Actuellement se déroule le procès en appel du sang contaminé , qui met à nouveau en plein jour le cynisme et V irresponsabilité stupéfiants de ceux qui étaient en charge de la santé publique.
Cette tragédie de la contamination provoquée n'est pas la moindre cause de la défaite électorale de l'ancienne majorité : le développement du chômage a certes été décisif mais le scandale moral du sang contaminé a peut-être été la goutte d'eau... Ses effets différés n'ont pas fini de se faire sentir.
Et les victimes n'ont sans doute pas toutes été recensées : outre les hémophiles contaminés qui se battent pour faire reconnaître leur préjudice , combien de femmes contaminées à l'occasion d'une transfusion imposée par une hémorragie au moment de leur accouchement ? Elles , elles n'ont pas de porte-parole , on ne les entend pas.
Au-delà des procès , depuis dix ans, le sida ébranle toutes les données de la vie, de la santé, de l'amour. Nous voulons, avec ce dossier ; apporter une contribution à la réflexion sur les changements de comportements et de mentalités qu'il provoque et sur les conditions d'une prévention efficace et non répressive.
Responsables et coupables esponsables et coupables. » A des degrés divers, les trois catégories d’acteurs de l’affaire du sang contaminé, les médecins, les fonctionnaires du ministère de la Santé et les ministres concernés, méritent ce double qualificatif.
L’univers en circuit fermé des spécialistes du sang
Premiers responsables et de loin les plus coupables quoiqu’ils en disent eux-mêmes et en dépit de ce qu’une certaine démagogie voudrait faire croire : les médecins du circuit du sang. Les faits et les dates sont accablants. En 1982, aux Etats-Unis, on commence à évoquer l’idée d’une transmission par le sang de cette maladie grave et contagieuse appelée « cancer gay » puis sida. En 1983, on a des certitudes. A telle enseigne que la même année, le directeur général de la Santé, le professeur Roux, médecin placé à la tête de la direction du ministère qui assure la tutelle technique et financière de multiples organismes de santé publique, recommande par circulaire d’éviter les donneurs « à risque ». Texte qui ne sera jamais suivi d’effet puisque, par peur de devoir importer du sang, ce qui eût augmenté les coûts, on multipliera les prélèvements sur des donneurs « captifs » à tous les sens du terme, les détenus dans les prisons. Entre 1983 et octobre 1985, date à laquelle les derniers lots de sang contaminé sont retirés de la vente en France, de multiples articles paraissent dans les revues médicales internationales : on sait que la séropositivité se transmet par le sang, on sait que certains séropositifs, sans autre précision, développent le sida et que le pronostic de celui-ci est toujours mortel. En conséquence, en ne contrôlant pas la qualité des produits fabriqués, on pouvait penser qu’on ne tuerait pas tous les hémophiles et les transfusés mais on était certain d’en condamner à mort une proportion qu’on ne savait alors pas évaluer.
Pourquoi, de 1983 à 1985, les dirigeants du Centre national de transfusion sanguine (CNTS) ont-ils sciemment laissé distribuer un poison violent ? Pourquoi ont-ils minimisé les risques ? Pourquoi ont-ils dissimulé des résultats alarmants sur les taux de contamination en édulcorant des rapports destinés à Tadministra-
-5 — - tion ? L’explication obéit sans doute à deux ordres de considérations qui se succèdent chronologiquement.
Sida : l'état meurtrier
Premier temps : la logique industrielle
Garetta est loin d’être une sommité médicale ; c’est un aventurier, comme les années quatre-vingt en ont produit bien d’autres modèles, qui se rêve « manager », qui séduit les puissants du moment par son dynamisme de gestionnaire et qui sait « tuer » les opposants à sa politique. Le malheur est que, dans le domaine qui le concerne, on peut aussi tuer vraiment. Garetta veut faire du CNTS une entreprise profitable, tournée vers l’autosuffi-sance de la France en matière de sang. Chance : les hémophiles sont demandeurs ; les produits concentrés permettent, moyennant une consommation importante, une vie quasi normale. Il y a donc une demande, Garetta et ses collaborateurs agissent sur l’offre : aux Ulis, on bâtit une usine capable d’accroître sensiblement la production. Le sida intervient à contretemps de ces plans. Il faudrait diminuer la production et la chauffer : or, le CNTS ne sait pas faire. Garetta négocie un brevet avec une société suisse puis rompt les discussions, sur une décision de manager : trop cher, le partenaire pas assez aimable... Jusqu’au bout, on privilégie le compte de résultat sur des impératifs de santé publique. Une entreprise performante tend vers le « zéro stock » : durant l’été 1985, on écoule donc les produits contaminés avant de lancer les produits chauffés sur le marché.
