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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les femmes comme les hommes

· Cahiers du féminisme, n° 65, été 1993 · p. 15-19 · 4 364 mots

Entretien avec Anne Rousseau.

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Les femmes comme les hommes « La prochaine décennie sera dans Vhistoire mondiale du sida celle des femmes et des enfants.

Tel était le cri d'alarme lancé par un médecin , en 1990, à l'occasion de la 3e Journée mondiale du sida l. Pourtant, ces deux termes, femmes et sida, restent encore aiyourd'hui trop rarement associés -ou alors seulement sous l'angle de la prostitution ou la maternité.

Pour faire le point sur cette question, nous avons rencontré une des animatrices de la commission femmes d'Act-üp Anne Rousseau.

♦ Peux-tu d’abord nous présenter brièvement le mouvement Act-Up ?

Anne Rousseau -Act-Up est une association de lutte contre le sida issue de la communauté homosexuelle, mais qui vise à défendre de la même façon toutes les populations touchées par le sida. Ce mouvement a été fondé en 1987 à New-York par un écrivain gay séropositif, Larry Kramer. Son objectif était d’abord de rendre visible le sida, car à l’époque les gens n’osaient pas avouer leur séropositivité : l’idée était donc de se montrer, pour dire qu’on n’avait pas à avoir honte, et de faire pression sur toutes les institutions pour qu’elles mènent une réelle politique de lutte contre le sida.

Deux ans plus tard, des journalistes gays français, eux aussi séropositifs, ont décidé de créer le même type de mouvement en France. Ainsi est né Act-Up Paris. Nous sommes totalement indépendants d’ Act-Up New-York, même si nous partageons les mêmes objectifs.

La spécificité d’Act-Up par rapport à d’autres associations qui luttent sur ce terrain -AIDES, par exemple, qui est avant tout une association d’aide et de soutien aux malades -, est d’être un mouvement activiste, qui s’occupe de tous les problèmes politiques liés au sida : nous nous appuyons sur la désobéissance civile pour revendiquer et obtenir ce que nous estimons être les droits des malades, ainsi que des politiques de prévention correctes. L’activisme répond à notre souci de rendre visible le problème du sida et se manifeste dans nos actions publiques : zaps, die-in 2, etc. Parallèlement, nous menons auprès des autorités des actions de « lobbying » visant à exposer clairement nos points de vue.

♦ Comment s’est créée la commission femmes d’ Act-Up ?

A. R. -Au début, il n’y avait que des hommes à Act-Up Paris, surtout des homosexuels séropositifs. Peu à peu, des femmes ont commencé à y participer : essentiellement des lesbiennes, qui venaient par solidarité avec leurs copains gays. Très vite, elles ont estimé qu’il y avait des problèmes particuliers posés aux femmes par le sida, et donc un travail spécifique d’information et de sensibilisation à mener dans leur direction.

♦ Quels sont ces problèmes spécifiques ?

A. R. -D’abord, le fait que le sida, chez les femmes, se manifeste par un certain nombre d’infections opportunistes 3 spécifiques, qui sont des maladies gynécologiques : candidoses vaginales, infections pelviennes, cancers du col de l’utérus. Pendant longtemps, les études sur le sida n’ont porté que sur les hommes -et, au départ, uniquement sur des hommes blancs homosexuels : la liste des infections opportunistes établie par les instituts épidémiologiques ne comportait donc aucune infection gynécologique. Puis, le sida s’étendant, on s’est rendu compte que ses manifestations pouvaient être différentes chez les femmes, de même que chez les Noirs ou chez les Asiatiques. La définition du sida a été peu à peu revue. Mais ce n’est qu’en 1992 que le cancer du col de l’utérus a été inclus dans la définition américaine. Jusque-là, un grand nombre de femmes échappait ainsi aux statistiques. Ceci était d’autant plus grave qu’aux Etats-Unis la sécurité sociale n’existe pas et que seules les personnes officiellement reconnues malades du sida peuvent être prises en charge. Ainsi, des femmes malades du sida -des femmes séropositives qui avaient un cancer du col de l’utérus, par exemple -n’avaient droit à aucune prise en charge pour les soins, l’AZT, etc., car leur cas n’entrait pas dans la définition officielle. Ce qui avait fait dire aux féministes américaines et

