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Cinéma d'elles

Margo Harkin, cinéaste et militante irlandaise

· Cahiers du féminisme, n° 63-64, hiver 1992 - septembre 1993 · p. 54-55 · 1 826 mots

Entretien avec Margo Harkin.

Margo Harkin vit et travaille à Derry (Irlande du Nord) depuis toujours . Elle est U une des trois femmes à l’origine de la création de l’Atelier cinématographique de Derry, financé par Channel Four, en 1984, d’où sont sortis de nombreux documentaires sur l’Irlande du Nord, tous réalisés par des gens du pays et qui allaient souvent à l’encontre des idées reçues -ou recevables par l’Establishment britannique. Le dernier film de Margo Harkin, « Hush-a-bye baby », est sorti en 1989 en Irlande et en 1992 en France.

« Hush-a-bye-baby » n’est pas un documentaire mais l’histoire fictive (inspirée de faits réels) d’une adolescente qui affronte seule une grossesse qu’elle cache jusqu’au dernier moment parce que dans la communauté catholique à laquelle elle appartient, tout ce qui a trait au sexe est encore tabou.

Ce qui suit est extrait de la conférence de presse de Margo Harkin qui s’est déroulée pendant le Festival du film irlandais de Douarnenez, en août dernier, à l’occasion de la projection de son film.

♦ Comment ce film a-t-il été accueilli à Belfast et à Dublin ?

Margo Harkin -Le film a été présenté d’abord à tous ceux qui avaient participé à sa réalisation et à leurs familles, à Derry, et là, l’accueil a été très chaleureux. Il a ensuite tourné dans des circuits de festivals et a été l’objet de critiques favorables. Ce qui surprenait le plus les gens était peut-être l’humour et la sensibilité du film, émanant d’un atelier qui avait, à juste titre, la réputation de traiter des sujets très politiques. En revanche, la diffusion du film sur RTE (la chaîne nationale de la République) a été suivie d’une avalanche de lettres peu aimables qui déploraient d’une part les gros mots prononcés par les jeunes filles dans le film, et, d’autre part, l’image d’adolescentes sexuellement précoces qui y était donnée à voir, ce qui pouvait porter le discrédit sur la communauté catholique. Beaucoup avaient été également choqués par une scène où l’on voit un militaire britannique s’exprimer en gaélique. Ils y voyaient une insulte à la mémoire des victimes irlandaises de la répression britannique.

La réaction des spectateurs britanniques après la projection du film sur Channel Four a été un peu différente : beaucoup écrivaient qu’ils avaient été au moins deux fois en Irlande du Nord et que ce n’était pas du tout comme cela que les jeunes Irlandais ressentaient la présence des troupes britanniques !

Le film a aussi été l’occasion de nombreux débats à l’intérieur de la communauté catholique de Derry, débats qui dépassaient largement le cadre du film, pour savoir s’il fallait porter les problèmes internes à cette communauté sur la place publique, si cela était facteur de progrès ou non. C’est peut-être là l’une des conséquences les plus intéressantes du film.

♦ Ce film a été réalisé par l’Atelier cinématographique de Derry. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur cet atelier ?

Margo Harkin -Il a été fondé en 1984 par Anne Croley, une journaliste de Channel Four de Londres, et moi-même. Notre projet était de donner la parole à des gens d’ici sur ce qu’ils vivaient ici, après quinze ans de couverture des événements d’Irlande du Nord par des médias extérieurs, qu’ils soient de Dublin ou de Londres. Nous avions quatre objectifs principaux en commençant ce travail : montrer le point de vue des gens vivant ici, le faire entendre à la télévision, parler des problèmes spécifiques des femmes, et produire à la fois des documentaires et des oeuvres de fiction.

L’Atelier était organisé sur des bases coopératives. Chacun occupait différentes fonctions à tour de rôle. A la fin il y avait quatre femmes et trois hommes qui travaillaient dans le collectif. Et puis Channel Four a décidé d’arrêter son soutien financier et nous avons préféré mettre fin à l’expérience plutôt que de licencier certains membres de l’équipe. C’était en 1990. Channel Four avait en fait favorisé la création d’ateliers semblables un peu partout en Grande-Bretagne pour susciter l’apparition de nouveaux talents. Ils estimaient que leur objectif était désormais atteint et que continuer à subventionner des collectifs qui comptaient parfois jusqu’à sept permanents revenait trop cher.

♦ Etes-vous concernée par la censure qui sévit en Irlande du Nord, surtout depuis 1988 ?

Margo Harkin -Nous avons été victimes de la censure à propos de la production d’un documentaire sur l’histoire de l’île intitulé Mother Ireland. Depuis 1972, il existe une loi interdisant aux médias de donner la parole à un membre du Sinn Fein (le Parti nationaliste républicain). Cette loi a été reprise par la Grande-Bretagne en 1988 et donc appliquée au nord de l’Irlande. Notre documentaire contenait un entretien avec Ms Farrell, l’une des trois personnes abattues à Gibraltar par les SAS. Le film a été terminé et envoyé à Channel Four trois jours avant l’assassinat de Ms Farrell. Leur première réaction a été de diffuser l’émission « à chaud », puis le directeur de la chaîne a décidé de suspendre cette diffusion pendant six mois, en attendant que les faits soient un peu éclaircis. Un de ses collaborateurs a déclaré que si un tel documentaire était diffusé il démissionnerait. On nous a ensuite demandé de couper certains passages du film, celui où Christy Moore chantait un chant en hommage à une révolutionnaire et celui où Ms Farrell parlait devant un poster représentant des jeunes femmes en armes, symboles du rôle des femmes dans la lutte du peuple irlandais. La demande qui nous a le plus révoltés concernait la suppression d’un passage où l’on voyait une vieille dame qui avait été rendue aveugle par une balle tirée à bout portant par un soldat parce qu’elle chantait une vieille chanson du folklore irlandais. Ce document était un document d’archives et avait une grande valeur. Mother Ireland a été finalement diffusé l’année dernière, après deux ans de suspension.

