Fin septembre , moyennant quelques conditions minimales, le Parlement de Bosnie-Herzégovine, réuni à Sarajevo, « acceptait » le principe du nouveau plan de Genève Owen-Stoltenberg qui prévoit désormais le découpage du pays en trois « Républiques constitutives », serbe, croate et musulmane. Pour la première fois, le partage est explicitement conçu sur une base ethnique et il est prévu que dans un délai de deux ans chacune de ces « Républiques » pourra se séparer des autres après référendum.
Pour tous ceux qui voulaient maintenir une Bosnie-Herzégovine pluriculturelle, laïque et démocratique, la défaite est terrible là-bas comme ici.
Pour Izetbegovic, de plus en plus porte-parole des seuls Musulmans, comme pour son opposition, hostile à tout compromis, il s’agit d’un véritable « plan d’apartheid » qui inévitablement entraînera dans son application de nouvelles opérations de « nettoyage ethnique », de nouveaux déplacements massifs de population (2 280 000 personnes déjà déplacées pour la seule Bosnie-Herzégovine).
Les responsables de ce désastre humain, culturel et politique ne se trouvent pas seulement à Belgrade ou Zagreb ; ce ne sont pas seulement Milosevic, Tudjman, Mate Boban ou Radovan Karadzic. Ce sont avant tout les responsables occidentaux qui, au nom du « réalisme », paraît-il, se sont très tôt ralliés aux forces nationalistes en prônant une cantonisation de la Bosnie-Herzégovine ; ils ont entériné petit à petit toutes les conquêtes militaires des armées et milices serbes et croates et couvert le « nettoyage ethnique ».
Un mouvement de solidarité trop faible
Aucune chance ne fut donnée à la résistance bosniaque. Pas de soutien non plus aux forces démocratiques contre la guerre en Serbie ou en Croatie. Aucune arme pour les Bosniaques assiégés... L’aide humanitaire fournie à Sarajevo et quelques villes symboles a réussi à calmer la mauvaise conscience occidentale et à anesthésier l’opinion publique, mouvement ouvrier compris. Mais, aujourd'hui, Sarajevo est menacée du typhus à cause des rats et Mostar meurt de faim. D’abord divisées au sommet entre proserbes et procroates, les directions syndicales n’ont pris aucune initiative pour organiser la solidarité avec les opposants à la guerre, à l’image des partis de gauche tout occupés par les échéances électorales. . .
L’extrême gauche, quant à elle, a été à la fois trop myope face aux enjeux colossaux de cette guerre et trop impuissante pour organiser un véritable mouvement de solidarité avec les victimes de la guerre et soutenir efficacement les organisations antiguerre de l’ex-Yougoslavie, les associations démocratiques opposées aux gouvernements serbe et croate, au premier rang desquelles les associations féministes. Malgré des déclarations d’intention, elle n’a pas été capable d’organiser le soutien à la résistance multiethnique bosniaque qui seule pouvait faire barrage aux projets de Grande Serbie et Grande Croatie... Seules quelques petites associations, des collectifs de base, des féministes ont développé des actions concrètes en solidarité avec les forces anti-guerre en Serbie et en Croatie : convois pour aider les associations (féministes souvent) qui travaillent dans les camps de réfugiées et cherchent à aider les victimes de violences (femmes violées par exemple) ; aide matérielle aux médias indépendants si isolés et démunis, etc. L’aide aux Bosniaques a été rendue plus difficile par la guerre sauvage qui se déroule là-bas, mais quelques convois ont néanmoins réussi à atteindre Sarajevo.
En septembre, le convoi britannique pour Tuzla, ville ouvrière symbole de la résistance multiethnique, qui a sillonné plusieurs pays d'Europe avant de traverser la Slovénie et la Croatie dans sa progression vers Tuzla, a réveillé certains syndicalistes, jusque là peu sollicités.
Mais toutes ces actions, pour généreuses et utiles qu’elles fussent, ont été bien insuffisantes pour obliger les gouvernements occidentaux à un revirement, à lever l’embargo sur les armes par exemple, ou pour faire pièce au déchaînement des forces nationalistes fascisantes.
Il aurait fallu un mouvement du type du mouvement international contre la guerre au Vietnam, il y a plus de vingt ans...
Aujourd’hui, les quelques succès militaires des forces armées bosniaques en Bosnie centrale ne peuvent masquer leur défaite sur le terrain face aux nationalistes serbes et croates dans le reste du pays. Et c’est véritablement le couteau sur la gorge qu’ils ont été obligés d’accepter le plan Owen-Stol-tenberg. Izetbegovic rappelait le 7 octobre, devant l’ assemblée générale de l’ONU, que le seul choix qui leur était laissé était « la guerre ou une paix injuste ».
Une « paix » aussi redoutable que la guerre
Les grandes puissances occidentales, toutes occupées à soutenir Boris Eltsine, promu « grand démocrate » russe à la faveur de son coup de force, sont restées de marbre face aux exigences minimales avancées par les Bosniaques : un accès à la mer pour le futur Etat « musulman », un contrôle international sur les zones conquises par les Serbes et les Croates pour permettre le retour des réfugiés, un réajustement des frontières pour rendre viable le futur Etat, des garanties internationales de l’ONU et l’OTAN pour imposer le cessez-le-feu, la réouverture de l’aéroport de Tuzla pour permettre l’acheminement de l’aide humanitaire à la veille de l’hiver, la promesse de lever l’embargo sur les armes si les nationalistes serbes et croates ne tiennent pas leurs engagements. Les vainqueurs, de leur côté, sont si sûrs d’eux, qu’ils refusent toute nouvelle concession. Le 2 octobre, par exemple, le président du « Parlement » serbe autoproclamé de Bosnie déclarait, effroyablement lucide : « Les Musulmans nous menacent avec un pistolet chargé à blanc »...
