Amour, sexualité : la mort en prime orsqu’il y a plus de vingt ans, en 1970, fut réalisée la première grande enquête sur la sexualité des Français, le rapport Simon, la jeunesse de France et d’ailleurs connaissait alors, dans la foulée de Mai 68 et du puissant mouvement contre la guerre du Viêt-nam, un formidable élan d’optimisme collectif. Nous allions changer le monde. . .
Aujourd’hui, la réalité, c’est la crise, le chômage, la guerre au cœur même de l’Europe, le racisme et... le sida. Pas de quoi se réjouir, surtout quand on a vingt ans !
Le rapport Simon était centré sur la contraception, le rapport Spira-Bajos, qui rassemble les conclusions d’une enquête sur les comportements sexuels en France en 1991, s’attache aux « caractéristiques des personnes ayant des comportements potentiellement à risque ». Dans le premier cas, il s’agissait de mesurer des changements de mentalités, aujourd’hui on cherche à prévoir l’évolution de la maladie dans les années à venir et à définir des « stratégies de prévention ». Question d’urgence !
Deux enquêtes, deux époques. En 1970, on était à l’aube des grandes mobilisations féministes pour l’avortement et la contraception, l’amour était résolument associé à la notion de plaisir. Aujourd’hui, même si la notion de risque a toujours accompagné la sexualité, l’amour ne peut être dissocié du risque de maladie mortelle ; c’est nouveau pour les générations d’après-guerre et, dans ce contexte, il était intéressant de constater et d’analyser les modifications intervenues dans la vie sexuelle des personnes vivant en France.
Tel a été l’objet du travail rigoureux mené par une équipe pluridisciplinaire de près de trente chercheur(e)s dirigée par Alfred Spira, la coordination étant assurée par Nathalie Bajos, socio-démographe.
Pour les féministes que nous sommes, les résultats de cette enquête, sauf exception, ne sont pas vraiment surprenants en ce qui concerne l’évolution générale des comportements sexuels. Nous savions déjà que l’écart entre hommes et femmes a eu tendance à se réduire. Par exemple, il y a moins d’un an de différence dans l’âge au premier rapport, dix-huit ans pour les femmes, dix-sept ans pour les hommes, en moyenne, et « le premier rapport sexuel est désormais dissocié du mariage ou de la vie en couple ausi bien pour les femmes que pour les hommes ». Les tabous continuent à reculer ainsi que l’emprise de l’église sur la vie privée : la cohabitation sans mariage progresse chez les jeunes. Bonne nouvelle également, « la prostitution a presque complètement disparu comme moyen d’initiation sexuelle ».
Mais, comme on pouvait s’y attendre, les hommes, beaucoup moins que les femmes, sont « très amoureux » de leur premier(ère) partenaire (un tiers des hommes seulement contre deux tiers des femmes).
La masturbation méprisée
Plus de 20 000 personnes interrogées
Il faut noter que cette recherche a été entièrement financée par des fonds publics, en particulier par l’Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS), à la différence de ce qui a pu se passer récemment en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis où Thatcher et Reagan ont respectivement mis leur veto à des projets similaires. Précision : cette enquête ne concerne que les adultes de dix-huit à soixante-neuf ans vivant en France métropolitaine. D'autres enquêtes sont en cours ou ont été menées auprès des jeunes de moins de dix-huit ans et dans les DOM (Guyane, Guadeloupe, Martinique), dont les résultats seront bientôt publiés. Les trois études auront coûté treize millions de francs. Plus de vingt mille personnes tirées au sort parmi la liste des abonné(e)s au téléphone, ont accepté de répondre à ce questionnaire très soigneusement élaboré qui pouvait comprendre jusqu’à près de quatre cents questions pour le sous-échantillon soumis au questionnaire le plus approfondi et qui concernait environ cinq mille personnes (homosexuel(le)s et bisexuel(le)s, personnes ayant eu plusieurs partenaires dans l’année, ayant recouru à la prostitution, consommant des drogues).
Plus de cent enquêteurs et enquêtrices ont collecté les données par téléphone, l’anonymat étant garanti par un logiciel informatique qui détruisait les coordonnées personnelles de la personne interrogée dès que la première question était posée.