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I a aux activistes du sida : « Aux Etats-Unis, il y a des femmes qui n ’ont pas le sida mais qui en meurent... »

Ces groupes ont donc fait pression pour faire changer la définition. Ils ont obtenu gain de cause il y a un an. Nous avons alors demandé la même chose pour l’Europe : mais il a fallu un an de tergiversations aux épidémiologistes de l’observatoire de Saint-Maurice (dont les décisions concernent toute l’Europe) pour s’aligner sur la décision des Américains.

Aujourd’hui, donc, la définition du sida est moins discriminatoire. Cependant, beaucoup de médecins et de gynécologues ignorent encore qu’il faut un suivi particulier, sur le plan gynécologique, pour les femmes séropositives. Nous rencontrons souvent des femmes séropositives qui ne savent pas qu’il faut faire un frottis tous les six mois : cet aspect-là de lavmala-die est souvent ignoré des médecins.

♦ Quels sont les premiers symptômes qui peuvent alerter, chez une femme ?

A. R. -Il faut être prudent, car les infections qui sont fréquentes chez les femmes séropositives -les candidoses vaginales, par exemple -le sont aussi chez les femmes séronégatives. Ce qui est souvent particulier, chez les premières, c’est qu’il s’agit d’infections à répétition, dont on n’arrive pas à se débarrasser vraiment. Mais une femme séronégative peut aussi avoir des candidoses à répétition : il ne faut donc pas paniquer tout de suite. Cependant, si l’on peut rapporter cela au fait qu’on a pris des risques, il vaut mieux faire un test. Je pense que c’est surtout au médecin, s’il est informé -et c’est bien là le problème ! -d’interroger ses patientes, de leur demander : « Pensez-vous que vous avez pu prendre un risque ? », et de leur proposer alors de faire un test.

+ Il n’y a pas de travail particulier d’information et de formation en direction des médecins et des gynécologues ?

A. R. -Cela commence doucement. Il semblerait que l’Assistance publique ait fait quelques efforts. Mais l’ignorance des médecins et des gynécologues sur les problèmes du sida des femmes est encore générale. Cette situation est liée, d’une part, au fait que le sida a toujours été associé aux hommes, et aux homosexuels au départ : il a fallu du temps pour que les gens se disent que cela pouvait arriver aussi à des femmes, et pas seulement aux femmes toxicomanes. Cela s’explique aussi, à mon avis, par ce que j’appelle une faiblesse sociale des femmes, qui fait qu’elles ne veulent pas se montrer en tant que séropositives. S’il y a maintenant beaucoup d’hommes qui osent dire qu’ils sont séropositifs, qui osent s’afficher en tant que tels et manifester, la proportion de femmes qui osent le faire est bien moindre. C’est encore très difficile, quand on est une femme, de dire qu’on est séropositive, car aussitôt arrivent les questions : « Ah bon, tu te drogues ? », ou bien : « Tu as couché avec qui ? » En outre, les femmes ont souvent peur pour leurs gosses, peur des discriminations à l’école. Elles ont peur également, peut-être, que leur compagnon les plaque. Alors elles se cachent. Les femmes sont ainsi peu représentées et, dans la tête des gens, le sida reste une maladie d’hommes. Il faudrait une plus grande visibilité des femmes séropositives pour qu’il y ait prise de conscience du fait que les femmes aussi meurent du sida.

♦ Quels sont les chiffres actuellement connus ?

A. R. -Actuellement, en France, il y en a environ trois mille cinq cent femmes malades du sida. Elles représentent 15 % des malades du sida, alors qu’elles n’étaient que 5 % en 1984 : la progression est importante ! Pour les séropositifs, les estimations officielles parlent de cent vingt à cent cinquante mille personnes, au total, parmi lesquelles vingt à trente mille femmes. Mais il s’agit d’une réalité difficile à évaluer : beaucoup de séropositifs ignorent eux-mêmes qu’ils le sont.

