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DOSSIER

Grande-Bretagne : Retour aux «valeurs fondamentales»

· Cahiers du féminisme, n° 67-68, hiver 1993 - printemps 1994 · p. 23 · 833 mots

Au dernier congrès du parti conservateur britannique, à l’automne 1993, John Major, le Premier ministre, a lancé, comme mot d’ordre central pour son gouvernement, le « retour aux valeurs fondamentales ».

Malheureusement pour lui et pour la crédibilité de son gouvernement, ces « valeurs fondamentales » ne semblent pas très claires. La révélation par la presse, en janvier dernier, qu’un de ses ministres (marié) avait eu un enfant de sa maîtresse (elle aussi militante et conseillère municipale du Parti conservateur) a montré à quel point l’hypocrisie règne. Pour une bonne partie de la base de l’électorat tory, ces « valeurs fondamentales » signifient essentiellement que la famille -c’est-à-dire le père, la mère et leurs enfants -doit vivre ensemble, dans la joie la plus parfaite et la fidélité. Un ministre qui ne respecte pas cette règle de vie n’est donc pas digne de sa fonction. Malgré les efforts du Premier ministre et du président du parti pour garder ce ministre, celui-ci a dû finalement démissionner, sous la pression de la section locale de sa circonscription.

A la suite de cette affaire, John Major a tenté d’expliquer ce qu’il entendait par « valeurs fondamentales » : que les enfants, à l’école, devaient apprendre à lire, à écrire et à calculer, que le système judiciaire devait être renforcé, qu’il fallait prendre des mesures économiques pour maintenir la livre sterling forte. Bref, qu’il s’agissait de « questions de politique sociale et économique concernant tout le monde », mais non d’ingérence dans la vie et la moralité personnelles.

Les mères célibataires en première ligne

Cette « affaire » du ministre et de sa liaison n’a fait que mettre en lumière l’aspect dérisoire de cette politique. Plus important est que, derrière, il y a en fait une forte attaque idéologique et économique contre les familles monoparentales qui seraient, selon les conservateurs, la source de tous les maux de la société britannique : la pauvreté, le chômage, la violence, la criminalité, les problèmes des enfants à l’école, etc.

Qui dit famille monoparentale dit, comme on le sait, mère seule dans la plupart des cas. Et, à entendre la droite du Parti conservateur, les mères seules ne sont pas des femmes qui ont dû, bien souvent, quitter des maris violents ou dont le mari est parti, ni des veuves, mais des femmes irresponsables qui n’ont décidé de faire un enfant que pour pouvoir passer en tête des listes d’attente pour les HLM !

Alors, le gouvernement envisage tout simplement de supprimer le droit de priorité des mères seules pour les HLM, ainsi que les allocations aux jeunes mères seules. En outre, il veut obliger les pères à augmenter le montant de leurs pensions alimentaires, afin de pouvoir baisser sa propre contribution et faire ainsi encore plus d’économies sur le budget de l’Etat. Or beaucoup de mères seules ne vivent que de ces allocations car elles ne peuvent pas travailler, la Grande-Bretagne étant un des pays où il y a le moins de places dans les crèches et où le chômage féminin est particulièrement important.

Le gouvernement a donc créé, en avril 1993, un nouvel organisme, la Child Support Agency (CSA), qui a pour tâche de retrouver les pères disparus ou absents et de les faire payer. Une mère seule est désormais obligée de livrer le nom du père, et l’adresse si elle la connnaît, même si elle a décidé de couper tout rapport avec lui, parce qu’il est violent, ou pour toute autre raison. Si elle refuse de livrer son nom, elle court le risque de voir ses allocations réduites.

Cependant, retrouver tous les hommes qui ont pu à un moment donné être père biologique d’un enfant mais n’ont plus aucun rapport avec la femme et l’enfant serait un travail énorme : la CSA a donc commencé par se tourner vers les pères divorcés ou séparés qui paient déjà une pension pour leurs enfants, en essayant d’en faire augmenter le montant. Et même si un tribunal a statué lors du divorce que toute contribution due par l’homme à son ex-femme était réglée, par exemple, par l’attribution à la femme de la maison familiale, et ce sur la base d’un accord entre les ex-époux, la CSA essaie de remettre en cause cette décision. Les « bavures » de cette agence (suicides d’hommes qui ne pouvaient pas faire face aux nouvelles demandes, demandes adressées à des homonymes) ont obligé le gouvernement à modifier un peu la réglementation.

Cette mesure est ressentie par les femmes concernées comme une véritable attaque contre leur autonomie. En effet, sous prétexte d’obliger les hommes à prendre leurs responsabilités, le gouvernement maintient les femmes dans un rapport de dépendance vis-à-vis des hommes. Un rapport qui ne peut être que tendu parce qu’il est basé sur l’argent. Cette mesure est ressentie également comme une mesure raciste, car c’est dans la communauté noire (antillaise) qu’on trouve le plus fort pourcentage de mères seules.

Voilà sur quoi débouche le retour aux « valeurs de la famille » style tory.

Penny Duggan

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