Cinéma d'elles
Quelques jours dans la vie de la fille d'un ennemi du peuple, Lana Gogoberidzé ana Gogoberidzé fait des films, en Géorgie, depuis les années soixante. Quand elle avait présenté Quelques interviews sur des questions personnelles , en 1978, au 1er Festival de films de femmes, à Sceaux, répondant aux questions sous la haute surveillance des représentants de l’ambassade d’URSS, elle avait dit son film destiné aux nouvelles générations mais n’avait pu, en public, expliquer tout le poids d’histoire personnelle et collective dont celui-ci était chargé.
La Valse au bord de la Petchora, que nous avons vu à Créteil, cette année, est une œuvre originale, en même temps qu’un retour sur les années trente et quarante, le devoir de mémoire d’une fille envers sa mère, envers un père définitivement absent.
La cinéaste ne cherche pas à emporter l’adhésion du spectateur en lui imposant un vécu personnel irréfutable, mais l’invite à contempler des fragments de vie et de rêves.
Plusieurs strates dans ce film. Une histoire simple : la fille d’« ennemis du peuple » s’enfuit d’un orphelinat pour retourner vivre dans l’appartement familial où loge désormais un agent du KGB. A la confrontation en huis clos de l’homme et de la fillette qu’il peut, à tout moment, tenir à sa merci, succèdent des scènes de jeux entre une mère et sa fille, dans un espace blanc, intemporel, ou les images, dans des paysages sans limites, de femmes déportées errant à la recherche d’un camp qui voudra bien d’elles, et de leurs faibles forces de travail.
Lana Gogoberidzé a bien voulu, dans un entretien particulier, parler de son dernier film et de sa vie en Géorgie aujourd’hui.
♦ Quel est le point de départ du film?
L. G. -Mon père a été arrêté en 1936 et fusillé. Ma mère a été arrêtée un an après et envoyée en déportation, pendant dix ans. C’est cela surtout le point de départ autobiographique. On n’a pas eu de nouvelles d’elle pendant des années. Puis une lettre, un jour, est arrivée, jetée d’un train, mais on ne savait pas où lui écrire. Puis on a pu lui écrire. Tout ce qui a trait à l’errance de ces femmes déportées est vrai aussi. Je me suis servie des récits qu’elle a écrits à son retour : comment on les emmenait d’un camp à l’autre, à pied, en train, en bateau, comment elles étaient renvoyées, parce que main-d’œuvre féminine trop « faible ». Je ne voulais pas parler de ce temps-là en racontant les atrocités. Cela a déjà été fait, décrit, filmé. Je préférais montrer des images de l’absurdité de leur situation : elles ne peuvent travailler nulle part ni être utiles à leurs enfants.
♦ Et le personnage de l* agent du KGB ?
L. G. -L’homme du KGB est inventé et pas tout à fait inventé. C’est un souvenir que j ’ai de ce temps-là. Il y a eu un officier du KGB qui venait m’attendre à la sortie de l’école. J’ai fini par comprendre qu’ils cherchaient à avoir des « agents » parmi les enfants. Comme il n’y avait rien à tirer de moi, il a renoncé. Son attitude n’était pas si simple, il avait quelque sympathie pour la fillette seule que j’étais. Puis il a disparu.
Je voulais qu’il y ait dans le film ce souvenir, car c’était aussi cela, cette époque. Certains sont devenus des bourreaux à cause des circonstances, c’était plus fort qu’eux. Il y a eu aussi des agents du KGB qui se sont suicidés, qui n’ont pas supporté que l’on fasse d’eux des bourreaux. Je voulais un personnage complexe, humain et terrible. Pour dire, aussi, aux générations d’aujourd’hui, que quelles que soient les circonstances, il faut résister à tout prix et ne jamais devenir un bourreau pour autrui.
♦ Comment avez-vous vécu pendant cette période ?
L. G. -Quand ma mère a été arrêtée à son tour, un an après mon père, je suis allée vivre chez un oncle, le frère de ma mère. Il était physicien. Il avait fait ses études en Allemagne avec Einstein, cela a suffi à le rendre suspect. Quand il a été arrêté à son tour, j’ai eu la chance de me retrouver chez d’autres personnes de la famille. Je n’ai pas connu l’orphelinat comme la fillette de mon film. J’étais plus jeune que mon héroïne. Je voulais qu’elle soit encore fillette et déjà femme.
4 A un certain moment, V homme du KGB brûle des écrits : on aperçoit le mot « humanisme », de quoi s ’ agit-il ?
L. G. -Le père de la fillette est un philosophe, comme mon père qui avait fait des études de philosophie. Mon père était communiste, un des dirigeants du parti, ce qui est un peu différent. Il croyait en la possibilité d’un monde nouveau. Lui, descendant d’une famille d’aristocrates, il a eu à cœur de dénoncer toutes les tares de son milieu. Quand il a écrit à Staline, il a écrit : « Je me sens un communiste démodé, personne n ’a besoin de moi. Parce que je crois en cela [les valeurs communistes “démodées”], je ne peux pas accepter ce qui se passe. » C’était en 1934. Il a été arrêté en 1936.
♦ Que signifie faire un film sur cette période, dans la Géorgie d’aujourd'hui ?
L. G. -Pendant le tournage, en 1991, nous nous trouvions à nouveau dans une situation de terreur. Nous étions sortis de l’Empire et, dans la Géorgie indépendante, voilà qu’il se passait des choses abominables. Comme j’étais opposante à Gamsakourdia, j’étais sur une liste de personnalités devant être arrêtées.
Je devais me cacher pendant la nuit. Le peuple géorgien n’a pas supporté longtemps sa dictature. Nous avons maintenant un gouvernement vraiment démocratique. C’est pourquoi j’ai accepté d’être député au Parlement. Pour le parti des libéraux démocrates.
♦ Quelles sont les positions de votre groupe sur la question des minorités ?
L. G. -Les Géorgiens n’ont rien contre les Abkhazes. Mais il y a la Russie derrière, armée jusqu’aux dents. Le danger vient de là. C’est la Russie contre la Géorgie, et non les Géorgiens contre la petite Abkhazie. Les Russes vont retirer leurs troupes pour répondre à l’exigence américaine. Chevardnadzé est un vrai démocrate. Un homme raisonnable sur qui on peut compter.
[Je rappelle à Lana Gogoberidzé qu’en 1978, déjà, elle soulignait les encouragements que le secrétaire du parti, Chevardnadzé, apportait aux cinéastes géorgiens .]
L. G. -Ah ! Oui ! Il a soutenu Abou-ladzé pour son film, le Repentir. Le film a été fait trois ans avant la perestroïka.
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