Editions du Seuil, 1993, 381 p.
Françoise Picq a réussi à restituer de manière vivante la créativité, l’insolence, l’humour, la richesse du mouvement de libération des femmes des années soixante-dix ainsi que les contradictions qui l’ont fait éclater par la suite.
Dans la première partie, vous apprendrez tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le MLF sans oser le demander : le récit des origines du mouvement, des initiatives spectaculaires en 1970, la description de la journée de dénonciation des crimes contre les femmes, en 1972, à la Mutualité ou le compte rendu détaillé des débats au sein de Vive la révolution et de la réalisation du Torchon brûle, premier journal du MLF, etc. . .
De la dérision... aux divisions
On y trouve également l’exposé des grands thèmes qui ont mobilisé dès le début le mouvement féministe (avortement-contraception, viol, sexualité, travail domestique, maternité, etc...), ainsi que les débats qui l’ont traversé : non mixité, luttes de classes/luttes de sexe, exploitation du travail domestique/capitalisme, identité féminine/conditionnement social, mouve-ment-association-organisation, etc . . . F-Picq montre bien en quoi ce mouvement puisait son inspiration dans les idées révolutionnaires semées par Mai 68 (il ne s’agit pas « d’améliorer la condition féminine » mais de transformer « radicalement » les rapports entre les sexes et l’ensemble de la société) et la rupture qu’il représentait néanmoins par rapport au mouvement « gauchiste ». C’est avec une grande nostalgie qu’elle évoque les trois premières années du MLF, cet « âge d’or des retrouvailles des femmes » (p. 229). Sans nier l’importance de la mobilisation féministe qui a suivi ces années, elle tend néanmoins à la relativiser. Pour elle, dès 1973, année de la création du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), le mouvement des femmes n’est plus ce qu’il était. Dans le MLAC, mouvement mixte, se côtoient en effet des féministes, des syndicalistes, des médecins, des militant(e)s du Planning familial et de l’extrême gauche. Or, « les femmes du mouvement de libération, écrit-elle, ont parfois le sentiment que les militants et les militantes se précipitent sur la lutte qui marche, sans être profondément concernés par la question » (p.159). Suspicion bien légitime à l’encontre d’organisations qui ont ignoré pendant plusieurs années le MLF mais qui témoignait néanmoins d’une méconnaissance ou d’une indifférence à l’égard des débats intenses impulsés par des militantes dans leurs organisa- tions respectives, en faveur des luttes féministes, ce que reconnaît très franchement F. Picq elle-même (pp. 230-231). Mais au-delà, le refus d’une partie du mouvement féministe de s’impliquer dans le MLAC traduisait, selon nous, une incompréhension de la nécessité d’une unité pour gagner (ne serait-ce que partiellement) sur la question de l’avortement et de la contraception. Initiée courageusement par la déclaration des 343 femmes dans le Nouvel Observateur du 5 avril 1971, la lutte pour l’avortement et la contraception libres et gratuits a pris son caractère de masse, en France, grâce au MLAC. C’est grâce au MLAC également que la lutte des femmes a pu s’enraciner socialement et trouver un écho aussi large. C’est bien cette articulation entre la lutte propre du mouvement autonome des femmes et la mobilisation unitaire et mixte qui n’a jamais été maîtrisée en France. F. Picq en porte témoignage sans jamais l’analyser.
Après « le temps de la découverte », jusqu’au vote de la loi Veil, fin 1974, vient le « temps des contradictions » : « ce n ’est pas la fin du mouvement des femmes, écrit-elle, seulement une nouvelle étape » (p. 196). Les idées féministes se diffusent largement dans la société, sont débattues dans les entreprises et les syndicats, récupérées par le gouvernement Giscard et les diri- géants de la Gauche : « La récupération n ’est-elle pas inhérente à tout processus de diffusion ? Le féminisme pouvait-il irriguer l’ensemble de la société sans en être profondément modifié en retour ? Sans doute, mais cela n ’empêche pas la douleur de la dépossession » (p. 278). F. Picq ne retrace pas dans son livre l’expérience très riche accumulée par les groupes femmes et les commissions femmes d’entreprises non seulement parce que Margaret Maruani l’avait fait en partie en 1979 {« Les syndicats à l’épreuve du féminisme ») mais également, nous semble-t-il, parce qu’elle n’en mesure pas toute la portée. Elle décrit par contre en détails les divisions bien réelles qui ont traversé le mouvement de libération des femmes après 1975. Ces divisions n’ont pu empêcher, malgré tout, les mobilisations contre le viol, entre 1976 et 1978 notamment, ou les manifestations nationales et massives de l’automne 1979' pour le remboursement de l’IVG, au moment du renouvellement de la loi Veil.
