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Polygamie : Pasqua défenseur des femmes ?

· Cahiers du féminisme, n° 66, automne 1993 · p. 9-13 · 4 236 mots

Entretien avec Coumba Touré, Isabelle Gillett.

Plusieurs mesures de la loi Pasqua sur Ventrée et le séjour des étrangers portent sur la situation des étrangers polygames et le regroupement familial polygamique. Pour éclairer cette question , nous avons rencontré deux militantes du GAMS, association qui lutte depuis plusieurs années contre les mutilations sexuelles et toutes les pratiques traditionnelles discriminatoires, et qui vient de réaliser une enquête sur la polygamie en France (cf. encadré page 10).

♦ Quelle est la réalité de la polygamie en France aujourd’hui ? Quelle est la situation -avant l’entrée en vigueur de la loi Pasqua -de ces familles polygames ?

Isabelle Gillette -On ne dispose pas jusqu’ici de chiffres précis. D’un rapport à l’autre, les estimations du nombre de familles polygames varient de 3 500 à 21 000. L’INED est en train d’effectuer une étude très précise à ce sujet, mais les résultats ne sont pas encore connus.

Coumba Touré -La polygamie n’est pas reconnue en France : le plus souvent, les maris se débrouillent pour faire venir leurs épouses avec un visa de tourisme. Elles ne sont pas déclarées et restent clandestines, sans carte de séjour et sans couverture sociale : même si elles arrivent à se faire régulariser (après la naissance d’un enfant sur le sol français, s’il est déclaré français), seule la première épouse peut être prise en charge par la Sécurité sociale, au titre d’ayant-droit du mari. Les autres épouses sont laissées à elles-mêmes : si elles tombent malades, elles sont obligées de tricher avec la carte de séjour de la première épouse, ou alors elles ne sont pas soignées. Quand elles sont enceintes, en général elles vont accoucher à la maternité, mais elles doivent sortir dès le lendemain, car on ne peut pas les prendre en charge et le mari n’a pas les moyens de payer les frais d’hospitalisation.

I. G. -Dans le droit français, la bigamie est frappée de nullité, selon l’article 147 du Code civil, et constitue un délit puni de six mois de prison (article 340 du code pénal). Mais en 1980, un arrêt du Conseil d’Etat, l’arrêt Mont-cho, a autorisé un regroupement familial polygame. Monsieur Montcho, un Béninois, avait demandé la régularisation de sa seconde épouse : celle-ci vivait en France depuis plusieurs années sans titre de séjour et avait donné naissance à plusieurs enfants. Le préfet avait refusé cette régularisation et pris un arrêté d’expulsion. Le Conseil d’Etat, saisi, a cassé cette décision, considérant que la présence en France de Madame Montcho ne constituait pas une menace pour « l’ordre public » et se référant à un précédent arrêt qui reconnaissait le droit des étrangers à une « vie familiale normale ».

Implicitement, le Conseil d’Etat a reconnu ainsi le droit au séjour d’une seconde épouse. Cela a été entériné par une circulaire du ministère des Affaires sociales adressée aux préfets et disant, en gros : pour avoir droit au regroupement familial, quand on a une épouse, il faut tel revenu, tant de m2 ; pour deux épouses, il faudra donc tel revenu, tant de m2, etc. L’arrêt Montcho a été très vite connu dans les milieux immigrés et à l’étranger. Mais les préfets, très souvent, ne sont pas d’accord avec cette déci- sion du Conseil d’Etat et donnent des consignes beaucoup plus restrictives à leurs services, ou bien font traîner les dossiers. Ce qui explique que beaucoup d’Africains préfèrent continuer à faire venir leur deuxième ou troisième épouse avec un visa de tourisme ou de transit, hors procédure du regroupement familial. Ils s’arrangent avec un frère ou quelqu’un de leur famille, c’est plus simple. Ils ont, en outre, une plus grande main-mise sur une femme en situation irrégulière que sur une femme parfaitement en règle.

C. T. -C’est surtout cela ! Quand ces femmes arrivent en France, les maris leur font savoir tout de suite : ici on ne sort pas, on ferme la bouche, on ne parle pas à n’importe qui. Elles restent complètement isolées.

