« Bhumika »
Bhumika {le Rôle), film indien de Shyam Benegal, est un portrait en miroir, celui d’une femme, Usha, actrice de cinéma, et de trois autres femmes : sa grand-mère, sa mère, sa fille. C’est sans doute le plus beau rôle de l’actrice Smita Patil, une femme remarquable, à la trop courte carrière, que le festival de La Rochelle nous avait fait découvrir en 1983.
Actrice du cinéma commercial, mais aussi d’un cinéma d’auteur, Smita Patil avait un très grand souci de l’image de la femme que donnaient ses films.
Les engagements de la citoyenne accompagnaient ceux de l’actrice.
Quoi de plus frivole, en apparence, ou complaisant, que le cinéma qui se prend lui-même pour objet. Shyam Benegal, pourtant, annonce très vite la couleur, si l’on peut dire : des premières images aux couleurs vives -un tournage de film musical -, çù passe à l’enfance de Usha, un noif-et blanc tour à tour lyrique et douloureux. Aucune coquetterie technique dans son utilisation de différentes pellicules, mais un souci de mise en abîme de l’image de l’écran. Au spectateur de s’attacher à ce personnage féminin ou de s’en détacher.
L’histoire de Usha, devenue l’actri-cfeUrvashi, est l’histoire d’une aliéna-fiffo répétée, et d’une libération entravée. Sa naissance dans une caste inférieure, l’alcoolisme de son père, la rendent dépendante, tout comme sa mère et sa grand-mère, d’un homme, Kershav, qui lui fait promettre de l’épouser plus tard. Devenue actrice, c’est alors qu’elle gagne sa propre subsistance, en vendant son travail, que Kershav lui rappelle sa promesse, et ses propres besoins d’argent. Kershav contrôle tous les moments de la vie de sa femme. Enceinte, elle voudrait abandonner le cinéma, elle est contrainte de continuer ; quand elle sera à nouveau enceinte, elle devra avorter pour lui obéir. Le metteur en scène met en contrepoint de ces images, très privées, d’une femme célèbre -Urvashi signifie « la grande star » -des images du cinéma indien, conventionnelles : la femme qui ne peut arracher son mari à la mort, la jeune fille qui a fauté, la jeune amoureuse rayonnante... Il ponctue aussi son film d’annonces à la radio de quelques nouvelles du monde : l’entrée en guerre des Etats-Unis, la mort de Staline, la conférence de Bandoeng. Il est pourtant de rares scènes de bonheur en acte, ou de bonheur possible, ménagées par Benegal : elles réunissent Usha et sa grand-mère, Usha et sa fille. Comme si le regard masculin devait se faire très discret, s’absenter, pour leur permettre de vivre.
Marx Sister
Vite dans les salles pour voir ces films
Finzan est un film du Malien C. Oumar Cissoko. Il met en scène deux femmes, Nanyman et Fily, qui appartiennent à la communauté bambara. La tradition veut qu’à la mort de son mari, la première épouse soit mariée au frère cadet, et la seconde subisse l’excision. Finzan est l’histoire de leur révolte.
Freud quitte la maison, de Suzanne Bier (Suède). Freud, jeune fille passionnée par la psychanalyse, joue les trublions dans cette famille juive très conformiste. Primé à Créteil en 1992.
La Compagnie des inconnues, de Cynthia Scott (Canada). Sept vieilles dames, perdues dans la campagne québécoise. Une merveille ! Ce film avait obtenu le prix du Public au festival de Créteil de 1991.
La Crise, de Coline Serreau (France). Film optimiste et drôle sur une époque qui ne l’est pas toujours. Mais qu’est-ce qu’ils veulent ? Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? Sourire, dit-elle, le temps d’un film.
Orlando, de Sally Potter (Grande-Bretagne). De sa fascination pour et de ses amours avec Vita Sackville West, Virginia Woolf avait fait un roman poème, plein de clins d’œil (dans Orlando, il y a drôle). Sally Potter l’a revisité, à l’heure de la dérive de l’Est, de sexe, politique, mensonges et vidéo. Un film à l’envoûtante poésie, à voir avant, oil après, la lecture de V. W.