Le temps des choix...
Tout au long de son livre et dans une dernière partie intitulée « le temps de la réflexion », l’auteure tente de resituer le mouvement des femmes dans les courants de fond qui secouent la « société française » et c’est ainsi qu’elle résume le bilan du mouvement féministe : « Sous couvert de révolution, il a aidé à la modernisation de la société » (p. 355), reprenant ainsi sans l’indiquer explicitement, une des conclusions d’A. Touraine2. Par leur action, les féministes auraient ainsi accéléré des mutations à l’œuvre dans la France des années soixante : découverte de nouvelles méthodes contraceptives, baisse de la fécondité, hausse de la scolarisation des filles, féminisation du salariat, hausse du nombre des divorces et des naissances hors mariage, apparition d’un nouveau modèle familial plus égalitaire, etc... « Les féministes incarnaient ces valeurs modernistes » portées en particulier par les femmes des « nouvelles couches moyennes ». Mais, constate F. Picq, cette « modernisation » n’a pas profité à toutes les femmes : « l’écart se creuse entre celles qui marchent vers l ’égalité et celles que le progrès a oubliées » (p. 342).
S’il est vrai, comme l’écrit F. Picq, que « le mouvement féministe était porté par un mouvement de fond de la société » (p. 348), marqué par l’expansion économique des pays capitalistes développés, il est faux, néanmoins, de présenter le reflux de ce mouvement, sur le plan international, comme la résultante mécanique de la crise économique des pays occidentaux. Or, F. Picq n’échappe pas totalement à ce type de déterminisme. Elle n’échappe pas non plus à une forme d’objectivisme ; à plusieurs reprises, elle parle par exemple de « la crise » ou de « la société française » comme si ces deux réalités n’étaient pas déterminées par des rapports de forces socio-poli-tiques. Par exemple, pour expliquer la faiblesse du mouvement féministe depuis une dizaine d’années, elle écrit : « La société française, après avoir intégré beaucoup de valeurs féministes, a décidé d’en rester là » (p. 353). Non, ce n’est pas « la société française » qui l’a décidé mais, avant tout, les dirigeants socialistes, au nom du consensus et de la « rigueur » budgétaire. F. Picq rappelle elle-même qu’il a fallu une manifestation en novembre 1982 pour contraindre le gouvernement à tenir ses promesses en matière de remboursement de l’avortement et que c’est la gauche (poursuivant ainsi la politique du gouvernement Giscard) qui a stimulé le développement du temps partiel et, ajoutons-nous, réhabilité « l’esprit d’entreprise »... Dans ces conditions, la loi sur l’égalité professionnelle qui a été votée en 1983 et qui n’incluait aucune clause contraignante pour le patronat, ne pouvait avoir aucune efficacité.