En Afrique, les femmes sont très indépendantes : elles ont souvent un petit terrain qu’elles cultivent, elles gèrent leur budget, elles ont le monopole de ce qu’elles font. Pour la famille, la cuisine, c’est elles qui décident. Et ici, brusquement, elles n’ont plus aucun droit, elles deviennent complètement dépendantes. C’est le mari qui a le salaire, et qui le dépense comme il l’entend ; c’est lui qui va faire les courses au supermarché, parfois même qui décide ce qu’il faut cuisiner. En outre, c’est lui qui perçoit les allocations familiales pour tous les enfants, quelle que soit leur mère. Ici, il est le patron, le pacha, il a tout ; les femmes, elles, sont complètement démunies, et obligées d’accepter toutes les contraintes.

partager la même chambre, avec juste un rideau au milieu ! C’est aberrant !

Mais la plupart des Africaines qui viennent en France dans le cadre de ces mariages polygames n’ont aucune idée, quand elles arrivent, de la vie qui les attend ici. Pour que cela se sache, il faudrait que celles qui sont déjà installées en France rentrent au pays, qu’elles puissent en parler. Or, une fois qu’elles sont là, elles sont là... Elles restent dix, vingt ans. Elles auraient bien envie de partir mais, sans carte de séjour, elles ne pourraient plus revenir ensuite -et le mari en profite : si tu pars, tu ne reviens plus. Ne pas revenir, ce n’est pas tellement cela qui les tracasse. Le problème, c’est que les maris n’acceptent pas qu’elles repartent avec les enfants, car ils ne veulent pas perdre les allocations familiales. Or, pour une Africaine, ses enfants sont tout ce qu’elle a au monde. La séparer d’eux, c’est lui faire tout le mal qui puisse lui être fait. Alors, elles acceptent de rester ici, des années durant. . . Et c’est le mari qui retourne au pays en vacances, et qui raconte ce qu’il veut.

C’est pourquoi, avec d’autres associations, nous demandons que dans les ambassades de France des différents pays, avant de délivrer des visas touristiques, des informations soient données à ces femmes sur la façon dont les gens vivent ici, dans l’immigration, sur ce qui les attend. . .

♦ Celles qui sont déjà installées en France, comment vivent-elles cette situation, comment réagissent-elles ?

Groupe femmes pour l’abolition des mutilations sexuelles et autres pratiques nuisibles à la santé des femmes et des enfants (GAMS)...

femmes, 8 cité Prost, 75011 Paris.

Tél. : 43 48 10 87.

Permanences le mardi de 14 h à 17 h et le jeudi de 10 h à 13 h (il est préférable de téléphoner pour prendre rendez-vous).

Publications :

« La polygamie en France et le rôle des femmes », par Isabelle Gillette. Editions GAMS. Disponible en novembre 1993, au tarif de 50 F (port compris), au siège du GAMS à Paris.

« L’excision et sa présence en France », 1992, 45 F (port compris).

♦ La polygamie est donc beaucoup plus mal vécue ici ?

C. T. -La polygamie en France est très différente de ce qu’elle est en Afrique. Ne serait-ce que le fait de partager le même appartement, parfois la même pièce ! Là-bas, chacune a son petit chez-soi, son intimité. Dans le Coran comme dans la tradition animiste, un mari n’a pas le droit d’imposer la cohabitation à ses épouses : une femme c’est une maison, c’est une famille. Quand un homme prend une deuxième épouse, c’est qu’il a la capacité d’entretenir deux familles. Obliger les coépouses à cohabiter, c’est illégal. Or c’est ce qui se passe ici, où parfois elles doivent même

I. G. -L’an dernier, nous avons fait une enquête sur la polygamie dans quelques quartiers, à Reims, à Mantes-la-Jolie, aux Mureaux. Les femmes se sont vraiment mobilisées pour cette enquête, on sentait qu’elles étaient motivées, qu’elles avaient envie de s’exprimer ! C’était impressionnant, tout ce qu’elles avaient à dire sur ce sujet. A mon avis, si elles avaient une autonomie financière, beaucoup quitteraient leur mari, elles ne resteraient pas en situation de deuxième ou troisième épouse.

C. T. -Je suis sûre que si elles avaient la possibilité de se prendre en charge, les Africaines n’accepteraient pas cela : partager le lit conjugal avec la co-épouse, chacune à tour de rôle, c’est une vie qui n’est pas autorisée par notre culture !