Ceci pour la France. Dans le monde, aujourd’hui, 50 % des personnes nouvellement infectées sont des femmes. Dans certaines régions, en Afrique notamment, elles représentent une part très importante des personnes contaminées. Le virus a sans doute touché d’abord les prostituées, mais dans un pays comme l’Ouganda, par exemple, le nombre de séropositifs représente maintenant plus de 30 % de la population : cela dépasse de beaucoup le milieu de la prostitution.

♦ En France, qui sont les femmes séropositives ou malades du sida ? Y a-t-il des milieux sociaux plus touchés ?

A. R. -Il y a ce que le ministère de la Santé appelle des « catégories à vulnérabilité différentielle », c’est-à-dire des populations qui sont plus touchées : les toxicomanes, à cause de l’échange des seringues et de la prostitution liée à la toxicomanie (beaucoup de toxicos se prostituent pour trouver l’argent nécessaire à l’achat de la came, et ne sont pas alors en situation de force vis-à-vis de leurs clients pour leur imposer l’utilisation du préservatif). Il y a aussi pas mal d’Africaines. Mais il est évident qu’aujourd’hui le sida se diffuse dans toute la population. Si l’on ne parle que des toxicos ou des Africaines, les autres femmes vont se sentir à l’abri. Or la France est actuellement le pays le plus touché d’Europe : elle représente près de la moitié des séropositifs européens. Il y a au moins autant de cas en région parisienne que dans toute la Grande-Bretagne ou l’Allemagne, et l’on compte aujourd’hui six fois plus de malades du sida en France qu’en Angleterre, pour un nombre équivalent au début des années quatre-vingt.

♦ Comment s’expliquent ces différences ?

A. R. -Il y a des pays où l’on a toujours utilisé le préservatif beaucoup plus qu’en France. Mais c’est aussi une question de prévention. La prévention est tellement mal faite, en France, que cette différence dans le degré d’extension du virus n’est pas tellement étonnante. Il suffit de comparer les campagnes de préven-tion. Les spots télévisés réalisés par l’Agence française de lutte contre le sida, l’AFLS, ne

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OSSIER veulent rien dire : ils parlent de préservatif sans parler de sexe. Généralement, ils nous montrent deux jeunes en train de discuter : « Tu as acheté un préservatif? Comment, tu n’en mets pas ? » Mais pour que les gens utilisent des préservatifs, il faut qu’ils se sentent à l’aise ! Or ces spots cachent justement ce qui devrait être montré : cela laisse entendre qu’ effectivement il vaut mieux le cacher... Ce n’est pas ainsi qu’on peut aider les gens à regarder les choses en face et à assumer leur sexualité. Tant qu’on ne verra pas, à la télévision, ne serait-ce qu’un homme et une femme dans un lit en train de parler de préservatif, tant que la situation montrée ne sera pas clairement sexuelle, je ne vois pas comment les gens pourraient se sentir à l’aise quand ils vont à la pharmacie acheter des préservatifs. En Hollande, par contre, les spots sont très explicites : ils montrent par exemple un homme en érection, avec une fille qui lui pose un préservatif. Avant qu’on voie cela en France. .. Le poids des tabous culturels, ici, reste particulièrement important !

Cela me semble d’autant plus grave que ces campagnes télévisées représentent, pour certaines personnes, la seule forme de prévention accessible : tout le monde ne fréquente pas les bars gays ni les centres pour les MST, tout le monde n’a pas l’occasion de tomber sur les dépliants, très bien faits, de l’association AIDES. Ainsi, les seules campagnes « grand public » sont des campagnes lâches, pas du tout déculpabilisantes. Pourtant je ne pense pas que les Français soient particulièrement puritains. Le problème est que ces campagnes de lutte contre le sida sont dépendantes du gouvernement, puisque l’AFLS est financée par lui : ce sont les hommes politiques qui ont peur d’un puritanisme que d’une certaine manière ils inventent. Ils cèdent aux pressions de quelques lobbys comme le mouvement Avenir de la culture, qui représente pourtant peu de monde.