Un bilan discutable
D’un autre côté, F. Picq fait un retour critique sur les orientations dominantes dans le mouvement féministe, laissant entendre qu’il n’a pas su s’adapter au nouveau contexte de « crise » : « Le MLF regardait avec dédain l’abnégation militante (...), le travail ingrat en vue d’un objectif à long terme. La libération des femmes était une fête (...), une bonne nouvelle qui se propageait sans effort. Mais cela n ’a pas duré. Et il s ’est trouvé désarmé. Les mouvements spontanés, dont la ressource principale est l’enthousiasme, sont inventifs dans l ’offensive, mais mal préparés à gérer le reflux. Ils doivent alors se transformer, mettre en place un minimum de structures, de moyens institutionnels, défendre les acquis » (p.281). C’est précisément ces choix qu’ont défendus, à de multiples reprises mais sans succès, les féministes/lutte de classes. Ce qu’admet d’ailleurs F. Picq. De même, elle écrit dans une note : « Le MLF aimait à dénoncer l’aliénation dans le travail et n ’insistait pas sur la nécessaire autonomie économique tant celle-ci lui semblait évidente. Mais, au moment où le chômage devient le problème numéro un, le droit des femmes au travail est menacé et le MLF ne sait pas organiser une large campagne nationale pour sa défense » (p.281). Or, une fois encore, ce sont les féministes/lutte de classes qui ont proposé et organisé, en avril 1982, des assises sur « les femmes au travail et le travail des femmes »3 qui ont rassemblé 2 000 personnes à la Sorbonne dont une majorité de femmes. Mais ces féministes/lutte de classes dont elle souligne, de fait, la clairvoyance à la veille des élections en 1978, ou après l’arrivée de la gauche au gouvernement, avaient-elles tort, en 1972, quand elles encouragaient le MLF à « sortir de l’ombre »4, à aller dans les quartiers à la rencontre d’autres femmes, à lier la lutte des femmes et la lutte de classe, à s’organiser démocratiquement ? Pour F. Picq, c’était demander au MLF « qu ’il ne soit pas le MLF », ce qui expliquerait la « réaction brutale » (p. 226), de rejet, d’une grande partie du mouvement. Par cette phrase sybilline, F. Picq escamote là, une question qu’elle a soulevée plus frontalement auparavant : <? Le MLF se disait ouvert à “toutes les femmes” : bourgeoises et prolétaires, femmes au foyer et travailleuses, lesbiennes, prostituées, intellectuelles. A vrai dire, il traçait une ligne de démarcation très ferme, rejetant toutes celles qui n ’avaient pas fait les mêmes choix : femmes inféodées (sic) aux organisations gauchistes, associations revendiquant l ’amélioration de la “condition féminine ” sans mettre en cause le “système” ou se dévouant pour un objectif limité. Le Mouvement de libération des femmes ne voulait pas être une organisation. Mais, jaloux de son autonomie politique, il n ’en était pas moins une entité, un symbole, un Tout. Sans y prendre garde il s ’était affublé d’une majuscule » (p. 185). N’est-ce pas là une remise en cause d’une conception élitiste et sectaire du mouvement des femmes ?
D'où vient alors ce sectarisme ? Pour F. Picq, la responsabilité en reviendrait partiellement à ces « militantes inféodées aux organisations » (p. 227) ; incapables de parler de leur oppression personnelle, elles auraient troublé ce climat de douce sororité originelle, avec leur langue de bois. Il y a sûrement une part de vrai dans cette remarque mais le récit que donne Christine Delphy des origines du Mouvement montre que les tensions et les conflits ont été constitutifs du MLF5 ; pour F. Picq, il faudrait également rechercher la racine de cette intolérance dans cet « esprit français [qm\, forgé par des siècles de catholicisme, de révolutions et de luttes incessantes entre ces deux héritages, ne conçoit de vérité qu ’unique et absolue » (p. 185). A notre avis, il faut, plus sûrement encore, faire référence aux fortes traditions staliniennes du mouvement ouvrier français auquel le MLF n’a pas échappé. Après avoir été victimes des anathèmes du PCF contre le mouvement étudiant et les « gauchistes », les pionnières du MLF ont lancé, elles-mêmes, d’autres ana- thèmes contre les « militantes », assimilées à des traîtresses au service de la cause des hommes. La non-mixité n’était plus seulement conçue comme un espace de liberté pour les femmes et un moyen pour elles de se constituer en force collective mais faisait alors l’objet d’une véritable fétichisation.
