DOSSIE « L'obsession démographique »
La récurrence des discours alarmistes sur le danger de dénatalité est une singularité française. L’utilisation tendancieuse des indices démographiques sert à justifier des politiques natalistes et familialistes. Hervé Le Bras , auteur de Marianne et les lapins *, directeur du Laboratoire de démographie historique à VEcole des hautes études en sciences sociales , analyse leurs mécanismes et leurs fondements idéologiques.
♦ Quels sont les instruments d’analyse utilisés en démographie, et la fiabilité des indices ?
Hervé Le Bras -Il n’y a aucun mystère en démographie. On vous dit que la population diminue ou augmente ? Pour vérifier ces affirmations, c’est simple. Vous regardez combien il y a de naissances, de décès, et de migrations. En France, chaque année, depuis 1974, vous avez de l’ordre de 720 000 à 800 000 naissances, environ 500 000 à 550 000 décès, et des migrations de 80 000 personnes en moyenne. La population augmente donc d’un peu plus de 300 000 individus chaque année. C’est la plus forte croissance des pays développés, à part les Etats-Unis. Une réalité qui n’est pas celle décrite d’habitude par les natalistes.
L’utilisation de certains indices complique et brouille les choses. Il s’agit, d’une part, de l’indice de descendance finale (IDF) ; et, d’autre part, de l’indice conjoncturel de fécondité (ICF), le plus souvent « sollicité ».
L’IDF fournit le nombre moyen d’enfants par femme pour l’ensemble d’une génération, c’est-à-dire des personnes nées la même année. Il a deux défauts : d’abord, on doit attendre que cette génération ait terminé sa « vie féconde », soit l’âge de 50 ans (60 ans bientôt avec les expériences italiennes). Ensuite, l’indice ne tient compte que des mères qui ont survécu jusqu’à cet âge de 50 ans. L’ICF est calculé comme l’IDF, mais au cours d’une seule année, en supposant que toutes les femmes de 1 5 à 50 ans appartiennent à une même génération « fictive ». Aucun de ces deux indices ne mesure le « renouvellement » de la population comme la propagande nataliste le fait croire, car ils ne prennent pas en compte l’immigration : supposons par exemple que 300 000 femmes soient nées en 1930, qu’elles aient toutes survécu et donné naissance au total à
540 000 enfants. La descendance finale est de 1,8 enfant par femme (540 000 divisé par 300 000), chaque naissance féminine de 1930 a donc donné moins d’une naissance féminine.
On en conclut que la population est « au-dessous du seuil de renouvellement ». Or, si 50 000 femmes nées à l’étranger en 1930 se sont installées en France et ont eu elles aussi 1,8 enfant en moyenne, soit 90 000 enfants, cela fait au total 540 000 + 90 000 = 630 000 enfants ; la population se renouvelle donc puisqu’une femme a été remplacée par un peu plus d’une femme. En utilisant ces indices de fécondité, les natalistes mélangent la fécondité, point de vue individuel, et le renouvellement, point de vue de l’Etat. Pour eux, qu’ils soient de droite ou de gauche, la bonne famille est la famille nombreuse, et cette famille nombreuse permet à l’Etat d’accroître sa population. On devrait ajouter que l’utilisation des indices de fécondité en dehors de leur domaine de validité conforte ainsi les argumentations nationalistes. Elle sert aussi le sexisme : pour obtenir cette quantité supplémentaire d’enfants, il faut renvoyer les femmes au foyer.
Par ailleurs, la situation économique influe sur le discours nataliste. En période d’expansion, on préférait, me semble-t-il, faire travailler les femmes plutôt que les étrangers. En période de crise et de chômage, les mesures visant à inciter le retour des femmes au foyer resurgissent. Le FIS en Algérie le dit de manière plus brutale, en préconisant l’interdiction du travail aux femmes afin, assure-t-il, de donner du travail aux jeunes chômeurs.
Enfin il y aurait tout un débat à avoir sur les bienfaits de l’augmentation de la population. Rien n’est démontré.
♦ La droite française est obligée de tenir compte de la réalité du monde du travail, de la volonté des femmes de travailler, et notamment de sa base sociale féminine, pour ajuster des mesures telles que celle de V« allocation parentale de libre choix » à la population féminine la plus défavorisée. Qu’en pensez-vous ?