♦ E*1 matière de prévention , quel type de mesures préconisez-vous ?

A. R. -D’abord, l’information sur le sida doit toujours être accompagnée d’une information sur la sexualité, sur les pratiques sexuelles. On sait qu’il n’y a pas de population à risque, il n’y a que des pratiques à risque. Il faut parler de pénétration vaginale, anale, de cunnilingus, de fellation, etc. En parler, c’est la seule façon d’en faire un peu moins un tabou.

Il faudrait, entre autres, mettre en place un programme d’information et de prévention systématiques en direction des jeunes scolarisés : on sait que, depuis quelque temps, l’âge des malades du sida a tendance à baisser. On sait aussi que chez les jeunes homosexuels, la contamination est en train de repartir alors qu’elle avait diminué durant quelques années du fait de pratiques de prévention bien suivies. L’AFLS avait réalisé l’an dernier une brochure destinée aux jeunes homos. Cette brochure était pas mal faite, mais elle est restée dans les tiroirs : on n’a pas osé distribuer des trucs sur les homos dans les facs et les lycées. Il faut vraiment en finir avec cette hyprocrisie et ce puritanisme !

♦ Où en est l’installation de distributeurs de préservatifs dans les établissements ?

A. R. -Le principe est maintenant accepté, mais cela n’a pas été facile. Nous avons organisé plusieurs actions à ce sujet, notamment au lycée Montaigne, en novembre dernier : nous sommes entrés dans les classes en distribuant des dépliants d’information, des préservatifs, en faisant un petit discours. Nous avons été plutôt bien accueillis par les profs, et les élèves étaient ravis. Les délégués des élèves ont découvert à cette occasion que la décision avait été prise de ne pas installer de distributeur dans le lycée, sans qu’ils soient tenus au courant. Cette action a permis de relancer le débat, mais l’installation d’un distributeur n’est pas encore obligatoire, cela reste à l’appréciation du proviseur. De même que les actions de prévention dans les lycées et les collèges. Il faudrait aussi organiser des formations pour les professeurs qui veulent bien faire de la prévention.

♦ Le seul mode de prévention, à l’heure actuelle, reste toujours le préservatif?

A. R. -Oui. Il y a quelques mois avait été lancé le Fémidom, un préservatif féminin. Mais il n’est pas distribué en France. Je sais que la plupart des femmes qui l’avaient testé ne semblaient pas convaincues, ne le trouvaient pas agréable à utiliser. Mais pour certaines femmes, qui ont du mal à dire à leur partenaire, juste avant de faire l’amour : « Mets un préservatif sinon on ne fait pas l’amour », il peut représenter un avantage : on peut le mettre bien avant le rapport sexuel. De cette façon, on n’a pas à en parler. Quoi qu’on pense de ce préservatif, l’important, à mon avis, c’est de mettre toutes les possibilités à la disposition des gens, à eux de choisir ce qui leur convient le mieux.

Dessin tiré de « L'amour préservé : les jeunes et le sida », ISPA-Presse, 1989.

Dessin tiré de « L'amour préservé : les jeunes et le sida », ISPA-Presse, 1989

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♦ Quelle est la situation pour les lesbiennes ?

