Les 22 et 23 octobre, sfest déroulé à Bruxelles un important colloque sur le thème « Les femmes et l’extrême droite », à l'initiative de Charte 91 et de V Université des femmes.
Nous reproduisons ici l'interview d'une des intervenantes,
Jo De Leeuw, parue dans le journal de nos camarades de Belgique (La Gauche,
3 novembre 1993)
♦ Il ressort du colloque que pour l’extrême droite, aujourd’hui comme hier, les femmes forment une cible importante. Comment expliquer cela ?
Jo De Leeuw -Le fascisme n’est pas seulement un système répressif et violent, il est en même temps une tentative de constituer un « nouvel ordre social » qui englobe tous les aspects de l’existence. Pour y arriver, le fascisme doit construire un mouvement de masse qui non seulement détruit par la violence toutes les formes d’organisations démocratiques ouvrières et progressistes, mais aussi qui leur substitue ses propres formes organisationnelles et ses propres contenus. Les femmes sont au cœur d’une telle stratégie, parce qu’elles ont une position clef entre la vie publique et la vie privée. Les fascismes italien et allemand attacheront beaucoup d’importance à toutes les questions liées aux femmes. Rex et le VNV, dans les années trente et aujourd’hui, le Vlaams Blok de même. Ils définissent avec précision le rôle que les femmes devraient remplir dans la constitution de la « communauté nationale » (Eigen volk eerst).
♦ Les femmes semblent, dans certaines circonstances, sensibles au discours de l’extrême droite ?
J. D. L. -Oui, et pas seulement dans les années trente. Aujourd’hui, l’étude réalisée par Ann Carton (KUL) montre qu’il n’y a pas de différence significative entre le vote des femmes et des hommes en faveur du Vlaams Blok. Ce qui en soi est déjà significatif pour un parti que l’on présente comme antifemmes.
Mais en plus, certains groupes de femmes ont tendance à choisir plus clairement le VB, comme les femmes isolées socialement. Dans une société où tout le monde est de plus en plus aliéné par les conditions de travail flexible, l’insécurité de l’existence et la perte de mécanismes de solidarité élémentaire, et où les femmes subissent davantage ces situations, il n’est pas étonnant qu’un discours qui prend ces problèmes en compte puisse avoir une influence. Surtout si l’on se trouve dans une situation de crise de perspectives des grandes organisations ouvrières traditionnelles (syndicats et partis). Le discours fasciste est à la fois un discours qui souligne la crise de la politique et qui lui oppose un discours bas sur des valeurs. La radicalisation de ces valeurs traditionnelles, comme par exemple le modèle autoritaire de la famille, apparaissent dès lors comme une alternative à la montée de la violence et de l’égoïsme dans nos sociétés.
Est-il si étonnant de constater que les femmes qui sont traitées comme une force de travail mal payée, comme des objets sexuels, et qui sont sous-représentées à tous les niveaux de la société, sont sensibles à un discours qui revalorise leur rôle social ?
Ce que la gauche, les progressistes en général, ne saisissent toujours pas, c’est que le dépassement de l’oppression des femmes est un biais des plus radicaux pour changer l’ensemble des relations sociales.
♦ Le débat très intéressant sur les principes d’« égalité » et de « différence » offre-t-il la possibilité de quitter les sentiers battus de la lutte antifasciste ?
J. D. L. -Penser à partir de la position d’un groupe opprimé peut être fructueux pour comprendre les relations concrètes d’oppression dans une société donnée, cela peut être nécessaire pour comprendre l’histoire. Dans une situation défensive, ce type de pensée peut déboucher sur un repli où les différences deviennent des justifications pour cantonner certains groupes dans des rôles naturels et abandonner la lutte pour l’égalité des droits. Ce fut déjà le cas des organisations de femmes qui, sous le fascisme, cantonnèrent leur action dans un Lebensraum. C’est-à-dire un espace de vie séparé de la vie publique. Aujourd’hui de telles idées de repli pourraient se développer dans les milieux progressistes. Par exemple, lorsque, sous couvert d’un discours sur la qualité de la vie, on propose que les femmes s’occupent des soins de proximité, plutôt que de poursuivre la lutte pour l’égalité des salaires et des conditions de travail. Face à la montée de l’extrême droite, les thèmes du débat sont à la fois une prise en compte plus radicale du point de vue des femmes et la poursuite de la lutte pour l’égalité.
♦ Quelles peuvent être les suites d’un tel colloque, le premier du genre en Belgique ?
J. D. L. -Le premier acquis du colloque est la qualité et l’originalité des analyses fournies, au plan historique, au plan philosophique et aussi au plan sociologique avec des analyses très actuelles sur l’électorat du Vlaams
Blok. Mais le colloque a également montré le rapport entre ces phénomènes et la situation actuelle. L’attention et la participation d’un public nombreux, les échos dans la presse, la radio et la télévision, la proposition d’un grand éditeur de prendre en charge la publication des actes sont des signes de l'intérêt suscité par ce colloque.
Le second acquis est que nous avons rassemblé des femmes compétentes dans ce domaine, que nous avons mis en place un vaste réseau. Nous comptons bien utitiliser cette qualité pour renforcer la lutte contre la montée de l’extrême droite, mais aussi face à la régression sociale en cours.
Qül DÉFENDRA ÏASLIMA NASRIN ?
Voilà cinq ans que Salman Rushdie a été « condamné » à mort par l’imam Khomeyni en Iran pour « blasphème ». Nous nous réjouissons que grâce à la solidarité des intellectuel(le)s et à la protection des services secrets britanniques, il ait pu jusqu’à maintenant échapper à ses sbires. La romancière féministe Taslima Nasrin, 3 1 ans, subit dorénavant le même sort que l’écrivain britannique. Mais c’est une femme, et, de surcroît, originaire du Bangladesh. On peut craindre qu’elle ne bénéficie pas du même mouvement d’opinion que Salman Rushdie si les féministes du monde entier ne se mobilisent pas en sa faveur. Le 8 mars ne serait-il pas une belle occasion de manifester notre solidarité à son égard ? !
Cf. sa tribune libre publiée dans Libération du 21 décembre 1993.