Malheureusement, ce n’est pas nous (féministes et militant(e)s anti-guerre) qui pourront aujourd’hui inverser le rapport de forces et, comme nous le disait récemment une jeune femme réfugiée de Tuzla, la paix est à craindre peut-être encore plus que la guerre. Ce sera l’heure, en effet, de nombreux déplacements forcés de populations, de regroupements imposés, de représailles pour ceux qui refuseront de partir, pour les minorités. Et la dynamique même de la création d’un Etat musulman donnera une prime aux forces politiques religieuses et fondamentalistes avec tous les risques que cela comporte pour les femmes, les forces laïques et démocratiques. Là encore, les gouvernements occidentaux en seraient les premiers responsables.
Dans ce contexte, la solidarité avec les forces démocratiques de toute l’ex-Yougoslavie (de la Serbie au Kosovo), est à la fois urgente et indispensable pour le long terme. Mais toute aussi urgente est l’action en faveur de la levée de toutes les restrictions au droit d’asile pour toutes les personnes de l’ex-Yougoslavie qui demandent à venir en Europe, prisonniers ou personnes déplacées, chassées de chez elles par la guerre, déserteurs ou opposants à la guerre'. Non seulement les gouvernements occidentaux ne se sont pas opposés à la guerre mais ils ont été complices des fauteurs de guerre et des tortionnaires. C’est la moindre de leurs obligations morales à l’égard des victimes que d’accueillir toutes les personnes réfugiées ou déplacées qui le souhaitent. Cette bataille pour la levée de l’exigence du visa, par exemple, rejoint le mouvement général pour la protection du droit d’asile, partout bafoué par les pays de l’Europe de Schengen.
Nous nous y associons pleinement. Le droit d’asile n’est-il pas un droit démocratique élémentaire ? !
Pour Sarajevo, capitale culturelle de l’Europe, 21 décembre 1993 - 21 mars 1994
Dans la débâcle actuelle, il peut sembler à la fois dérisoire et illusoire de vouloir obtenir que Sarajevo soit désignée capitale culturelle de l ’ Europe . Pourtant, même le plan Owen-Stoltenberg, si injuste, a prévu un statut international pour Sarajevo. Les forces démocratiques et laïques de Sarajevo pensent que ce statut permettra peut-être à Sarajevo d’échapper à la logique nationaliste et « ethnique » imposée de force partout. Elles veulent préserver le caractère multiculturel de leur ville. Par l’initiative présentée ci-dessous, elles pensent pouvoir aider à la réalisation de leur projet et préserver un avenir pour les forces laïques et démocratiques de Sarajevo et du reste du pays.
Nous ne pouvons que les soutenir.
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L’initiative de réclamer que les gouvernements de la Communauté Européenne déclarent Sarajevo « capitale culturelle de l’Europe » est née de la réflexion de citoyens français et européens, travaillant dans les domaines artistique et culturel.
Ce mouvement a pris de l’ampleur. Il a pour objectif :
-d’abord que le Conseil européen des Ministres, prévu pour novembre, décerne cette qualité à Sarajevo,
-ensuite de participer à la mise en œuvre de cette décision pour aider les artistes et les habitants de Sarajevo, pour rétablir la liberté de circulation, soutenir financièrement et moralement les initiatives culturelles de la ville, et préparer la reconstruction d’une vie intellectuelle et artistique fondée sur la pluralité des cultures.
Secrétariat à Paris : Sarajevo, Capitale Culturelle de VEurope, do Festival d’Avignon 6, rue de Braque 75003 Paris.
Tél. : 44 61 84 88 / 48 04 94 14. Fax : 44 61 84 83.
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La demande de désigner Sarajevo « Capitale culturelle de l’Europe » a été formulée officiellement par le maire de Sarajevo et par Ibrahim Spahic, président du Festival d’hiver de la Ville de Sarajevo. Elle a d’ores et déjà reçu le soutien:
-de Bob Cools et de Jorge Sampaio (respectivement maires d’Anvers et de Lisbonne, capitales culturelles de l’Europe 1993 et 1994)
-du Parlement Européen, lors de sa séance du 15 septembre à Strasbourg
-du Président et du Secrétaire général du Conseil de l’Europe, Miguel Angel Martinez et Catherine Lalumière
-d’artistes, d’écrivains et d’intellectuels (...)
-de responsables politiques tels que Gabor Demsky (maire de Budapest), Gérard Fuchs, Jack Lang, Jack Ralite, Léon Schwartzenberg, Bernard Stasi, Catherine Trautmann
-d’associations telles que la Ligue des Droits de l’Homme, la Ligue de l’Enseignement, la Fédération française des M.J.C.
et beaucoup d’autres. . .
Notes
- Claire Bataille octobre 1993