A. R. -Les risques de contamination, entre femmes, sont plus faibles que pour d’autres pratiques sexuelles, sauf en période de règles, parce qu’alors il peut y avoir contact direct avec le sang menstruel. Les risques existent néanmoins, il y a donc nécessité d’un travail d’information et de prévention spécifique en direction des lesbiennes. D’autant que leur faiblesse sociale les fragilise beaucoup. J’entends par là qu’il n’est toujours pas évident, dans la société d’aujourd’hui, d’être lesbienne et de s’assumer en tant que telle. Beaucoup encore se cachent, se sentent culpabilisées. Quelques-unes se tournent alors vers la drogue. Il y a aussi des lesbiennes qui essaient de se prouver qu’elles sont hétérosexuelles, qui ont des rapports avec les hommes sans être le plus souvent informées des risques. Tout cela a conduit à parler, à propos des lesbiennes, d’un risque « moins sexuel que social » 4 : c’est la marginalité de certaines qui les pousse à des comportements dangereux pour leur santé.

Une autre de nos principales préoccupations concerne la prévention en direction des femmes africaines vivant en France. Ce qui existe actuellement est dérisoire ! Certes, c’est difficile, car beaucoup de ces femmes ne parlent pas français, elles sont analphabètes, on ne peut donc passer par la distribution de dépliants. Il faut une prévention de proximité, c’est-à-dire envoyer des personnes sur le terrain. Mais, mis à part le travail réalisé par une association africaine, Uraca, rien n’est fait. Pourtant ces femmes sont particulièrement exposées. D’une part pour des raisons culturelles, les mêmes qui expliquent le développement rapide du sida en Afrique : pressions exercées sur les femmes pour qu’elles aient des partenaires sexuels, relations multiples sans préservatifs, croyances fausses sur la façon dont le sida se transmet ou la façon dont on peut s’en débarrasser. Les modes de vie ne changent pas du jour au lendemain, on vit ici comme on vit là-bas, avec les mêmes risques.

Il y a en outre le problème du suivi médical : les personnes séropositives qui se font suivre très tôt ont des chances de vivre plus longtemps que celles qui se font suivre au dernier moment, lorsqu’elles sont foudroyées par une infection. Or les femmes africaines ont rarement accès à un suivi médical précoce, la plupart ne sont pas suffisamment socialisées pour simplement même y penser. A cela s’ajoutent les risques de tuberculose : les personnes séropositives qui commencent à être immunodéprimées sont très sensibles à la tuberculose. Et quand on vit à cinq ou six par pièce, comme c’est le cas pour beaucoup de familles africaines en France, il suffit que quelqu’un ait un germe de tuberculose pour que d’autres, à côté, l’attrapent très vite.

Dès qu’on est faible socialement, on le voit, les risques d’être touché par la maladie sont beaucoup plus grands.

♦ Qu 'en est-il pour les femmes toxicomanes ?

A. R. -Il faudrait déjà obtenir la possibilité, pour elles, de se présenter dans les hôpitaux sans se faire jeter ! Dans certains établisse- ments, les personnels ont été spécialement formés, et cela se passe bien : les femmes sont accueillies aux urgences, on les prend en charge, on essaie de les aider socialement, etc. Mais dans d’autres hôpitaux, il faut voir comment on les accueille ! Une aspirine et puis basta, dégagez... La haine des toxicomanes est vraiment très répandue, y compris parmi les personnels hospitaliers.

L’Assistance publique organise bien des formations pour l’accueil des toxicomanes, c’est positif, mais cela se fait sur la base du volontariat : si les personnels ne sont pas un minimum sensibilisés, ils n’auront pas envie de se former, et on ne peut les y forcer. Il faudrait donc commencer à la base, travailler à faire disparaître cette haine des toxicomanes, en insistant sur le fait que ce sont des personnes, qu’elles ont droit comme les autres à de l’attention et qu’elles en ont d’ailleurs souvent besoin. Là aussi, il y a tout un travail à faire. Tous les toxicos, femmes ou hommes, souffrent de se sentir « le cul entre deux chaises ». D’un côté, on leur dit d’être responsables, d’acheter leurs seringues en pharmacie, de ne pas les échanger entre eux. Mais bien souvent, les pharmacies refusent de leur vendre des seringues parce qu’ils sont toxicomanes, la police les pourchasse parce qu’ils sont toxicomanes, et utilise les seringues comme pièce à conviction. Les flics viennent par exemple arrêter les gens à la sortie du bus que l’association Médecins du monde a installé à Paris pour permettre aux toxicos de venir échanger leurs seringues... Du coup, ceux-ci n’osent plus y aller ! C’est la conception française de'la politique de prévention pour les toxicomanes : la répression. Le plan Broussard a fixé les objectifs : arrêter quarante à cinquante mille toxicomanes chaque année. En face, il y a le système pratiqué à Liverpool, par exemple : échange de seringues, proposition de produits de substitution à la drogue (méthadone, etc.), prise en charge par un travailleur social. Les résultats sont clairs : 4% de séropositifs à Liverpool parmi les toxicomanes, 40 % à Paris. C’est directement une affaire de choix politique.