Aujourd’hui les femmes commencent à se retrouver, à parler. Des associations comme la nôtre organisent des animations, des rencontres. On parle de la façon dont elles vivent ici, de la polygamie, de l’excision et de ses méfaits. Beaucoup de ces femmes ont envie de changer, mais sans formation, sans travail, comment faire ? Comment trouver l’argent nécessaire pour avoir un logement indépendant pour elles et leurs enfants ? Certes, il y en a de plus en plus qui travaillent, qui font des ménages dans des entreprises, par exemple ; les maris ne l’acceptent pas toujours très bien, cela crée des conflits. Malgré tout, elles s’entêtent, cela prouve qu’elles ont envie de changer. Mais ce sont surtout des « petits boulots », deux ou trois heures par joürrcela ne suffit pas pour payer un loyer !

Si

•X. .la . -

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♦ La loi Pasqua sur Ventrée et le séjour des étrangers interdit désormais le regroupement familial pour les familles polygames. Quelle est votre position à ce sujet ?

I. G. -Les associations de femmes immigrées, en liaison avec des femmes juristes, avocates, assistantes sociales, etc., travaillent beaucoup sur la polygamie et les solutions à apporter à ces situations dramatiques. L’année dernière, notamment, nous avons participé à une journée de réflexion organisée par la CIMADE ', à laquelle étaient présentes également de nombreuses associations, comme l’Association des femmes africaines du Val d’Oise (AFAVO), l’Association des femmes africaines de Sarcelles et environs (AFASE), le Mouvement pour la défense des droits de la femme noire (MODEFEN), etc. Nous sommes toutes arrivées à la même conclusion : étant contre la polygamie, nous ne pouvons accepter qu’elle soit reconnue légalement en France. Nous demandons donc l’arrêt total du regroupement polygame.

♦ Vous êtes alors favorable à la mesure prise par Pasqua ? Mais il est évident que , pour lui, la polygamie n ’ est qu ’un prétexte. Son objectif est d’essayer d’obtenir un consensus autour de sa politique répressive en entretenant le fantasme d’une « invasion » de la France par les « Africains polygames prolifiques »...

I* G. -Oui, c’est certain qu’il y a beaucoup de fantasmes autour de la polygamie, et que le gouvernement joue là-dessus. Je sais aussi que certains ne vont pas manquer d’essayer de récupérer nos propos : « Vous voyez, elles disent bien que les femmes entrent en France de manière illégale ». Nous avons une amie africaine qui répète souvent : « Attention, il ne faut pas dire cela, cela fait le jeu de Le Pen. » Elle a raison quelque part. Mais en même Jemps, nous pensons que cela ne doit pas nous bloquer, nous empêcher de dénoncer ce qui nous paraît devoir l’être. Lors du débat au Parlement sur la loi Pasqua, nous avons été contactées par des journalistes et des militants antiracistes : pour certains, il aurait fallu défendre la polygamie sous prétexte que Pasqua voulait l’interdire. On ne peut pas dire des choses pareilles ! Quand on connaît les conséquences de la polygamie pour les femmes et pour les enfants, on peut se demander comment des êtres humains ont pu fermer les yeux sur de telles situations -dix, vingt personnes qui vivent ensemble dans une pièce ou deux. Cela va à l’encontre de l’humanisme le plus ordinaire !

C. T. -Oui, qu’on arrête cela ! Même si c’est Pasqua, il faut voir la réalité en face. Qu’elle soit française, malienne ou sénégalaise, une femme est une femme : sur le sol français, la polygamie ne doit pas être autorisée, c’est tout !

I. G. -Lors de cette rencontre organisée par la CIMADE l’an dernier, il y a eu accord de toutes les femmes présentes -des femmes de toutes nationalités, françaises, africaines, maghrébines -pour demander au gouvernement l’arrêt de la polygamie. Il a été décidé de publier un Livre blanc, où seraient exposées toutes les situations, afin d’appuyer cette demande. Il est très regrettable que ce Livre blanc n’ait pas pu sortir avant la loi Pasqua : on aurait alors bien compris que la revendication des femmes, c’est l’arrêt de la polygamie, mais évidemment pas pour les mêmes raisons que Pasqua ! Pour nous, il s’agit de dire : « On refuse que des femmes, en France, en 1993, soient obligées de partager le même lit ». Tandis que la loi Pasqua se situe dans une logique répressive et discriminatoire qui va à l’encontre des intérêts des hommes et des femmes immigrés, et de ceux des femmes en général, quelles que soient la couleur de leur peau ou leurs origines.