Pour conclure, nous voudrions inviter F. Picq à corriger son manuscrit, dans une édition ultérieure. En effet, elle ne fait plus œuvre de chercheuse quand elle amalgame « la gauche » et « l’extrême gauche ». Toutes n’avaient pas la même conception du Parti, du centralisme démocratique ou du mouvement autonome des femmes. En ce qui nous concerne, nous n’avons jamais considéré qu’un parti pouvait se substituer à la lutte des opprimé(e)s ; au contraire, son rôle d’avant-garde devait entre autres se mesurer à sa capacité à favoriser « l’auto-organisation » des salarié(e)s en lutte ; en ce sens, la reconnaissance de l’importance d’un « mouvement autonome des femmes », même si elle a nécessité des débats dans les rangs de la Ligue communiste, n’était pas aussi étrangère que cela à nos traditions ancrées dans la lutte antibureaucratique en URSS et en France. Nous n’acceptons pas non plus l’amalgame qui est fait par l’auteure, à propos du viol, entre Libération, Charlie-hebdo et Rouge (p. 241). Si F. Picq avait relu sérieusement Rouge et le N°1 des Cahiers du Féminisme (novembre 1977), elle aurait constaté que nous y défendions le droit pour les femmes de faire appel à la justice contre les violeurs, tout en faisant l’analyse des contradictions auxquelles les féministes se trouvaient confrontées. Il ne semble pas admissible, non plus, d’assimiler les positions de Lénine et celles du PCF en 1956, à propos de la contraception6. On peut regretter enfin que F. Picq n’ait pas d’autre souvenir de la participation des féministes aux manifestations du 1er Mai, que celui de l’année 1976 au cours duquel le service d’ordre de la CGT avait agressé le cortège des féministes ; le 1er mai 1977 avait pourtant constitué une revanche sympathique sur les bureaucrates et les machos de la CGT : la Coordination des groupes femmes de quartiers et d’entreprises avait réussi, en effet, à regrouper 5 000 femmes (parmi lesquelles de nombreuses syndicalistes) en queue du cortège syndical7.
Quel bilan tirer, en définitive, du Mouvement de libération des femmes ? Nous sommes d’accord avec F. Picq lorsqu’elle écrit que « le MLF a inventé un nouveau modèle politique » (p. 281). Mais ce qui constitue l’apport précieux du MLF, ce n’est pas le rejet dans les poubelles de l’histoire du marxisme « obsolète » et des organisations politiques, comme elle semble le penser, mais plutôt la nouvelle définition du politique qu’il a mise à l’ordre du jour. En plaçant au centre de l’analyse des rapports sociaux les contradictions de sexe, en passant au crible de leur critique décapante les rapports « privés », les féministes ont bouleversé radicalement l’idée même de libération, de révolution. C’est à ce bilan que nous invite le livre de F. Picq ; c’est pourquoi, quelles que soient nos réserves, il faut le lire et le faire lire par les jeunes et les moins jeunes.
Josette Trat
Notes
- (1) Nous invitons nos lectrices et lecteurs à lire ou relire le numéro spécial des Cahiers du Féminisme, N° 41/42, publié à l’occasion des dix ans de notre revue, à l’automne 1987, dans lequel nous avions apporté notre contribution à l’histoire des luttes et du mouvement des femmes.
- (2) Touraine A., Gole N., Gilon C., Jac-quin D., Meunier C. : Recherche exploratoire sur le mouvement des femmes (diffusion restreinte), Centre d’analyse et d’intervention sociologique, CADIS, Juillet 1982.
- (3) Etats Généraux : «Les femmes dans le travail et le travail des femmes », 24/25 avril 1982 (brochure de compte-rendu).
- (4) «Sortir de l 'ombre », plate-forme de discussion du cercle Elisabeth Dimitriev du MLF, mai 1972, dans «Brève histoire du MLF, pour un féminisme autogestionnaire », Savelli, 1976. Le cercle E. Dimitriev fut créé en mai 1971 par les militantes de l’Alliance marxiste révolutionnaire.
- (5) Delphy C. : «Les origines du Mouvement de libération des femmes en France », dans Nouvelles questions féministes, 16/17/18, 1991 : 137-147.
- (6) Contrairement au PCF qui s’était opposé, en 1956, à la libéralisation de la contraception, au nom de la lutte contre le «néomalthusianisme », Lénine, lui, tout en dénonçant la «doctrine sociale des néomalthusiens », s’était prononcé contre toute forme de répression au nom de «la liberté de propagande médicale et (de) la défense des droits démocratiques élémentaires pour les citoyens et citoyennes », Lénine : «La classe ouvrière et le néomalthusianisme », dans La femme et le communisme, Editions sociales, 1951, deuxième édition : 132-134.
- (7) Ce cortège fut d’ailleurs suffisamment impressionnant pour qu’une responsable de l’UD-CGT de Paris le mentionne lors de la VI c conférence des femmes de la CGT, en mai 77 cf. «Les Questions qui font bouger », 6e conférence CGT, Femmes salariées d’aujourd’hui, CGT 1978.