M. S.
Marlène Dietrich par sa fille
par sa fille
Marlène Dietrich par sa fille, Maria Riva, est un gros ouvrage de huit cents pages. Rien n’échappe aux biographes, la règle du genre veut qu’ils aient tous les pouvoirs.
La fille de la star prend une revanche sur une mère qui ordonnait tout autour d’elle, dans sa vie professionnelle comme dans sa vie privée. Aux souvenirs personnels viennent s’ajouter quantité de lettres : Marlène gardait tout ce qu’elle recevait, et rendait des comptes détaillés de sa vie sentimentale et de sa vie d’actrice à son mari Rudolph Sieber. Un amant ou une amante lui adressait-il/elle un billet ? Elle le communiquait aussitôt.
Maria Riva à son tour raconte par le menu les aventures de sa mère, comme un témoin invisible, mais prend bien soin chaque fois de se mettre en scène, elle, enfant innocente, ne comprenant rien aux jeux des grandes personnes. Le plus passionnant demeure les récits des tournages des films avec Von Sternberg : Morrocco, Shangaï Express, l’Impératrice rouge. Ils sont précédés d’une préparation de tous les instants. L’actrice choisit les étoffes, les costumes, se fait vomir pour ne pas être trop grosse, se soumet, enfin, totalement au génie créateur du « Maître » : « Il a changé la nuance de mes cheveux par la lumière [Dietrich écrit à Sieber], en utilisant un contre-jour si subtil qu ’il n ’accroche que la pointe de mes cheveux en me faisant comme un halo. C’est un poète qui écrit avec des images ; les lumières et la caméra sont ses stylos.
« Je suis son produit de A à Z. Il creuse mes joues avec des ombres, agrandit mon regard et moi, je suis fascinée par le visage que je vois là-haut sur l’écran ; j’attends chaque jour les rushes avec impatience pour voir ce dont sa créature, c ’est-à-dire moi, aura l ’air aujourd 'hui. »
En 1939, Marlène Dietrich obtint la nationalité américaine, ce qui déchaîna la haine des nazis à son égard : « L ’actrice de cinéma allemande Marlène Dietrich a passé tant d’années parmi les Juifs du cinéma hollywoodien qu ’elle est maintenant devenue citoyenne américaine », écrivait Der Stürmer.
De cette obtention de la nationalité américaine, Maria Riva donne plusieurs explications plus ou moins glorieuses, problèmes avec le fisc ou querelles d’adultère. Elle ne tranche pas et se soucie peu de faire de sa mère une généreuse patriote américaine antinazi. « En 1945, elle raconta à tout le monde, dit sa biographe, qu ’elle avait ete obligée de vendre ses émeraudes, car elle avait sacrifié tout l’argent gagné à l ’effort de guerre. »
« Maria Riva a été comédienne, dit le prière d’insérer, elle a ensuite renoncé à sa carrière d’actrice pour se consacrer à son mari et ses enfants. »Pour notre bonheur de spectateurs, sa mère n’a pas eu la même carrière.
M. S.
(Editions Flammarion, 1993.)
Affiche 15e festival international de Créteil : Films de femmes, du 26 mars au 4 avril 1993
Le Festival de Créteil , en liaison avec le centre Beaubourg, présente cette année un hommage aux cinéastes canadiennes. Parmi elles, Mireille Dansereau
Mireille Dansereau est canadienne, cinéaste, auteur de plusieurs documentaires et de films de fiction également. En 1992, le deuxième festival du Film québécois, à Blois, nous donnait à voir Entre elle et moi, un documentaire. Quand sa mère meurt, d’un cancer, après plusieurs années de lutte contre la maladie, en situation d’urgence et secouée par sa mort, elle décide « de faire un film sur elle comme si elle voulait la garder vivante le plus longtemps pos sible ».
Tissu, tissage d’images, le film fait la navette entre la volonté créatrice de la mère, qui prend naissance à l’annonce de son cancer -volonté en acte, puisqu’elle apprend, puis exerce, le métier de joailler-, et l’histoire de sa fille, qui travaille, non les métaux, mais les images. Mireille Dansereau pratique variations et modulations : de la photographie fixe, remise en circulation, entre mère et fille, dans l’instant du film, à l’image en mouvement, autour des lieux de vie de la mère, de la fille, autour des bijoux de l’une, des films et vidéos de l’autre.
M. S