Les pratiques sexuelles se sont diversifiées. Si la pénétration vaginale est « universelle », d’autres pratiques, à la différence des résultats du rapport Simon, se sont généralisées, parmi les jeunes surtout : 90 % des hommes et des femmes de vingt-cinq à trente-quatre ans ont expérimenté la fellation et le cunnilingus. Par contre, la pénétration anale reste minoritaire.
La différence entre les hommes et les femmes reste néanmoins très nette en ce qui concerne la masturbation. Du moins celle qui est avouée. Les femmes se masturberaient beaucoup moins que les hommes (42 % des femmes contre 84 % des hommes)? Après recoupement avec les questions sur le plaisir et l’orgasme, on estime en fait à 51 % le nombre de femmes qui se sont masturbées (69 % pour les femmes de vingt-cinq à trente-quatre ans). Et curieusement, même si le sentiment de culpabilité recule, la masturbation reste profondément méprisée, par les hommes en particulier, à la différence de l’homosexualité masculine (75 % des personnes considèrent les relations homosexuelles masculines « socialement acceptables »). En revanche, seulement 29 % des hommes et 40 % des femmes considèrent la masturbation comme « socialement acceptable ». Apparemment, la religion aurait sa part de responsabilité dans cet état de fait.
A noter que ce sont les femmes les plus diplômées et appartenant aux catégories sociales « supérieures » qui se permettent le plus de fantaisies sexuelles.
L’homosexualité avouée reste stable : 4,1 % des hommes et 2,6 % des femmes (5 et 2 % dans le rapport Simon). 4 % des hommes et 2,5 % des femmes se disent bisexuels.
Depuis le rapport Simon, et au-delà de l’initiation sexuelle, le recours à la prostitution par les hommes a considérablement baissé (3,3 % des hommes).
D’un autre côté, et cela n’est pas vraiment une surprise, « les hommes ont beaucoup plus fréquemment que les femmes des expériences sexuelles sans être amoureux », et « n ’investissent sentimentalement qu ’une minorité de leurs relations sexuelles ».
Une minorité de multipartenaires
Sur les douze derniers mois, 80 % des hommes et 82 % des femmes interrogé(e)s n’ont eu qu’un seul partenaire. Voilà qui doit faire plaisir aux médecins. Mais les autres (jeunes, étudiant(e)s, cadres supérieures, habitant de préférence dans de grandes agglomérations) se rattrapent. Ainsi « 80 % des multipartenaires, hommes et femmes de moins de trente ans ont eu au moins un nouveau partenaire depuis un an ». Ce sont ceux-là qui intéressent et inquiètent les médecins car ils sont, à priori, plus exposés au risque du sida. Constat rassurant à première vue, « l’utilisation du préservatif est dans l’ensemble plus fréquente chez les multipartenaires, que chez les monopartenaires » (il s’agit du dernier rapport). Les pourcentages le sont moins : 25 % des hommes et 15 % des femmes multipartenaires ont utilisé un préservatif lors de leur dernier rapport sexuel. 28 % des homosexuels ont utilisé un préservatif, mais la pratique de la sodomie non protégée est encore relativement fréquente. Chez les hétérosexuel(le)s, la pénétration vaginale sans préservatif reste très fréquente.
Dans une optique de prévention, parle-t-on davantage qu’ auparavant avec sa, son ou ses partenaires ? Les personnes qui affirment avoir changé de comportement depuis l’apparition du sida préfèrent apparemment « sélectionner » leurs partenaires que parler avec eux. Ainsi « parmi les 16% de personnes qui ont déclaré ‘avoir changé de comportement” », 76 % disent avoir des rapports « uniquement » avec des personnes qu’elles connaissent et 70 % « uniquement » avec des personnes dont elles sont amoureuses. Sous-entendu, pas besoin de se préoccuper du virus dans ce cas ! « Précautions » bien dérisoires face à un virus qui peut incuber pendant dix ans. Par ailleurs, c’est avec les partenaires occasionnels que l’on parle le moins. Compréhensible, mais risqué quand on ne se protège pas !
