Les Editions des Femmes viennent de publier en français le livre de la journaliste américaine Susan Faludi, intitulé Backlash (traduction littérale : Le Retour de manivelle). L’ouvrage qui a connu, depuis sa parution en 1991 aux Etats-Unis, un énorme succès avait obtenu le prix Pulitzer destiné à récompenser chaque année la meilleure enquête journalistique. Si l’on en juge par la rapidité de la réédition de la version française, le livre connaît un succès quasi identique en France. L’auteur, féministe engagée, y démonte longuement les mécanismes de l’offensive menée contre les femmes dans l’Amérique de Reagan et Bush.
La revanche
Susan Faludi illustre par une série d’exemples combien les années quatre-vingt furent, après la vague féministe de la décennie précédente, une période de tentative de reconquête du terrain perdu par les conservateurs américains et, au-delà de ces derniers, par une majorité d’hommes peu disposés à accepter le nouveau statut des femmes. Reagan n’apporta pas seulement avec lui un credo hyperlibéral en économie (qu’il n’appliqua d’ailleurs pas), une hystérie militariste contre l’« empire du mal », pourtant bien mal en point, et ses talents à utiliser les médias. Avec lui, revint aussi l’Amérique profonde, enracinée entre Bible et dollar, acharnée à insuffler son moralisme gluant à une société encore traumatisée par la guerre du Vietnam et mal remise de la « contestation des valeurs » des années soixante/soixante-dix. La « nouvelle droite », la « majorité morale », redevenues à la mode, sanctifiées par l’appui populaire qui ne fit jamais défaut à Reagan, bénéficièrent du formidable appareil à produire de l’idéologie que constituent les médias américains. Beaucoup plus qu’en Europe, le système se boucle sur lui-même avec des mécanismes qui seraient totalitaires si une idéologie ne chassait l’autre, la nouveauté étant source de nouveaux profits et somme toute plus divertissante que l’étemel ressassement des « vérités » de la veille.
Il reste que l’offensive antiférhiniste des années quatre-vingt fut, comme le montre Faludi, à la fois brutale et globale. Il y en avait pour tout le monde et sur tous les thèmes à la fois.
Version sociologisante (auteurs : sociologues universitaires et journalistes ; cible : public cultivé) : l’équilibre de la nation américaine est menacé par la chute de la démographie provoquée par le travail des femmes ; l’équilibre de l’entreprise américaine est menacé par le travail des femmes qui démotive les hommes, surtout lorsque les femmes ont accès à des emplois bien payés.
Version psychologisante (auteurs : psys divers et journalistes ; cible : tout le monde) : le féminisme a fait perdre aux femmes leur féminité ; les hommes n’en veulent plus, elles ne se marient plus, sont très malheureuses sans hommes, les hommes se sentent dévirilisés ; il faut retrouver la « distinction » sexuelle.
Version en technicolor : les films et les kilomètres de feuilletons (les soaps hollywoodiens) qui mettent en images la « version psychologisante » déjà évoquée, avec la femme indépendante dans le rôle du méchant qui meurt à la fin, accablée par sa perfidie ou par le désert d’une vie sans homme ; cible : le public populaire.
Version hard : le mouvement New Age, réservé aux hommes ; on passe des week-ends en forêt pour retrouver ses instincts primitifs de mâle violent indûment émasculé par la civilisation et pour apprendre à mater les femmes ; (auteurs : un ancien contestataire de 68 et quelques cinglés de ses amis ; cible : d’autres cinglés).
Version religieuse (auteurs : les Eglises, les sectes et les prédicateurs écumants des médias ; cible : l’Amé- rique populaire) : « La soumission est le dessein de Dieu pour les femmes. »
Version ex-féministe (auteurs Betty Friedan, Germaine Greer et bien d’autres ; cibles : les femmes qui ont été ou restent féministes) : le féminisme comme la gigantesque supercherie qui a fait notre malheur, nous qui ne sommes heureuses qu’à travers mari et enfants (voir version psychologisante).
Variante : le féminisme anti-« naturel » qui nie la « différence » fondamentale des sexes et appauvrit la civilisation en faisant ressembler les femmes aux hommes.
Des femmes qui font de la résistance
En dépit de la démonstration sur le caractère global de l’offensive, le livre de Faludi est plutôt roboratif. Les femmes américaines paraissent, en effet, peu convaincues par l’avalanche d’arguments qui s’abattent sur elles : le taux d’activité féminine continue à monter ; les sondages montrent que la fée du logis n’est pas l’archétype auquel la majorité s’identifie ; la violence des campagnes contre l’avortement n’empêche pas la plupart des femmes d’être « pro-choice » (liberté de choisir) et de voter pour les hommes politiques qui se prononcent dans ce sens. Jusqu’aux plus acharnées des femmes antiféministes qui font exactement ce qu’elles conseillent aux autres de ne pas faire : une carrière... en vendant de l’antiféminisme.
En revanche, les discriminations salariales et à l’emploi, les brutalités exercées contre les femmes par leurs collègues masculins dans les entreprises, les tentatives de contrôler le corps des femmes enceintes sont sans commune mesure avec ce que l’on connaît en Europe occidentale où l’égalité des sexes est pourtant loin d’être à l’ordre du jour. A titre d’exemple, Faludi rapporte l’histoire épouvantable d’une jeune femme enceinte, atteinte d’un cancer, au sujet de laquelle on réunit un tribunal qui décide contre son gré de lui faire une césarienne, opération qui ne peut que la tuer, pour tenter de sauver son bébé. Celui-ci est mort-né, la jeune femme décède, un nouveau tribunal donne tort au premier... Hollywood produit une série télévisée qui se termine par la décision de tuer la mère, le bébé naissant en pleine forme...
Moralisme, juridisme, hypocrisie, voyeurisme médiatique, tout l’immonde l'« Amérique reaganienne » se concentre dans cette histoire. Le livre de Faludi, même s’il aurait pu gagner en concision, est un utile réquisitoire contre cette Amérique.
Oriane Mericourt