♦ Tu as évoqué la question de l'accueil et de la prise en charge des malades du sida dans les hôpitaux. L 'an dernier, Act-Up avait organisé une manifestation pour dénoncer la faiblesse des moyens consacrés au sida dans les hôpitaux. Où en est-on aujourd'hui ?

A. R. -En ce qui concerne les hôpitaux, le problème n’est pas spécifique au sida, c’est celui de presque tous les services. Le manque de moyens est général, la situation est souvent catastrophique. La politique suivie dans les hôpitaux, actuellement, c’est de favoriser les services de pointe, ceux qui font la une des médias, où l’on réalise des choses extraordinaires, des greffes sensationnelles, qui permettent de figurer en tête du hit-parade des hôpitaux. Et l’on abandonne les services moins « rentables », moins médiatiques. Là encore, c’est bien une question de choix politique.

Il y a en outre, pour les séropositifs et les malades du sida, tout le problème derl’ accès aux soins. La veille des élections, le 27 mars, Bérégovoy a signé un décret sur la prise en charge à 100 % pour les séropositifs -encore a-t-il fallu qu’Act-Up et d’autres associations exercent des pressions pour que ce décret, promis depuis un certain temps par Kouchner, soit enfin signé. C’est évidemment très important. Mais cela ne règle pas le problème des personnes qui n’ont pas la sécurité sociale, par exemple les femmes africaines sans papiers. La situation devient encore plus dramatique lorsque ces femmes sont enceintes. Pour une Française, même sans sécurité sociale, l’assistante sociale trouvera toujours un moyen de la faire prendre en charge, du début de la grossesse jusqu’à l’accouchement et au-delà, pour le suivi médical. Pour une Africaine sans papiers, les choses se passent différemment... : c’est 3 500 F la journée d’hôpital si l’on n’est pas assurée sociale ! La commission femmes d’Act-Up travaille beaucoup sur cette question. Nous revendiquons la prise en charge intégrale des soins, et la possibilité pour ces femmes d’accoucher dans l’hôpital de leur choix. Il y a encore quelques années, les frais de grossesse étaient toujours remboursés, même pour les femmes sans papiers. Aujourd’hui, tout ce qui compte, c’est l’équilibre des budgets. Avec la décentralisation et l’autonomie des hôpitaux, chaque établissement a intérêt à défendre son « bout de gras » et à renvoyer sur l’hôpital d’à côté les personnes qui ne sont pas en mesure de payer. . .

♦ Lorsque qu ’ une femme enceinte est séropositive, quels sont les risques de transmission du virus à son enfant ?

A. R. -Pour les femmes séropositives, le risque est d’environ 20 %, plus s’il s’agit de femmes malades du sida. Il y a quelques années, les chiffres tournaient autour de 60 %. Depuis, on a amélioré les techniques de suivi. On s’est rendu compte notamment que l’allaitement était dangereux, car le lait maternel transmet le virus. On essaie également de prendre le maximum de précautions au moment de l’accouchement. Enfin, on étudie actuellement les moyens de prévenir la transmission pendant la grossesse, en prescrivant de l’AZT à partir de la vingtième semaine.