Deuxième temps : la peur
Une double peur a dû saisir l’équipe du CNTS à mesure que les chiffres accablants sur la contamination leur étaient connus. Ils ont dû anticiper une partie du scandale potentiel, comprendre qu’ils feraient figure d’accusés et chercher à étouffer l’affaire à travers une fuite en
-— 6 - avant : tout est normal, la preuve est que nous continuons à diffuser ces produits que de mauvais esprits jugent contaminés. L’autre forme de peur, partagée cette fois avec les administratifs et les politiques, procédait de la réaction possible du public : panique, refus de donner son sang, refus des blessés de se laisser tranfii-ser... Tout cela engendre un « désordre » que les autorités publiques détestent gérer. Mieux vaut mentir pour rassurer. Mieux vaut tuer dans le silence que sauver, en affrontant une campagne de presse. Le nuage de Tchernobyl s’était arrêté, de manière disciplinée, à la frontière allemande ; le sang français était pur parce que français et parce que donné par des bénévoles...
Cette folie entrepreneuriale et cette peur ont pu tuer parce qu’aucun contre-pouvoir n’existait. Le CNTS est en situation de monopole total : il est le seul fabricant, le seul importateur et le seul distributeur des produits sanguins. Il est responsable -et non l’Etat -des normes de qualité. Quand l’administration s’inquiète et demande des rapports, c’est le docteur Alain, bras droit de Garetta, qui les rédige. Les notes d’information au ministre sont rédigées par les hommes du CNTS. Dans les séminaires médicaux français destinés aux médecins prescripteurs, c’est le CNTS qui parle. Quant à l’association française des hémophiles..., elle est hébergée dans les locaux du CNTS. Une véritable loi du silence, Yomerta, a pesé pendant ces années : aucun médecin pour saisir la presse qui aurait peut-être fini par s’émouvoir ! Que penser, au-delà des responsables du CNTS, de ces médecins prescripteurs qui n’ont exprimé aucun doute devant leurs malades ? Et comment qualifier l’action de ce praticien qui, face à deux enfants hémophiles, deux frères, donnait à l’un des produits chauffés, à l’autre des produits « normaux », le tout évidemment à l’insu des patients, pour voir le résultat, lequel s’est traduit sans surprise par la mort de l’un des frères et la survie de l’autre ?
Une administration évanescente
En face de la forteresse médicale, opaque et arc-boutée sur son « expertise », un fantôme d’administration. Le scandale du sang, ce n’est pas, comme l’a dit parfois la presse, des technocrates qui ont voulu faire du profit avec la santé des autres. C’est à l’inverse, une « absence d’Etat ».
Le ministère de la Santé est sous-administré. C’est un ministère « technique » et non un ministère noble comme les départements régaliens (Finances, Affaires étrangères) ; pire, il fait du social, ce qui le place dans la hiérarchie des choix des fonctionnaires de tous grades à la queue derrière l’industrie et l’agriculture, juste au niveau de l’éducation nationale. En outre, à l’intérieur même du ministère de la Santé, un fonctionnaire qui a le souci de sa promotion et de son image ne va pas à la Direction générale de la santé qui est abandonnée aux médecins, eux-mêmes fort heureux d’y régner en maîtres. Résultat : la tutelle du CNTS était assurée par deux fonctionnaires de rang subalterne. L’expression n’est pas péjorative : elle signifie seulement que ces deux
033 IE
• y hi agents suivaient vaguement, en restant polis avec les dirigeants de l’organisme, les comptes de celui-ci et ne pouvaient se permettre une remarque sur les questions proprement médicales. Les deux mêmes ne pouvaient imaginer pousser la porte du ministre, du cabinet ou du directeur général de la Santé.
Au demeurant, le « bas » niveau des personnes exerçant la tutelle se comprend aussi par la nouveauté du phénomène du sida. La France des années quatre-vingt vit avec la certitude que les grandes épidémies sont éradiquées : il n’existe pas de « bureaux » par maladie nécessitant un traitement social particulier parce que contagieuse. Aucun des fléaux de l’époque (cancers, maladies cardio-vasculaires) n’est transmissible ; ils ne relèvent donc pas d’une approche administrative.
