, ont fréquenté les mêmes écoles, habitent les mêmes immeubles, les mêmes villages.

Au fil de l’histoire, ils ont fait leurs les grandes cultures et civilisations qui se croisent et se mêlent dans cette région située au cœur de l’Europe. La nôtre. La clé de Sarajevo, c’est cette HISTOIRE, cette richesse diversifiée et inestimable, cette volonté d’unité dans la diversité.

Aujourd’hui, cette ville olympique brûle, comme toute la Bosnie-Herzégovine. Une guerre brutale, moyennâgeuse, imposée, importée est en train d’anéantir un patrimoine riche de plusieurs siècles.

Nous sommes des citoyens qui n’admettons pas que soient bafouées les valeurs premières de notre civilisation, que la dignité humaine, les droits de l’homme et de l’enfant soient méprisés avec autant de violence, de cynisme et de fanatisme, dans un engrenage de misère, de souffrance et de barbarie.

Nous nous élevons contre l’odieuse doctrine de purification ethnique, qui ravive un passé récent mais que nous pensions à jamais révolu.

Sarajevo est autour de nous, il hante nos esprits et réveille notre conscience.

Nous appelons tous ceux qui partagent cette profonde inquiétude et notre émotion à rejoindre l’Association Sarajevo pour :

-contribuer au rétablissement d’une paix juste et durable,

-venir en aide aux populations civiles,

-alerter les Etats et organisations internationales face au péril qui nous menace tous.

Association Sarajevo

L’association Sarajevo regroupe des Français, des Bosniaques et des citoyens de toutes les autres nationalités de l’ancienne Yougoslavie.

Extrait des statuts de l’association Sarajevo :

“L ’association a pour but de contribuer au rétablissement de la paix et de la bonne entente dans l ’Etat de Bosnie-Herzégovine. Dans ce but, l ’association se propose :

1. d’informer et de sensibiliser l’opinion publique sur le développement de la situation en Bosnie-Herzégovine et ses répercussions en Europe et dans le monde ;

2. de présenter et promouvoir ses buts auprès des médias ;

3. d’assister les organismes humanitaires français (envoi de vivres, médicaments, vêtements, instruments de travail), d’aider les enfants blessés de Bosnie-Herzégovine en France avec leurs familles ;

4. d’apporter une aide multiforme aux ressortissants de toutes nationalités de l ’ex-Yougoslavie réfugiés en France. ”

Association Sarajevo, 153 avenue du Maine, 75014 Paris.

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