La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La Colombiade, d’Anne-Marie du Boccage

· Cahiers du féminisme, n° 62, automne 1992 · p. 40-41 · 1 520 mots

Grandes dames de la littérature

La Colombiade d'Anne-Marie du Boccage a première traversée de l’Atlantique par Colomb, sur ses trois minables petits bateaux, peut se comparer, au niveau de l’histoire, à ces minuscules suppléments de poids de neige qui décident d’une avalanche : un événement qui eut pu se perdre dans la nuit des temps, mais qui, à ce moment-là, et dans ces conditions-là, a fait basculer l’histoire.

C’est ce qui explique que l’homme qui “osa”, par un extraordinaire mélange d’intelligence et d’illuminisme, cet exploit qui défiait le savoir et la sagesse du temps, demeure, cinq cents ans plus tard, l’objet de passions et de mythes contradictoires.

Chaque siècle, depuis ce moment, remodèle de façon plus ou moins éphémère l’image de l’homme et de son aventure. Le xvme qui, d’une certaine manière, va achever une des grandes étapes de ce basculement, devait s’efforcer de dégager Colomb de sa première mythologie. Et si c’est Voltaire, dans son Essai sur les mœurs , qui donne la première image désacralisée du découvreur, c’est une femme -et une correspondante honorée de Voltaire -, Anne-Marie du Boccage, qui tente, trente-six ans avant le troisième centenaire, de lui élever une statue littéraire dans l’esprit du temps.

Il ne peut nous étonner que cette femme soit une Normande, née à Rouen, et qui vécut six ans à Dieppe, ce port des explorations et conquêtes françaises en Amérique, surtout du Canada, vendu à l’Angleterre par le traité de Paris, en 1763, soit sept ans après la parution de la Colombiade '. Bien qu’on ne sache rien de ce séjour à Dieppe, et que le poème ait été écrit vingt ans après le séjour qu’elle y fit, il est impossible que ce ne soit pas là que les problèmes de la découverte-conquête-colonisation se soient imposés à elle.

Pour écrire la Colombiade , elle lut à peu près tout ce qui pouvait alors se trouver en librairie sur le sujet. On ne peut donc lui reprocher les très nombreuses inexactitudes de son information qui sont celles de ses sources. Songeons, par exemple, qu’à cette époque la quasi-totalité des écrits de Colomb lui-même était inédite, et ses deux seules lettres publiées de son vivant depuis longtemps oubliées.

En revanche, c’est à elle qu’incombe la responsabilité de la forme qu’elle a choisie pour son œuvre. Et cette forme, le poème épique, condamnait l’œuvre à devenir ce qu’elle devient pour nous : un document curieux, révélateur des contradictions déchirant la pensée du temps.

Circonstances atténuantes pour la responsabilité : autour d’elle, quasi tous les gens de lettres considèrent alors l’épopée comme le plus haut genre poétique dont les œuvres d’Homère et de Virgile sont les modèles tenus indépassables. On ne çoit pas que la Jérusalem délivrée du Tasse et les Lusiades de Camoens en sont le chant du cygne. Mar-montel, préfaçant une réédition de la Hen-riade, que Voltaire avait écrite en 1723, et maintenant devenue illisible, ne s’écriait-il pas :

“On ne se lasse point de réimprimer les ouvrages que le public ne se lasse point de relire.” Casanova, lui, en visite chez Voltaire, voyait clair en opposant poème du Tasse le furieux de l’Arioste, grandioses funérailles de l’épopée pastiche poétique de Curieusement, Anne-Marie Boccage semble s’inspirer ce dernier quand elle Colomb en une sorte ou de Roland aux prises tourments de l’amour, et fait du dépit jaloux de l’“Amazone” Vascona (Ana-caona), le ressort de l’histoire. Mais, Anne-Marie, hélas ! n’écrit pas un pastiche.

L’erreur du choix formel en entraîne une seconde qui est le respect de la loi du genre : l’intervention du surnaturel dans l’action historique. Une erreur qu’elle dédouble en mêlant le classique et symbolique surnaturel païen à un surnaturel chrétien déjà devenu complètement grotesque. Mais c’est aussi la manifestation de la coexistence, dans la pensée d’Anne-Marie, des deux courants de pensée totalement contradictoires à l’œuvre en ce temps dans sa classe. Elle est à la fois une femme des Lumières, qui reçoit dans son salon Condillac,

Mably, Buffon et La Condamine, et une chrétienne qui dédie son poème à Benoît XIV. Comparer sa dédicace au pape à celle que Voltaire fait au même de sa tragédie de Mahomet , c’est ne pas voir que la dernière est une véritable mystification, alors que celle d’Anne-Marie est d’une sincère catholique qui écrira plus tard des stances sur l’immaculée Conception de la Vierge.

Comment sortir d’une telle contradiction ? En créant un mythe baroque où les temps de l’histoire se mélangent.