En fait, c’est la gauche qui aurait dû prendre des mesures contre la polygamie, dans une philosophie non discriminatoire. Mais au contraire, elle l’a encouragée, en autorisant le regroupement familial polygame. Le Parti socialiste n’a pas su prendre ses responsabilités vis-à-vis de la polygamie, pas plus que vis-à-vis de l’excision. Sans doute, cette attitute est-elle le fruit d’une sorte de mauvaise conscience collective vis-à-vis de la façon dont les Français, pendant la colonisation, ont cherché à imposer à « l’autre » leur vision du monde.

Aujourd’hui, cette mauvaise conscience conduit à l’excès inverse : au nom du « respect des cultures », il ne faut plus rien dire. L’excision, la polygamie, toutes ces pratiques traditionnelles discriminatoires, il ne faut pas y toucher. . .

A cela s’ajoutent sans doute des enjeux politiques : ne pas créer d’incident diplomatique avec les pays concernés. C’est ainsi qu’on a autorisé un Marocain à épouser sa deuxième épouse à l’ambassade du Maroc en France. Du coup, il y a des Maliens qui vont se marier à l’ambassade du Mali puisque, à nouveau, un arrêt du Conseil d’Etat a légitimé ce type de pratique. Tout cela, bien sûr, sous la gauche.

♦ Ce qui n ’ a pas empêché ladite « gauche » de prendre en même temps des mesures restrictives contre l’immigration, contre le regroupement familial notamment, en 1984... Pensez-vous vraiment que c’est par une loi qu ’on pourra faire disparaître la polygamie ? Les maris polygames vont sans doute essayer de se débrouiller pour continuer à faire venir une deuxième ou troisième épouse, en contournant la réglementation, et ces femmes vivront dans une clandestinité encore plus grande. La loi Pasqua ne fera pas reculer beaucoup la polygamie. En revanche elle va multiplier les situations de clandestinité et permettre un renforcement de la répression.

I. G. -Nous en sommes bien conscientes. Mais il est très important, sur le plan symbolique, que l’on puisse dire : en France la polygamie n’est pas autorisée. Lors de notre enquête, ou lors de la rencontre de la CIMADE, j’ai découvert des femmes qui, sans être des féministes, sans être des militantes associatives, tiennent des discours extrêmement sévères à ce sujet. Des femmes qui viennent directement de leur milieu rural, qu’on a amenées ici sans leur demander leur avis. Toutes disent : « Stop, il faut faire quelque chose, on ne peut plus rester dans cette situation ! » Mais individuellement, elles ne peuvent pas faire grand chose. Les associations de femmes doivent se faire leur écho, leur porte-parole.

Certaines Africaines vont même beaucoup plus loin et demandent que les deuxièmes et troisièmes épouses soient renvoyées au pays.

♦ Et quelle est votre position ?

I. G. -Sur ce point, beaucoup d’entre nous ne sont pas d’accord : les femmes qui sont déjà là, c’est vrai qu’elles vivent mal, mais au moins elles ont leurs enfants, elles peuvent éventuellement divorcer et refaire leur vie ici ; si elles sont renvoyées en Afrique, elles seront confrontées à la belle-famille qui ne comprendra pas ce qui s’est passé, elles seront séparées de leurs enfants (le mari les gardera pour continuer à toucher les allocations familiales), elles seront encore plus perdues qu’ici.

C. T. -Non, on ne peut pas les renvoyer ! Je suis d’accord pour qu’un frein soit mis à cette polygamie. Mais celles qui sont déjà là, elles sont là, et ce sont des êtres humains : qu’elles soient première, deuxième ou troisième épou se, elles doivent avoir les mêmes droits. L plupart n’ont pas demandé à venir ici, ni à êtri troisième ou quatrième épouse : en général, ci sont des mariages arrangés par les familles, 01 les met dans l’avion et elles viennent retrouve un mari qu’elles connaissent à peine. Mainte nant elles vivent ici, elles ont des enfants quand elles tombent malades ou quand elle; accouchent, elles ont besoin et elles ont droit ; l’assistance médicale, il faut qu’elles puissen bénéficier d’une couverture sociale. Se déme ner pour aider ces femmes à obtenir une prisi en charge et à régulariser leur situation, cela ni veut pas dire pour autant accepter la poly garnie !

Nous disons également qu’il n’est pas nor mal que l’époux polygame soit le seul alloca taire de ses enfants : ses épouses ont besoin d< quelque chose pour vivre, c’est elles qu devraient toucher les allocations familiales.