Du bien-être à l’orgasme
Se sentir bien quand on fait l’amour ou après est-il un facteur favorable à la prévention ? Peut-être. En tout cas, le « bien-être » est associé aux rapports sexuels par 93 % des hommes et 85 % des femmes et dans une proportion plus importante encore par les hommes et les femmes qui ont un diplôme supérieur au bac. Question de temps, de complexes, ou de savoir-faire ? L’enquête ne le précise pas. La culpabilité, un sentiment si chrétien, est nettement en voie de disparition. 87 % des hommes et 89 % des femmes disent ne jamais se sentir coupables après un rapport sexuel. . .
Dans un souci de prévention, dommage que l’orgasme soit toujours principalement associé à la pénétration vaginale pour les hommes, la masturbation par la partenaire, par exemple, arrivant loin derrière. Les femmes, elles, ont moins besoin de la pénétration vaginale pour parvenir à l’orgasme et apprécient, entre autres, le cunnilingus et la masturbation par le partenaire...
Tout cela n’empêche pas hommes et femmes de reconnaître des « défaillances passagères ou régulières ». 1 1 % des femmes disent ne pas connaître d’orgasme « souvent » et 40 % admettent une « insuffisance » de désir, au moins de temps en temps. De leur côté, 37 % des hommes avouent des éjaculations précoces (souvent ou parfois) et 19 % des absences d’érection (souvent et parfois).
Au bout du compte, 45 % des hommes et 48 % des femmes se disent très satisfaits de leur vie sexuelle, particulièrement les jeunes femmes de vingt à trente-quatre ans. Enfin, ce sont les personnes qui ont un(e) partenaire unique qui se déclarent très satisfait(e)s le plus souvent. « Grâce au ciel », doivent soupirer en cœur les médecins !
L’amour et la fidélité (encore quelque chose de rassurant pour les médecins) sont très valorisés par les deux sexes, mais « les hommes jugent moins sévèrement l’infidélité que les femmes » ; cela vous étonne ?
Toute la partie de l’enquête qui porte directement sur la question du sida est beaucoup plus inquiétante. En effet, de très nombreuses personnes pensent que la contamination dépend de facteurs sur lesquels elles n’ont aucune prise : le hasard (54 %), le destin (45 %), les mesures gouvernementales (47 %) et 26 % des personnes approuvent l’affirmation : « Si je n ’attrape pas le sida, je devrai remercier la chance », sous-entendu : « Je ne fais rien pour empêcher la contamination » !
Par ailleurs, et cela confirme ce que l’on mentionnait auparavant, 1 8 % des personnes sont d’accord ou tout à fait d’accord avec une affirmation aussi stupide que : « Quand on est vraiment amoureux, on ne risque rien... »
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Se protéger, oui, mais comment ?
Davantage significative pour l’avenir est la perception de l’efficacité et de la facilité des moyens de prévention supposés ou réels. Pour les hommes comme pour les femmes, le moyen le plus efficace est le préservatif. Les campagnes auraient-elles porté leurs fruits ? Mais pour 50 % des femmes seulement et 75 % des hommes, c’est un moyen facile... sans oublier les préjugés communs partagés par plus de 50 % des personnes.
Dans le même temps, et là, c’est franchement catastrophique, 30 % de la population interrogée considère le fait de se laver après un rapport sexuel comme un moyen de protection efficace contre le risque de sida, quand on sait, au contraire, que tout « lavage intime » fragilise les muqueuses ! Les rapports sans pénétration sont, en revanche, « peu envisagés ». En pratique, ce sont les moins de trente ans, les célibataires, les diplômés du supérieur, les multipartenaires, qui ont le plus changé leur comportement depuis l’arrivée du sida mais, on l’a vu, en préférant la « sélection » (souvent illusoire) du partenaire à tout autre moyen. Seuls les homosexuels semblent avoir abandonné dans une proportion significative les pratiques de pénétration au profit de pratiques de substitution. La fidélité est préconisée par beaucoup comme moyen de prévention, mais que vaut-elle lorsqu’elle n’est pratiquée que par un seul partenaire, devinez lequel ?
