La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Images de femmes, femmes d’image

· Cahiers du féminisme, n° 62, automne 1992 · p. 42 · 945 mots

Cinéma d'elles

Images de femmes, femmes d'image au départ : une urgence d’écrire commune à ces femmes, de Yvonne Baby à Vanessa Redgrave et Annie Duperey. Toutes, femmes sous influence, elles écrivent pour panser les blessures, faire un travail de deuil, trouver le moyen de dire la place du père disparu, et la leur propre.

Le voile noir de Annie Duperey, paru aux Editions du Seuil, mêle texte et photographies. Les photos sont celles de son père, Lucien Legros : photos de famille, paysages, portraits. Elle écrit pour exposer et révéler -comme on le dit d’un cliché -la mort de ses parents, qu’elle a découverts asphyxiés dans leur salle de bain. Elle

Chère Emma

Le réalisateur hongrois Istvan Szabo a choisi, après plusieurs films dominés par une figure masculine (Méphisto , Colonel Redl , et Hanussen ), de traiter un thème qui le touche : le changement de régime en Hongrie, à travers deux personnages de femmes, Emma et Bobbe. Elles étaient professeurs de russe, elles sont contraintes à apprendre l’anglais au cours du soir pour l’inculquer à leurs élèves le lendemain. Leurs salaires ne leur suffisent plus. Emma fait des ménages chez les riches, quant à Bobbe, elle se prostitue. Le coût des loyers à Budapest les oblige à vivre en foyer. Pour ces deux jeunes femmes de la campagne, pour qui travailler dans la capitale signifiait une émancipation et une promotion, c’est une régression. Le film ne s’installe pas pour autant dans une défense nostalgique de l’ancien régime, il se borne à montrer la violence faite à ces femmes, dans leur vie personnelle et professionnelle, comme l’évidence d’un malaise dans la (nouvelle) civilisation, Chère Emma a obtenu l’Ours d’argent au festival de Berlin, qui, signe des temps, a donné l’Ours d’or à un film américain médiocre.

avait huit ans. Le livre parle de la mémoire douloureuse et enfouie, du dialogue possible avec le père par photos interposées, mais aussi du deuil et de l’irrémédiable. C’est elle qui décide un jour de faire tirer ces négatifs, longtemps rangés dans une commode, et le passé ressurgi, devenu manifeste, scelle les tombes, coupe les liens, dans la douleur d’abord puis la sérénité. Portrait du père qui brusquement existe par ses photos, et évocation de la mère, figure doublement absente car d’elle ne subsistent que des visages sur les photos du père, aucune autre trace.

Annie Duperey a mis en exergue une phrase du W de Georges Perec. Yvonne Baby, elle, inscrit son récit sous le signe de Marcel Proust. La vie retrouvée est, essentiellement, la vie entre deux pères, celui de l’état civil, Jean Baby, et le père adopté et qui la met dans le chemin du cinéma et de l’écriture : Georges Sadoul. Yvonne Baby, qui a dirigé la rubrique culturelle du Monde pendant quatorze ans, évoque -le plus souvent de façon assez plate, le meilleur est passé dans les articles de l’époque -, ses rencontres avec les stars du monde des arts. L’intérêt du livre est dans cet entre-deux, entre deux pères, l’universitaire exclu et le beau père proche des surréalistes mais bien dans la ligne du PCF. Toutes les évocations de figures connues, personnages politiques, artistes, sont autant d’écrans masquant les blessures intimes de la narratrice. Son apprentissage dans la presse du PCF, le journal des Femmes françaises, est interrompu quand son père n’est plus en odeur de sainteté. Elle subit l’évènement comme une injustice mais ne prend jamais part dans les débats politiques, elle n’a pas de camp, tout comme elle n’a jamais de domicile fixe et se refuse de choisir entre sa grand-mère paternelle et la vie bohémienne de sa mère. Le charme du livre est ce patchwork, excès de lyrisme parfois, sécheresse cruelle comme dans le récit de sa défloration “médicale”, qui confine au sarcasme autodestructeur.

Chez le même éditeur, les éditions de l’Olivier, Clara Malraux, une femme dans le siècle, de Isabelle de Cour-trivon. Si l’on oublie les défauts de cette biographie -redites, évocations fastidieuses de tous les témoins interrogés par l’auteur -, on retient la figure d’une femme indépendante, dont l’engagement jusqu’à la fin de sa vie n’a jamais obéi à la ligne d’un mari, d’un mentor, mais a toujours été inspiré par une très grande générosité personnelle et une conduite féministe, politique, sans faille. Ce livre donne envie de lire les mémoires de Clara Malraux, mais aussi ses romans.

Dans son autobiographie parue chez Robert Laffont, Vanessa Redgrave donne une égale part à la chronique de sa vie d’artiste et au récit de ses aventures politiques. Son entrée dans la carrière artistique est tout entière dominée par la figure paternelle, l’acteur britannique Michael Redgrave. Elle a le souci de lui prouver qu’elle peut se consacrer, comme lui, à l’art dramatique, comme à une noble et exigeante carrière. Très jeune, elle passe à l’acte politique avec le sens du geste, et un talent dont elle est de plus en plus assurée, mais qu’elle développe aussi infatigablement. Elle a très vite le sentiment que son engagement est nécessaire et la met irrémédiablement en rupture avec une société britannique qui ne tolère pas la moindre excentricité. Sa rencontre avec la Socialist labour league et son leader Gerry Healy a, dans le récit qu’elle en fait, à voir avec l’expérience religieuse. Elle n’entreprendra plus rien désormais sans être sûre que son travail d’artiste servira la cause. Ce serait trop simple de rejeter, du fait de ses extravagances et de ses aveuglements, les prises de position, la conduite publique de Vanessa Redgrave. La chronique de la vie politique et artistique britannique, durant quelques décennies des plus importantes, vaut à elle seule le détour par ce livre échevelé et émouvant.

Marx Sister

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