H. L. B. -Ils doivent moduler leurs propositions dans deux directions. Premièrement, don-
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— i llll fffTfH ner de l’argent aux femmes pour qu’elles rentrent à la maison suppose d’en donner à celles qui y sont déjà, car comment leur expliquer qu’elles se soient sacrifiées à la famille et doivent continuer à le faire sans un sou supplémentaire ? Deuxièmement, en donner davantage aux femmes qui ont le plus d’enfants, en l’état actuel des comportements, favorise les familles « étrangères », ce qui est en totale contradiction avec l’idéologie nationaliste professée par les auteurs des propositions de loi.
Résultat, les conditions évoquées par le projet de loi déposé par M. Pascallon : pour en bénéficier, il faut être marié et français.
Quant au financement, le projet Wiltzer songe à ponctionner le budget réservé aux équipements collectifs comme les crèches. L’affaire est bouclée !
♦ Pensez-vous qu ’ il y ait une avancée idéologique et institutionnelle du triptyque étatisme-nationalisme-natalisme ?
H. L. B. -A gauche comme à droite, les citations ne manquent pas pour prédire un danger de dépopulation, d’« autogénocide », d’« hiver démographique », et prôner une France toujours plus peuplée. F. Mitterrand, en 1979, parlait déjà de « population condamnée à disparaître ». J. Chirac, en 1984, déclarait : « Dans vingt ou trente ans notre pays sera vide. » En 1974, à l’époque de V. Giscard d’Estaing, je débutais, et on m’avait demandé de faire une projection sur cent ans du nombre de Français. Je leur ai demandé s’ils étaient d’accord que je prenne pour hypothèses « vraisemblables » que la mortalité soit stable, et que la fécondité reste dans la fourchette observée en Europe depuis l’avant-guerre, soit entre 1,4 et 2,6 enfants par femme. Le résultat les a laissés perplexes et déçus, puisqu’il concluait que la population française serait comprise dans cent ans entre 1 1 millions et 94 millions d’habitants ! Le discours démographique des politiques vise à flatter l’électorat en passant pour « bon Français ». Si ce discours n’est pas nouveau, je suis cependant plus inquiet qu’il y a trois ans. Le noyau dur des discours natalistes est en train de se propager dans un assez large secteur de l’opinion et de la sphère politique. Une partie des mesures récentes de la majorité est, sous une forme à peine plus douce, l’application des idées du Front national.
Je ne crois pas qu’on trouvera les moyens financiers pour mettre en application le projet d’« allocation parentale de libre choix ». Si l’on parvient réellement à financer un tel projet au lieu de s’en servir pour enrayer le chômage et améliorer l’éducation, alors là on pourrait être inquiet.
En réalité, je pensais que le discours nataliste, lié à la naissance de la République française et aux hostilités avec l’Allemagne, était en voie de disparition. D’un certain point de vue, j’avais raison car on ne trouve plus dans les instituts de recherche cette rhétorique nataliste. D’une certaine manière, les participants à la récente manifestation pour l’école publique posaient la question : que faire des enfants qu’on nous incite à mettre au monde ? En revanche, le discours nataliste subsiste à la « base » chez Mme Codaccioni.
S’agit-il d’un simple retard « historique » de personnes incapables d’intégrer l’évolution des droits des couples, et des droits des femmes, à faire des enfants comme ils l’entendent ? La question reste ouverte.
♦ Le rôle des institutions de recherche, comme l’Institut national d’études démographiques (INED), et leur lien à l’Etat ont-ils changé ?
H. L. B. -Il est clair qu’à la suite du différend avec la direction de l’INED, rendu public notamment par la sortie de mon livre, les choses ont évolué. La direction a été changée et LINED ne joue plus un rôle de relais de la politique nataliste gouvernementale comme ce fut le cas jusqu’en 1990. La droite va peut-être tenter de mettre à nouveau un nataliste convaincu à la tête de l’organisme. Les rapports publiés par LINED aujourd’hui sont aussi « neutres » que ceux de l’INSEE. La preuve, le rapport Codaccioni ne s’appuie pas sur ces organismes de la recherche publique mais sur des officines non reconnues et sur des groupes de pression tels que l’UNAF (Union nationale des associations familiales).
♦ Pouvez-vous rappeler les tendances à l’œuvre ?