Les agressions sexuelles en hausse
La fin du questionnaire traite des violences sexuelles verbales et physiques. Là encore, les résultats confirment toutes les études réalisées par les associations féministes. L’accent est mis à juste titre sur les agressions verbales par téléphone qui ont progressé, d’autant plus que tout le monde quasiment a aujourd’hui le téléphone. Les femmes de vingt-cinq à quarante-quatre ans sont la cible principale de ce genre d’agressions. Plus grave, près de 5 % des femmes interrogées déclarent avoir subi des « rapports sexuels imposés par la contrainte », parmi lesquelles 7 % des femmes qui ont entre vingt et trente-quatre ans aujourd’hui. Et 42 % des femmes de ce groupe d’âge, qui ont été agressées physiquement (viols, incestes), ont subi cette agression entre treize et quinze ans. Comme le soulignent les chercheurs, « aujourd’hui les agressions traumatisantes sont vécues beaucoup plus tôt » et loin de régresser, elles « se développent » de manière inquiétante.
Préservatif, mode d’emploi
L’utilisation du préservatif est très variable selon l’âge : 36 % des hommes de dix-huit à dix-neuf ans disent utiliser actuellement le préservatif comme moyen de contraception. C’est le cas également de 16 % des vingt/vingt-quatre ans et 8 % des vingt-cinq/quarante-quatre ans. Les plus jeunes sont donc plus réceptifs... Côté femmes, on constate que les « multipartenaires qui utilisent une contraception orale ont plus fréquemment utilisé des préservatifs dans l ’année » que « celles qui n’ont pas de contraception orale » (50,1 % contre 41,3 %). Une femme prévoyante le serait-elle doublement ?
D’une manière générale, on constate que « chez les multipartenaires, l ’utilisation est d’autant plus fréquente que le nombre de partenaires est élevé », ce qui était somme toute prévisible. Ne soyons pas rassuré(e)s pour autant car « plus d’un homme multipartenaire hétérosexuel sur trois et une femme sur deux n ’en ont jamais utilisé au cours des douze derniers mois » ! C’est aussi le cas de 25 % des homosexuels multipartenaires... Et lorsque l’un des partenaires n’est pas d’accord, que se passe-t-il ? 53,6 % des multipartenaires qui se sont trouvé(e)s dans cette situation disent avoir réussi à « imposer » un préservatif, 20,5 % disent avoir renoncé au rapport sexuel. Bravo ! Et 25,2 % ont finalement accepté un rapport sans préservatif. Hélas !
Globalement, les non-utilisateurs de préservatifs représentent 28,5 % des hommes et 43,4 % des femmes mais on constate que les « nouveaux utilisateurs » se recrutent davantage chez les jeunes : 44,6 % des hommes de dix-huit/dix-neuf ans et 55,9 % des femmes du même âge. . . Plutôt encourageant !
Conclusion : « Si le préservatif est utilisé fréquemment chez les individus potentiellement exposés à un risque d’infection », il n’en demeure pas moins que « chez les multipartenaires hétérosexuels », « près de 60 % des hommes et plus de 80 % des femmes n ’ont pas utilisé de préservatif ou pas systématiquement, lors de rapports sexuels avec des partenaires occasionnels au cours des douze derniers mois. »
En fin de compte, « chez les multipartenaires, un homme sur deux et deux femmes sur trois ne se protègent pas lors de leur premier rapport avec un nouveau partenaire ».
Si la « banalisation » du préservatif semble acquise surtout parmi les jeunes, jeunes diplômés particulièrement, il n’en demeure pas moins que « même parmi les jeunes utilisateurs, 45 % déclarent que “le préservatif diminue le plaisir sexuel” ». That is the question ! Les laboratoires toujours à l’affût de nouveaux produits ne devraient-ils pas faire davantage d’efforts d’imagination et d’innovation ? Quant au prix des préservatifs, 79 % des utilisateurs de moins de vingt ans trouvent à juste titre le « coût trop élevé ».
Pour l’avenir à court terme, vaccin ou pas, il n’y a franchement pas lieu d’être optimistes. On ne peut que se ranger aux conclusions de l’enquête qui, sans être alarmistes, n’en sont pas moins brutales : « Les données de l ’enquête ACSF ont permis de montrer (...) que les conditions nécessaires au développement d’une épidémie sont présentes dans la population hétérosexuelle, en particulier parmi les jeunes pour lesquels le taux d’utilisation du préservatif (environ 50 %) permet au maximum de réduire mais non d’annuler ce risque. » --
A bon entendeur, salut !
Synthèse réalisée par Claire Bataille