♦ Le GAMS, à l’origine, s’est constitué pom lutter contre les mutilations sexuelles. Qu’est ce qui vous a amenées à élargir votre chami d’action à la polygamie ?

I. G. -Nous étions de plus en plus souven interpellées sur cette question par des femmei africaines : ces femmes souffraient, elles n< savaient pas à qui en parler, elles se sont tour nées vers les militantes africaines de notn association.

C. T. -Nous participons depuis longtemps dans plusieurs communes, à des permanences dans les centres de PMI, au Planning familial etc. Nous informons les familles des risque: liés à l’excision, aux pratiques traditionnelles aux mariages précoces. Très vite, les femme: savent que nous sommes là, que nous parlon: leur langue [ Coumba parle le bambara et h soninké]. Elles viennent nous voir, souven simplement pour discuter. Parfois, ce sont le: assistantes sociales qui font appel à nous -pai exemple, quand elles apprennent qu’un père < décidé de retirer sa fille de quatorze ans de l’école et de l’envoyer au pays pour la marie: là-bas. Nous allons alors avec elles dans le: familles.

♦ La question de la contraception est-elli abordée dans ces permanences ?

C. T. -C’est un sujet très délicat. La contra ception n’est pas autorisée dans ces famille: polygames : ces femmes sont là pour procréer c’est tout. Après plusieurs grossesses, elle: sont épuisées, souvent anémiées. Nous le: informons sur la contraception. Mais il fau que tout soit gratuit (consultations, analyses contraceptifs), puisqu’elles n’ont pas de reveni propre, et le mari ne doit pas être au courant d’où l’importance de la présence d’une femme africaine comme elles, pour leur expliquer le: problèmes, les aider (par exemple, à demande: que les résultats du laboratoire soient envoyé: au centre de planification et non au domicile) les rassurer. Il y a maintenant pas mal de femmes qui prennent une contraception -pilule ou stérilet -, qui l’acceptent bien.

♦ Tout ce travail est-il rémunéré ?

I. G. -Le GAMS, pendant dix ans, n’a fonctionné que sur la base du bénévolat. Ce n’est que récemment que nous avons enfin obtenu quelques vacations, qui restent très insuffisantes et peuvent être remises en cause à tout moment. Parallèlement a commencé à se développer ce que l’on appelle le réseau des « Femmes-relais ». Au départ, il s’agissait de femmes africaines arrivées en France avec un niveau d’éducation un peu plus élevé, qui d’emblée parlaient bien le français, savaient lire et écrire, et ont su très vite se débrouiller avec les administrations : elles ont pu aider celles qui sont arrivées ensuite, venant directement de leur village, complètement perdues, ne parlant pas un mot de français, souvent avec des enfants en bas âge. De manière d’abord spontanée et bénévole, les premières ont servi d’interprète et d’intermédiaire entre les nouvelles arrivées et les administrations, les centres de protection maternelle et infantile, la Sécurité sociale, etc. Mais cela a pris une telle ampleur que certaines y consacraient quasiment 24 heures sur 24. A l’initiative de quelques femmes comme Coumba ou Khadi, une autre militante du GAMS, elles ont donc cherché à faire reconnaître ce travail et à obtenir un statut. C’est ainsi que se sont mis en place les premiers réseaux de femmes-relais, dans quelques municipalités : Les Mureaux, Mantes-la-Jolie, Le Havre. Mais nous voudrions que ce soit le gouvernement qui leur donne ce statut, et qu’il leur assure une véritable formation, sur la sécurité sociale, les Assedic, etc., sur tous les rouages administratifs, car il ne s’agit pas d’un simple service d’interprétariat.

♦ De plus en plus de femmes, vous l’avez montré, remettent en question la polygamie, telle qu’elle est vécue ici, dans l’immigration. Mais que pensent-elles de la polygamie en Afrique, du principe même de la polygamie ?

C. T. -Il ne faut pas poser le problème de cette façon. Il ne s’agit pas de savoir si les femmes aiment ou n’aiment pas la polygamie dans tel ou tel cadre, il faut partir de la façon dont leurs mariages sont contractés : ce ne sont pas des mariages d’amour. Elles ne choisissent pas. Si on leur laissait le choix, ces femmes ne vivraient pas le régime polygame, pas du tout. Mais ce système est officialisé, elles sont obligées de l’accepter. Simplement, elles le supportent mieux en Afrique, car il n’est pas vécu de la même façon.