H. L. B. -Pour l’instant les naissances diminuent, elles sont cependant supérieures à celles de beaucoup de pays européens. L’indice conjoncturel doit être à 1,72. Personne ne peut dire les raisons de cette variation. Les naissances sont-elles retardées à cause du chômage, ou est-ce un recul du désir d’enfant ? Rappelons que même avec un indice de 1,8, et en l’absence d’apport migratoire, il faudrait attendre l’an 2030 avant que la croissance ne s’arrête. Mais, encore une fois, la question n’a pas grand sens. Si les femmes et les hommes veulent moins d’enfants, c’est leur choix. Admettons que les politiques natalistes incitatives marchent, ce qui n’a jamais été le cas ; qu’une partie des femmes les moins rémunérées, principalement visées, rentrent au foyer ; on ne ferait qu’aggraver la situation d’une population déjà fragilisée. Le nombre d’enfants dits « à problèmes », à scolarité difficile, augmenterait. Ces enfants seraient aussi les premières victimes du chômage.
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4 Eï au niveau européen ?
H. L. B. -Il y a toujours eu une différence de mentalité entre les pays anglo-saxons et la France. Les Anglais, depuis 1750, estiment qu’ils sont trop peuplés. A l’époque de Mal-thus ‘, ils étaient 10 millions et pensaient déjà ainsi. Ils ont toujours pensé qu’il y avait trop de pauvres et que ces derniers faisaient trop d’enfants. Actuellement leurs pouvoirs publics sont en train de supprimer les allocations versées aux jeunes mères célibataires, afin de les dissuader d’avoir des enfants supplémentaires. Aux Etats-Unis, certains Etats suppriment les allocations aux jeunes femmes célibataires qui ont un deuxième enfant, car si le premier peut être considéré comme une « erreur de jeunesse », en faire un second, c’est trop.
La France est le seul pays d’Europe de l’Ouest à avoir régulièrement une politique nataliste, mis à part l’Allemagne et l’Italie des années trente et quarante. Jusqu’à une époque récente, les pays de l’Est avaient aussi une politique nataliste. A tel point que la France admirait beaucoup l’Allemagne de l’Est.
La France est aujourd’hui très isolée en matière de politique nataliste. Il est faux de comparer cette politique à celle de la Suède, dont l’indice de fécondité augmente. La législation suédoise facilite le travail des femmes en favorisant la conciliation vie familiale-vie professionnelle.
Pour anecdote, le New York Time, lors d’une augmentation de la natalité aux Etats-Unis, titrait en décembre 1990, « New baby-boom, no panic ! »
4 Quelles sont les prospectives et les débats au niveau mondial ?
H. L. B. -Il existe une crainte de surpopulation, et son corollaire le contrôle des naissances dans les pays les moins développés, notamment en Afrique. Nous verrons si cela se confirme à la conférence internationale de juin 1994 au Caire.
La question de la surpopulation en Afrique est un mythe. Ce n’est pas la question la plus urgente pour ce continent.
Au niveau mondial, le discours dominant est de type écologique, tendance Cousteau. Ce dernier a déclaré que nous devrions être 600 millions seulement, alors que nous sommes 5,4 milliards. Il n’a pas dit comment y arriver. On peut tout imaginer ! Stérilisation forcée comme en Inde, ou recours aux méthodes chinoises ?
Il est terrible que les dérapages des malthusiens soient aussi graves que ceux des natalistes ; peut-être dans les deux cas s’agit-il d’affirmer la priorité du groupe, nation, Etat, humanité, sur l’individu.
4 Et vous , quelle est votre position exactement, et quels sont vos travaux en cours ?
H. L. B. -Je suis ni nataliste ni malthusien. Je suis pour qu’on laisse au maximum la paix aux gens. Faire des enfants ou non doit rester du domaine de la liberté et de la responsabilité individuelles.
En ce moment je travaille davantage sur les théories du vieillissement de la civilisation. Cette dernière est notamment contenue dans le livre de Spengler Le Déclin de l ’Occident (Ed. Gallimard, 1948). Il fait un parallèle entre le vieillissement organique du corps humain et celui de la civilisation. L’un et l’autre deviennent stériles et dégénèrent en vieillissant. Donc la faiblesse de la fécondité est une conséquence du vieillissement de la civilisation. Jusqu’en 1938-1939, les textes foisonnent sur ce thème.
Alfred Sauvy retournera la théorie et fera de la baisse de fécondité, non pas la conséquence, mais la cause du vieillissement de la population. Il reprendra en démographie, la théorie, pessimiste et réactionnaire, du déclin des civilisations.
On remonte ainsi aux sources idéologiques du natalisme. A Goethe, aux premiers romantiques allemands, qui ont développé le thème du vitalisme, de la substance vivante. �
Propos recueillis par Catherine Rosehill
Notes
- * Marianne et les lapins : l'obsession démographique, Ed. O. Orban, 1991.
- 1-Malthus (1766-1834), Essai sur le principe de population, 1798.