Probablement sans le savoir, Anne-Marie du Boccage renouvelle le mythe chrétien développé par Lope de Vega dans sa pièce le Nouveau Monde découvert par Christophe Colomb 2, où Colomb est l’élu désigné pour arracher au démon le continent resté jusque-là son domaine, par on ne sait quelle erreur de la Providence, et y amener le salut évangélique. Mais les désastres de la colonisation ? La cupidité, qui, pour Lope n’était que celle des “mauvais chrétiens”, est, pour Anne-Marie, celle de tous les Espagnols, inspirés par l’enfer... auxquels Colomb est opposé. De même, inversement, les Indiens présentent alternativement deux faces contradictoires : d’un côté farouches “Caraïbes”, aveuglés comme des héros de l’Iliade (qui inspire très clairement, et parfois heureusement le dernier chant) que leurs dieux-démons poussent à une guerre qu’ils savent pourtant perdue d’avance, de l’autre “bons sauvages”, incarnés surtout par la tendre Zama (Eve indienne, ébauche de l’héroïne de Chateaubriand), prêts pour l’évangélisation, comme Colomb le croyait aux premiers jours.

Dialectique au carré du Bien et du Mal. Ce monde échappé à la Rédemption devait être évangélisé. Ce monde naturel devait être civilisé. La seconde lecture n’est pas aussi sûre d’elle-même que la première. La conquête était-elle bien justifiée ? Le doute s’exprime dans le poème. Quand Colomb fait au vieux cacique, père de Zama, l’éloge du savoir européen, l’histoire de l’Ancien Monde, enfin dit les causes de son voyage, le vieillard lui répond par un sage discours rousseauïs-te : le héros de la foi doit se laisser faire la leçon. Et, à l’autre bout du poème, la vision d’avenir s’arrangera, afin de rester optimiste, par une condamnation... des autres puissances coloniales. Tout cela ne va pas sans très grandes libertés prises avec l’histoire.

Mais Colomb dans tout cela ?

Anne-Marie du Boccage en fait un portrait à mi-chemin du héros chrétien et du héros romantique à venir. C’est dire qu’elle l’humanise et le complexifie. Est-elle d’un “féminisme certain” comme l’affirme sa préfacière Catherine Jardin ? Son personnage de Vas-cona n’étonnerait pas sous la plume d’un misogyne. Mais, à coup sûr, sa vision de l’homme Colomb est d’une femme. Son aventure le transforme. C’est elle qui l’humanise. Et cela grâce à une femme : Zama, qui par son amour le parachève, le rachète par sa mort, et dont l’âme s’élève au firmament, première sainte, en somme, du Nouveau Monde.

Malgré son abondant appareil de notes savantes (...la plupart dépassées), il est clair qu’il ne faut pas chercher l’histoire dans ce poème. Mais il contient plus que son charme rococo : une certaine philosophie de l’histoire, d’un moment de l’histoire, et une “psychanalyse” inconsciente de cette saisie de l’histoire. Plutôt que d’en rire, que cela nous fasse plutôt nous retourner sur nous-mêmes. Par exemple, la pièce de Jean Métellus, Anacaona 3, qui présente comme une version complètement inversée du poème, pour être du xxe siècle n’est pas moins fausse historiquement. Bien des romans qui ne méritent même pas qu’on les cite, bien des œuvres dramatiques, comme celle de Claudel, sont également et grossièrement mytholo- giques. La proximité est souvent protectrice du ridicule. Cela doit nous rendre prudents pour nous-mêmes, et indulgents pour nos devanciers.

Michel Lequenne

Côté-femmes

“La femme du futur est incompréhensible si l’on n’a pas compris la femme du passé ’’ : c’est sur cet axiome que se sont fondées, il y a quelques années, les éditions Côté-femmes. Leur objectif est d’offrir " les moyens de découvrir le cheminement de la femme, de sa pensée et de son action, face aux différents montages idéologiques”. Leur collection “Des femmes dam F histoire” nous a déjà permis de découvrir ou redécouvrir de nombreux textes écrits par des femmes ou sur les femmes aux siècles précédents. Citons, parmi ces titres : Réclamations de femmes, 1789 ; Opinion de femmes de la veille au lendemain de la Révolution française ; Egalité des hommes et des femmes de Marie de Goumay (1622), L’esclavage des Noirs, une pièce d’Olympe de Gouges ; ou encore cette Colombiade que M. Lequenne nous présente ici.

Depuis, elles ont élargi leur catalogue et nous offrent aujourd’hui plusieurs autres collections ; “Recherches”, dans laquelle on trouve des textes "permettant d’élargir et d'approfondir la réflexion et les idées féministes ” ; “Réflexions”, qui veut "offrir de nouveaux éléments de réflexion dans le champ des sciences sociales et des sciences humaines ” ; enfin la collection “Prémices”, destinée à "permettre à de jeunes auteurs de qualité de faire connaître leur oeuvre

Un projet ambitieux et courageux -d’autant plus courageux quand on connaît les difficultés auxquelles sont confrontées aujourd’hui les petites maisons d’édition, face aux quelques mastodontes qui dominent le marché...

Longue vie aux éditions Côté-femmes I

La rédaction des Cahiers du féminisme

Notes

  1. 1. Anne-Marie du Boccage, La Colom-biade, ou la foi portée au Nouveau Monde. Avant-propos de Milagros Palma, préface de Catherine Jardin, Ed. Côté-Femmes.
  2. 2. Lope de Vega Carpio, Le Nouveau Monde découvert par Christophe Colomb. Introduction de Michel Lequenne, trad, et notes de Soledad Estorach et Michel Lequenne, Ed. La Différence.
  3. 3. Jean Métellus, Anacaona, Ed.Hatier

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