? Si elles quittent la France et rejoignent l’Afrique, elles rejoignent l’Afrique avec toutes ses contraintes : elles ne retournent pas dans leur famille, elles doivent aller dans la famille du mari. Le divorce est difficile. Les enfants ne leur appartiennent pas, ils appartiennent au mari : la femme n’a rien, elle n’est qu’un objet qui fait partie du mariage.

L G. -La polygamie est mieux vécue en Afrique, mais les Africaines ne sont pas pour autant contentes de ce régime. A plusieurs reprises, des femmes se sont révoltées, pour obtenir au moins une certaine réglementation.

Dans les années cinquante, au Cameroun, par exemple, les femmes ont fait la grève du lit (elles ont refusé tout rapport sexuel) et ont manifesté dans la rue, avec des pancartes. Le mouvement a été largement suivi. A la suite de ce mouvement, elles ont obtenu, en 1962, un code de la famille qui donne le choix entre « option monogame » et « option polygame ». Cela n’a rien d’extraordinaire, certes -c’est toujours le mari qui choisit, on ne demande, bien sûr, pas l’avis de la femme -, mais avant c’était la polygamie, un point c’est tout.

C. T. -Au Mali également les femmes se sont mobilisées, dans les années cinquante-soixante, pour qu’il y ait un minimum de réglementation, de partage, entre les co-épouses, pour éviter qu’une première épouse ne se retrouve, du jour au lendemain, complètement délaissée au profit d’une jeune nouvelle. Mais en France, aujourd’hui, elles retrouvent ce problème : elles ont l’impression de retourner vingt ans en arrière !

Propos recueillis par Anne-Marie Granger

Comme l’excision, la question de la polygamie suscite des débats passionnés...

peines de prison pour les parents des fillettes excisées dans le premier cas, l’expulsion ou la fermeture des frontières dans le deuxième, sont-ils des moyens efficaces et légitimes de combattre ces pratiques ? Les réponses sont loin d’être simples.*

Dénoncer les mesures Pasqua visant la polygamie comme une atteinte parmi d’autres aux droits des étrangers et leur opposer simplement le droit de tout individu de vivre en famille ou l’argument du « respect des cultures », c’est faire bien peu de cas de la discrimination fondamentale que représente le système polygamique et de la souffrance des femmes qui en sont victimes.

Peut-on pour autant, au nom du principe d’égalité hommes-femmes et du respect de la dignité des femmes, se féliciter de ces mesures ? Au delà de l’aspect symbolique évoqué par les militantes du GAMS, il faut s’interroger sur les conséquences concrètes de cette loi.

En adoptant des règles répressives, ne va-t-on pas rendre plus difficile encore la situation des personnes qui sont justement les premières victimes de la polygamie -les femmes et les enfants -, soit en les enfermant encore plus qu’aujourd’hui dans des situations de clandestinité et de non-droit, soit en les refoulant sans égards du territoire français ? Peut-on délibérément décider qu’une épouse aura des droits et l’autre (les autres) non ? Que certains enfants pourront vivre avec leurs deux parents, et pas d’autres, selon que leur mère est première ou deuxième épouse ?

Certes, la polygamie en France est source de nombreuses souffrances, de tensions parfois violentes. Mais peut-on décider, au nom de l’ensemble des femmes concernées, qu’il est préférable pour elles de rester au pays -en général sous la coupe de la belle-famille -, à l’heure où la plupart de ces pays s’enfoncent dans une misère de plus en plus grande ?

Nous ne prétendons pas apporter de réponse tranchée à toutes ces questions. Mais nous restons convaincues que ce n’est pas la logique répressive qui pourra résoudre ces problèmes. Il n’y aura pas d’avancée possible, à notre avis, en dehors d’une lutte résolue pour un statut autonome des femmes immigrées, qui ne lie pas leur droit au séjour à leur situation conjugale, et d’une bataille idéologique, en lien avec les femmes qui se battent dans leur pays respectif, contre toutes les pratiques qui nient les droits des femmes.

A.-M. G.

Notes

  1. 1 -Colloque de l’Université populaire féminine intergénérations, Paris, 27 novembre 1992 : «La polygamie » (CIMADE, 46, boulevard des Bati-gnolles, 750 1 7 Paris).
  2. * Sur l'excision, voir les Cahiers du féminisme n° 51, hiver 1989 et n° 57, été 1991

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