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Solidarité ex-Yougoslavie

Bosnie-Herzégovine : Peut-on se résigner ?

Cahiers du féminisme, n° 65, été 1993 · p. 31 · 826 mots

ardi 18 mai, à l’heure où nous écrivons, les résultats de la consultation « démocratique » des Serbes de Bosnie ne font aucun doute. Le refus du plan Vance-Owen et le oui à une « République » comprenant « tous les territoires ethniquement serbes » l’emporteront à une écrasante majorité, et pour cause... Les milices nationalistes serbes de Karadzic, par la terreur, l’intoxication et les conquêtes militaires, ont su rallier une population serbe qui n’était pas acquise d’emblée à la logique d’une pseudo-république fondée sur le droit du sang et l’exclusion de tous les non-Serbes. . .

Face à cela, les gouvernements occidentaux qui dénoncent à juste titre cette « parodie » de référendum, comme toujours empêtrés dans leurs contradictions, hésitent encore et encore sur les moyens pour mettre un terme à ce qu’ils considèrent tous comme une agression inacceptable mais... acceptée.

Le seul point sur lequel les gouvernements européens se sont mis d’accord, et sur lequel ils font preuve d’une très grande fermeté, c’est le refus de lever l’embargo sur les armes à destination des Bosniaques !

Un comble, au moment même où il devient évident aux yeux de l’opinion internationale -comme le déclarait le président Itzebegovic, sur France 2, le 11 mai dernier -que les Bosniaques sont « pris en étau entre deux nationalismes », le nationalisme serbe d’un côté, le nationalisme croate de l’autre, lui aussi encouragé par la logique du plan Vance-Owen que nous avons déjà dénoncée

Et c’est ainsi que, de semaine en semaine, la liste des villes et des villages martyrisés de Bosnie ne cesse de s’allonger.

Il y a eu Srebrenica au nord, assiégée pendant plus d’un an par les milices nationalistes serbes, il y a Mostar au sud, ville à dominante « musulmane », aujourd’hui soumise aux bombardements de l’artillerie croate. Mostar, en effet, devrait « revenir » aux Croates d’après le découpage du plan Vance-Owen. Dommage que la population n’accepte pas d’elle-même de partir pour laisser la place aux nationalistes croates. . .

Un tournant ?

Dans cette spirale de sang et d’horreurs, un fait nouveau pourtant mérite d’être analysé, qui pour certains constitue un tournant dans la guerre : le président Milosevic, qui jusqu’à maintenant apportait un appui sans faille aux milices serbes de Bosnie, vient de leur retirer son soutien officiel. Il n’est plus question pour lui, paraît-il, de fournir armes et vivres à ces Serbes de Bosnie, des jusqu’au-boutistes qui « sacrifient l’intérêt général des Serbes à leurs intérêts particuliers ».

Est-ce un simple revirement de façade ou s’agit-il réellement d’un changement de stratégie ? Difficile de le dire aujourd’hui mais ce qui est certain, c’est que l’isolement politique de la Serbie (Eltsine et la Russie viennent de la « lâcher »), les privations et sacrifices imposés par l’embargo (inflation de 200 % par mois, fermetures d’entreprises, rationnements, etc.), sans parler des menaces d’intervention occidentale, rendent de plus en plus insupportables pour la population de Serbie (à Belgrade et sans doute dans les autres villes) les conséquences de la guerre... Peut-être est-ce là l’origine du tournant de Milosevic ; un tournant dont on pourra se réjouir lorsqu’on en verra les effets... un jour, peut-être.

Construire la solidarité

En attendant, la guerre continue, et notre impuissance effrayante. Dans le dernier numéro des Cahiers du féminisme, « bouclé » à la veille du 8 mars, nous étions plus optimistes. La mobilisation des femmes et l’écho de la campagne contre les viols nous laissaient espérer un mouvement plus fort de solidarité. Certes, il existe environ soixante-dix comités dans toute la France, qui avec beaucoup de détermination organisent au jour le jour débats, convois pour les réfugiés ou les journaux indépendants, etc.

Il y a eu une première coordination nationale début avril, à Saint-Denis, qui a rassemblé des délégué(e)s de plusieurs régions. Le 8 mai, à Strasbourg, près d’un millier de manifestantes, dont un nombre important de femmes, venu(e)s de plusieurs villes (Nantes, Paris, Amiens, Grenoble), s’était rassemblé à l’appel de la Convention nationale contre l’épuration ethnique. Des initiatives ont eu lieu le même jour dans d’autres villes comme Alençon, Toulouse ou Lyon et nous nous en réjouissons. Mais tout le monde se rend compte du caractère encore dérisoire de ces initiatives pour qui voudrait infléchir le cours de l’histoire...

Pourtant, nous en sommes convaincues, nous n’avons pas le choix. Nous devons surmonter la déprime bien compréhensible qui a suivi l’écrasante victoire de la droite aux élections et ne pas renoncer. Ne pas accepter ce qui est inacceptable : que dans l’ex-Yougoslavie (aujourd’hui en Bosnie-Herzégovine, demain au Kosovo), on puisse prétendre construire des Etats sur des bases « ethniquement pures », c’est-à-dire légitimer l’apartheid en Europe alors qu’il est de plus en plus contesté en Afrique. . .

C’est notre avenir qui est en jeu. Si nous renonçons à construire un mouvement de solidarité contre l’épuration ethnique, nous permettrons demain à tous les adeptes de Le Pen de faire la loi dans toute l’Europe.

Claire Bataille

Notes

  1. 1. Cahiers du féminisme, n°63/64, hiver 1992/printemps 1993.

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