♦ Revenons à Hush-a-bye baby. Quelle est la part du film basée sur des faits réels ?

Margo Harkin -D’abord, il faut savoir qu’en 1983, un référendum a rendu l’avortement non seulement illégal mais aussi anticonstitutionnel dans la République. Ce référendum a été source de conflits violents à l’intérieur des familles. Au Nord, bien que nous dépendions de Londres, l’avortement est quand même illégal et c’est une question sur laquelle tous les partis politiques sont d’accord. Les femmes d’Irlande du Nord sont obligées d’aller en Grande-Bretagne pour avorter, comme celles du sud. Dans ce contexte, en janvier 1984, au cours de l’hiver le plus froid qu’ait connu l’Irlande depuis longtemps, une jeune fille de quinze ans a été retrouvée morte avec son bébé nouveau-né à côté d’elle, au pied d’une statue de la Vierge. Ils étaient morts de froid. On a appris la nouvelle par le journal Tribune dans lequel travaillait Brian Trench, présent ici au festival ; mais pour un fait divers connu il y en a des dizaines dont on ne dit rien. La présence de cette jeune fille à côté de la statue de la vierge a frappé les esprits. Il faut savoir que la Vierge a encore aujourd’hui une place particulière dans la culture des filles, en Irlande, même si par ailleurs celles-ci ressemblent beaucoup à leurs consœurs européennes. Cet événement se produisait juste un an après qu’une jeune femme ait été accusée d’avoir poignardé son bébé à la naissance. On avait retrouvé le corps d’un nourrisson poignardé ; on savait que cette femme attendait un enfant et on n’avait jamais vu cet enfant. Des âmes bien pensantes ont suggéré que le bébé trouvé était le sien. En fait, il s’est avéré après enquête que son bébé était mort-né et qu’elle n’avait aucun lien avec le nourrisson trouvé. Cela laisse penser que ce genre de choses arrive plus souvent qu’on ne le sait. On occulte tout ce qui a un rapport avec la sexualité dans ce pays. Peu de temps après, il y a eu une série de phénomènes hallucinatoires au sud ; des témoins voyaient des statues de la Vierge s’animer un peu partout dans le pays. Ce phénomène est resté cantonné au sud du pays ; peut-être dans le nord sommes-nous plus pragmatiques, moins enclins à nous laisser emporter par notre imagination ! Tous ces faits ont contribué à donner naissance à certains épisodes du film. Ils servent de toile de fond.

♦ Quelle est la situation des femmes au nord, par rapport à la contraception et à l’avortement ? Quels sont leurs droits en matière de divorce ? En matière d’emploi ?

Margo Harkin -Le divorce est légal ; l’homosexualité n’est plus un crime ; toutes ces mesures sont arrivées ici avec un décalage, cependant, par rapport à la Grande-Bretagne. On est dans un état intermédiaire entre la République et la Grande-Bretagne. Les lois les plus progressistes, en matière de législation du travail par exemple, nous arrivent avec dix ans de retard. La contraception est facilement accessible. Il y a quelques années, les femmes du sud ont fait franchir la frontière à un train plein de préservatifs pour protester contre les restrictions au sud. Cependant, certains médecins catholiques peuvent encore invoquer la clause de conscience pour refuser de prescrire des contraceptifs oraux.

♦ Est-il difficile d’être une femme réalisatrice en Irlande aujourd’hui ?

Margo Harkin -Cela a été long et difficile pour obtenir la confiance des producteurs. Je suis jalouse devant les jeunes hommes de vingt-cinq ans qui font leur premier film. Ma génération a dû se battre contre les producteurs. Les jeunes considèrent que les facilités dont ils bénéficient aujourd’hui dans ce domaine vont de soi.

♦ Referiez-vous aujourd’hui le même film ?

Margo Harkin -Je ferais une fin plus simple. Je ne voulais pas une happy end. Un cri de nouveau-né était une fin trop optimiste. J’ai donc simplement montré le début des contractions : le secret de la jeune fille est percé, mais la suite est une autre histoire. Il y a donc une ambiguïté sur la fin. Aujourd’hui, je ferais crier l’enfant mais ce serait un cri douloureux et je ferais aussi crier la mère parce qu’elle n’est elle-même qu’une enfant donnant naissance à un autre enfant. Mais je ne changerais pas le caractère non agressif et non didactique du film.

♦ Peut-on dire que Hush-a-bye baby est un film de femmes ?

Margo Harkin -Il m’est difficile de répondre. Les thèmes féministes ne nous sont pas réservés. Je souhaite que le nombre de femmes réalisatrices augmente mais les hommes ont beaucoup à apprendre de nous et vice versa.

♦ Sur quel projet travaillez-vous ?

Margo Harkin -Le film s’appellera « Mais pour l’amour du ciel, que suis-je venue faire dans cette galère ? » On y verra des personnages stéréotypés : un milicien, un militant de LIRA, une femme médecin pro-IVG, une religieuse travaillant à l’insertion des jeunes, un homme d’affaires, etc. Ils se retrouvent ensemble... car ils ont tous un dossier à remplir pour demander une subvention à la CEE. Mais nous n’en sommes qu’au scénario, avec Susan McKay.

Propos recueillis par Françoise O’Benn

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