Reste l’attitude du directeur général de la Santé, le professeur Roux, qui s’est retrouvé au banc des prévenus. Comment expliquer une attitude de veulerie continue alors qu’en 1983, il est le premier à s’inquiéter des risques de contamination ? L’inertie administrative, la véritable incapacité de certaines structures à affronter la nouveauté peuvent être avancées. Il y aussi l’équation particulière du directeur et son « environnement ». Roux est notoirement communiste, donc illégitime aux yeux de la communauté médicale et des ministres socialistes. S’il veut durer dans son poste, objectif de tout directeur d’administration centrale, il convient qu’il ne fasse pas de « vagues ». Or, s’attaquer au CNTS sur le fondement de rapports d’experts américains, c’est-à-dire des concurrents en matière de fabrication de produits sanguins, c’est risquer beaucoup. Il faut lui reconnaître une deuxième tentative de prise de distances avec Garetta et consorts lorsque ceux-ci « jettent » le professeur Ruffié, nouveau président du conseil d’administration du CNTS, parce qu’il réclamait une enquête sur la qualité des produits. Roux conseille au ministre, en l’espèce Edmond Hervé, de soutenir Ruffié. Le ministre le désavoue ; Roux ne bougera plus.
Or, il lui appartenait, lui et sa direction, de faire prévaloir, face au reste de l’administration française, les impératifs de santé publique. Que le ministère de l’Industrie ait fait pression en faveur de la filière française du sang contre les Américains qui sont les champions du dénigrement des produits des autres, c’était son rôle. Encore que même un fonctionnaire de l’Industrie aurait pu comprendre que le sang, ce n’est pas la même chose que les presse-purée ou les ordinateurs... Que la direction du Budget se soit pâmée devant Garetta -enfin un médecin qui veut gagner de l’argent au lieu de creuser le déficit budgétaire -c’est aussi dans Tordre des choses. Dans le jeu de rôles de l’administration, c’est au ministère de la Santé qu’il appartenait de hurler que la santé publique avait des exigences sur lesquelles on ne transigeait pas.
Et les ministres, « dans tout ça » ?
Le même sentiment d’incurie et de renoncement s’applique à eux comme à leur administration. Cette affaire met en cause le fonctionnement des « politiques » appelés à gérer. En fait, un ministre ne s’affole que dans trois cas : une coterie hostile qui marque des points contre lui à l’Elysée ou à Matignon ; une campagne de presse le menaçant ; une -grosse -manifestation sous ses fenêtres. Toute son action et toute sa journée sont occupées à éviter l’un ou l’autre de ces cas de figure. Tout le reste de l’action gouvernementale est en pilotage automatique. C’est l’administration qui fait, bien ou mal. A fortiori, le traitement des maladies est la chose des médecins, l’administration surveillant les coûts. Répétons-le : il n’existe plus, à l’époque, aucune tradition de « traitement social » d’une maladie. Les membres du cabinet sont là pour prévenir le ministre si les infirmières se décident à bouger ou pour définir une politique hospitalière (secteur privé à l’hôpital ou pas, prix de journée de l’hospitalisation. . .) et pas pour avoir une opinion sur des domaines qu’ils ignorent. « On » fait confiance aux médecins ; on leur fait d’autant plus confiance qu’ils disent vouloir augmenter la rentabilité et protéger l’industrie française. En outre, ne pas faire confiance, c’est entrer en conflit avec des mandarins que l’on suppose hostiles au pouvoir socialiste et disposant d un Dessin de Plantu, pouvoir de nuisance. Et tout cela pour quoi ? tiré du Monde du
La presse est muette et les hémophiles, dont les 13 octobre 1990.
représentants sont abrités dans les locaux du
CNTS, ont l’air satisfait. Aucun gain politique, seulement des coups à prendre. Surtout ne rien faire.
C’est ainsi que l’ineffable Georgina Dufoix, pendant que son ministère faisait semblant d’assurer la tutelle d’un organisme qui vendait des produits mortels, vantait la médecine par les plantes. Son cabinet avait dû lui dire qu’avec la montée de l’écologie, cela faisait moderne. Quant à Hervé, politicien de province, il a appliqué les méthodes qui y font merveille. Soit un carrefour dangereux et des lettres d’usagers dudit carrefour pour des mesures de sécurité ; on ne fait rien parce que les routiers n’aiment pas les feux qui les ralentissent et que les « beaufs » n’aiment pas les ralentisseurs qui abîment les BMW ; survient un, plusieurs accidents mortels ; le sang a légitimé le feu tricolore ou le ralentisseur et on l’installe, ceint de son écharpe tricolore.
Las, le sida n’est pas une mort comme les autres. Son contenu symbolique et émotionnel rendra insupportable la médiocrité politicienne qui a permis sa diffusion. Dufoix, Hervé et peut-être Fabius ne feront plus carrière. C’est aussi une forme de justice.
Oriane Méricourt
Dessin de Plantu, tiré du Monde du 13 octobre 1990