Pour les accouchements, il n’existe à l’heure actuelle qu’un seul service spécialisé pour les fpmmes séropositives, c’est la maternité de l’hôpital Port-Royal, à Paris : tout le personnel a été spécialement formé, les femmes sont bien accueillies, elles ont à la fois le suivi gynécologique, le suivi de la grossesse, et le suivi médical général -plus le suivi de l’enfant après la naissance. Leur mari ou petit ami est pris en charge sur tous les plans, social et autres, si besoin est. Une femme séropositive a vraiment intérêt à aller accoucher à Port-Royal.

♦ Mais n ’y a-t-il pas une certaine irresponsabilité à mettre un enfant au monde lorsqu ’on est séropositive ? Il y a le risque que l’enfant soit contaminé lui aussi, et le risque qu ’il se retrouve bientôt sans mère. . .

A. R. -L’ année dernière, sur mille deux cents femmes séropositives enceintes, la moitié ont interrompu leur grossesse, les autres l’ont menée à terme. Les motivations de celles-ci peuvent être différentes. Il y a souvent la peur de la mort, le désir de laisser quelque chose au compagnon. Pour certaines toxicomanes, c’est le moment où elles se disent qu’elles vont lâcher la drogue pour l’enfant, se resocialiser, trouver un emploi. C’est un risque, certes, mais c’est aussi un droit. C’est très difficile déjuger. Le professeur Henrion, à la maternité de Port-Royal, conseille aux femmes, en-dessous de deux cents T4 5, d’éviter une grossesse. Mais les femmes peuvent passer outre, si elles le veulent.

Ceci dit, il faut éviter de réduire les problèmes posés aux femmes par le sida à ceux de la maternité, comme le fait souvent le discours dominant. Notre objectif, en tant que commission femmes d’Act-Up, est de faire comprendre aux institutions qu’elles ne doivent pas se préoccuper seulement des femmes en tant que mères, et qu’une femme séropositive non enceinte a besoin elle aussi qu’on s’intéresse à elle. Et ce devrait être le travail de toutes les féministes de se mobiliser là-dessus. Mais il faut bien constater qu’en France, il y a là un retard inquiétant. Alors qu’aux Etats-Unis, les féministes sont très sensibilisées, elles ont investi la lutte contre le sida et l’ont dynamisée. Les femmes activistes, là-bas, font pas mal de choses. Elles ont organisé un piquet devant le siège de Cosmopolitan, par exemple, pour protester contre un article totalement faux et dangereux sur les modes de transmission hommes-femmes du sida. Un autre jour, lors d’un talk-show à la télévision auquel elles étaient invitées mais où on leur laissait à peine la parole, elles se sont assises sur la table en disant : « Nous ne bougerons pas d’ici tant que nous n ’aurons pas la parole. » Elles osent faire tout cela parce qu’elles se sentent appuyées par le mouvement féministe. Nous aimerions bien que ce soit la même chose en France.

Propos recueillis par Anne-Marie Granger et Sophie Malecki

Act-Up Paris

BP 12

75462 Paris Cedex 10 CCP 56141 D Paris Minitel 3615 Act-Up

Notes

  1. 1 . Le Monde du 1er décembre 1990.
  2. 2. Zap : action rapide réalisée par un petit groupe de militant(e)s.
  3. Die-in : action de s’allonger par terre pour représenter les morts du sida.
  4. 3. Le virus du sida ne provoque pas de maladie en lui-même, mais un déficit immunitaire. Les infections sont dites «opportunistes » parce qu’elles profitent de ce déficit.
  5. 4. Cf. l’article de Brigitte Lhomond, «Lesbiennes : un risque moins sexuel que social », in le Journal du sida, n°43/44, octobre-novembre 1992, et le dossier «Lesbiennes et sida », in Lesbia magazine, mars 1993.
  6. 5. Les lymphocytes T4 sont un des éléments du système immunitaire. Le taux normal est d’environ mille deux cents T4 par mm3 de sang. Une personne infectée par le virus du sida a déjà perdu un certain nombre de T4. On compte les dégâts causés par le virus en comptant le nombre de lymphocytes T4 qui restent dans le sang.

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