La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Cinéma d'elles

Comme une guerre

· Cahiers du féminisme, n° 66, automne 1993 · p. 42 · 1 014 mots

Le l&me Festival de cinéma de Douarnenez, cet été, était consacré au cinéma indien. Au programme, i plusieurs films de femmes, notamment « Phaniyamma », de Prema Karanth, qui traite de la réclusion \ des veuves, à travers l'histoire d'une jeune veuve de neuf ans, dans l’Inde du Sud. Autre temps fort i de ce festival, « Something like a war », un documentaire qu'on avait pu voir également au Festival de films de femmes de Créteil, en mars, où il avait été primé. \

omething like a war » : c’est par ces mots qu’ Indira Gandhi débutait la campagne de stérilisation massive en 1976. « Quelque chose comme une guerre », et il y aura donc des victimes, prévenait le gouvernement. Inévitable. Si la stérilisation des hommes a alarmé l’opinion internationale (certaines vasectomies se faisaient directement au commissariat de police), celle des femmes -qui a pourtant atteint des proportions supérieures -ne semble pas avoir défrayé quelque chronique que ce soit.

Le documentaire de Deepa Dhanraj, qui dure 52 mn et date de 1992, n’est pas le premier de cette réalisatrice, originaire du Karnataka, sur la lutte des femmes en Inde. A ma connaissance, aucun n’a encore été diffusé dans un pays occidental.

Le film débute sur des gros plans de visages de femmes crispés par la douleur, avec en fond le commentaire du médecin officiant d’une petite bourgade : « Pas besoin d’anesthésie, cela dure si peu de temps ! D ’ailleurs, le gouvernement me limite à cent par jour mais un médecin expérimenté pourrait en faire deux fois plus ! » Chaque opération dure 45 secondes, est pratiquée par la voie naturelle (séries de femmes basculées en chaîne sur le fauteuil opératoire) et, fierté suprême du docteur, les organes génitaux n’apparaissent pas, tout est couvert. La longue sonde fait le travail : « C ’est une méthode pudique ». « Nous économisons les fonds publics », dit encore le médecin, « les femmes peuvent repartir deux heures après ».

Les victimes, ce sont ces milliers de femmes des couches sociales les plus défavorisées à qui l’on a expliqué que si elles sont si pauvres et si l’Inde a autant de problèmes économiques, c’est parce qu’elles font trop d’enfants. Dans le meilleur des cas, elles ont été convaincues par la propagande gouvernementale qui matraque le petit écran depuis deux décennies (« Petite famille, famille heureuse » ; ou, pour les illettrés encore nombreux dans certaines régions de l’Inde, on montre un bocal vide, dans ce bocal on fait entrer une tomate, deux tomates, mais à la troisième c’est la catastrophe, on est obligé de presser pour tout faire tenir dans le bocal et tout le beau contenu n’est plus que marmelade informe...). Le plus souvent, elles ne font qu’obéir à des recruteurs locaux, agents payés par l’Etat pour fournir un quota de femmes à stériliser dans chaque village, chaque province et qui sont d’autant plus zélés qu’ils sont payés au nombre. Dans la guerre, tous les coups sont permis : chantage à l’emploi pour le mari, par exemple, à qui l’on offre un meilleur emploi s’il envoie sa femme au centre de stérilisation. Acceptation par lassitude.

Femmes cobayes

Pourtant ces femmes ne sont pas dupes : « Ce sont les pauvres qu ’ils tuent, pas la pauvreté », dit l’une d’elles. Et l’on ressent une énorme vague d’espoir et de tendresse à voir ce groupe de femmes de tous âges, réunies dans un local de village, parler de leur sexualité et de leur vie avec tant de sincérité, d’humour et d’intelligence que l’on oublie que ces femmes sont pour la plupart illettrées et n’ont jamais quitté la maison familiale (qui, dans beaucoup de cas encore, est la maison de la belle famille). Tout en parlant, elles complètent un grand dessin représentant un corps, posé sur le sol au milieu d’elles ; l’une ajoute les yeux, l’autre les seins, une troisième l’utérus et chaque ajout donne lieu à des commentaires. « Notre vie est fondée sur l’utérus », dit l’une d’elle, « si un homme est stérile, sa femme ne le répudie pas », mais l’inverse est encore fréquent. « Nous sommes coincées entre le gouvernement et la belle famille ». La douleur physique ■ n’est rien à côté du désarroi moral. Dans ; certains milieux ruraux, les enfants, ce j sont des bras pour travailler la terre, la cer-\ titude de ne pas finir sa vie seule dans des i régions où le taux de mortalité infantile est \ encore très élevé. « Il faudrait le choix : j or, la stérilisation ou le stérilet, c ’est tout l ce qui est proposé ». La pilule est un ; moyen de contraception peu réaliste dans s les milieux ruraux, explique un respon-l sable local. Pourtant, depuis quelque \ temps, certaines compagnies pharmaceu-; tiques se sont intéressées au marché pos-i sible, au point de proposer de nouvelles. formules pour un prix abordable : tel est le : cas de Norplant, méthode qui consiste à' implanter une pastille à diffusion lentéj sous la peau. Si l’on omet d’informer les femmes des risques potentiels, c’est sans-doute parce qu’elles ne comprendraient! pas... Ainsi des femmes sont devenues! cobayes, ce n’est hélas pas nouveau dans. le tiers-monde. D’abord étonnées de laf régularité des visites médicales dont elles . faisaient l’objet et de la précision avec laquelle les médecins notaient leurs moindres réactions, certaines ont fini pari faire le rapprochement entre la pastille et des troubles divers, allant de maux de tête à des troubles circulatoires graves. Il a fallu insister pour que quelqu’un, parfbisj autre que le médecin en question, une; infirmière locale par exemple, leur enlève la cause de ces maux.

Cette campagne qu’Indira Gandhi elle-même, en 1976, avait qualifiée de “dracon-nienne”, est encore à l’ordre du jour. St l’on en croit le commentaire de l’envoyée officielle du gouvernement indien. à-Douarnenez, c’est “une bonne chose” et ce ne sont pas de “mauvais films” comme celui-ci, qui mettent l’accent uniquement? sur quelques “bavures”, qui vont arrêter lel pays en si bon chemin... "" j

Françoise O’Beait

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