A l’issue de l’ultimatum de l’OTAN fixé au 21 février, tous les chefs de gouvernements, sauf A. Izetbegovic, crient victoire : les Serbes ont mis sous contrôle de l’ONU ou retiré au delà des vingt kilomètres fatidiques (pourquoi vingt ?) la plus grande partie de leurs armes lourdes et les frappes aériennes n’ont pas eu lieu. Les Russes se vantent d’avoir réussi à éviter les bombardements et d’avoir obtenu le fléchissement de Karadzic, via Milosevic à Belgrade. Pour les Européens, la fermeté a payé et la « dynamique de paix » est enclenchée. La première étape sera de faire passer Sarajevo sous contrôle international de l’ONU, comme le propose le gouvernement français. Apparemment, donc, le plan de l’OTAN et des gouvernements occidentaux s’est déroulé au mieux. D’ailleurs, aujourd’hui même, une conférence internationale réunit à Bonn les représentants des « grandes puissances » en vue de relancer le processus diplomatique et le « plan de paix » européen.
Pourquoi, alors, une telle amertume parmi les Bosniaques (musulmans principalement) de Sarajevo et d’ailleurs ? Dans un article de Libération du 22 février, Didier François rend compte des sentiments de la population qui croyait que, cette fois, les Occidentaux allaient imposer par les frappes aériennes la levée du siège de la ville et la destruction des armes serbes. Pour ceux qui, à Sarajevo ou à Paris, attendaient tout de « l’intervention militaire occidentale », la désillusion est grande, et on les comprend : non seulement le siège n’est pas levé (même si la menace des tirs de mortiers s’est éloignée), mais l’armée bosniaque a dû, elle aussi, comme les agresseurs, livrer ses canons aux forces de l’ONU. Un commandant bosniaque ne cache pas sa colère contre les « politiciens » du gouvernement de Sarajevo : « Ils ont remis tous nos canons à l’ONU quand les Serbes ont déplacé leur matériel moderne vers d’autres fronts. Ils ont promis de ne mener aucune offensive d'infanterie et nous ne pouvons plus libérer la ville. [...] Nous n’avons pas obtenu les frappes aériennes et nous avons perdu à jamais l’espoir d’une levée de l’embargo sur les armes. [...] L’ONU va tenir le siège à leur place [à la place des Serbes]. Les lignes de front sont les mêmes, seule la couleur des casques a changé. Bientôt, Sarajevo sera comme Berlin, avec ses secteurs d’occupation. Et cela pourra durer des années. » (Cf. Libération du 22 février)
Obliger les Bosniaques à signer
Ces craintes sont d’autant plus fondées que c’est, paradoxalement, le revirement de Bill Clinton qui a créé les conditions de l’ultimatum occidental. Loin de maintenir les critiques qu’il avait formulées à l’égard du « plan de paix » européen, et de préconiser la levée de l’embargo sur les armes, Bill Clinton, en effet, s’est rallié au plan de partage ethnique des Européens et a renoncé à soutenir, même mollement, les exigences du gouvernement bosniaque. (Cf. Courrier international, n° 172 du 17 au 25 février 1994). Le jour même de la fin de l’ultimatum, Haris Silajdzic, Premier ministre bosniaque, était reçu à la Maison blanche par le secrétaire d’Etat Warren Christopher qui a déclaré, allusif : « Nous espérons discuter avec le Premier ministre des demandes raisonnables de la Bosnie dans le cadre d’un règlement. » Y aurait-il des demandes « déraison-. nables » de leur part ? De son côté, Haris Silajdzic a parlé de « compromis » et de possibilité d’accord « le moins injuste » possible, à condition que les Serbes fassent « la moitié du chemin ». (Cf \ Libération du 22 février).
Ainsi, contrairement aux prévisions d’A. Izetbegovic et de tous ceux qui réclamaient l’intervention militaire, la mise en route du scénario « frappes aériennes » n’a pas du tout amélioré la position politique et diplomatique des Bosniaques qui refusent le plan de partage ethnique. C’est même l’inverse qui se produit, même si on ne peut que se réjouir du répit que connaît depuis quinze jours la population de Sarajevo. Tous les gouvernements occidentaux (américain compris), le gouvernement de B. Eltsine, l’OTAN et le Conseil de sécurité de T ONU sont maintenant d’accord pour pousser les « trois parties » à signer, coûte que coûte, « un plan de paix » qui ressemblerait, à s’y méprendre, au plan pourri concocté conjointement par MM. Owen et Stoltenberg (les négociateurs) et Tudjman et Milosevic, les agresseurs.
Tout en réaffirmant notre soutien inconditionnel aux Bosniaques qui refusent la logique du partage ethnique et souhaitent préserver une Bosnie démocratique et multiculturelle, nous invitons les militant(e)s des collectifs à réfléchir sérieusement à l’impasse politique sur laquelle a débouché la pression de l’opinion publique pour une intervention militaire de l’OTAN. En effet, le gouvernement français, qui n’a jamais soutenu la cause bosniaque, a « profité », comme les autres, de l’émotion légitime provoquée par le massacre du marché de Sarajevo pour donner l’illusion d’une ferme solidarité avec la population bosniaque martyrisée. En vérité, son but, comme celui de tous les autres gouvernements, a toujours été de négocier avec Milosevic, Tudjman et Karadzic et de tout faire pour éviter une confrontation militaire avec eux. Nous ne sommes pas près de connaître les termes du marchandage qui s’est négocié entre toutes les capitales pendant qu’à la télé on nous tenait des discours aussi ronflants que dérisoires sur l’« honneur » de l’armée et la « détermina- tion » des gouvernements. Ce qui est sûr, c’est qu’en Europe, cette opération a permis (provisoirement ?) aux gouvernements discrédités de se remettre en selle avec l’aide de l’opposition (la France n’a t-elle pas joué un « rôle exemplaire » pour M. Rocard ?). En Russie, Eltsine, au pouvoir instable, a saisi l’occasion pour la Russie de retrouver un rôle de « grande puissance » avec l’accord des Occidentaux. De quoi faire taire (provisoirement ?) ses opposants. Pour tous, en Russie comme en Allemagne ou en France, l’occasion de faire diversion face aux graves problèmes intérieurs, chômage en particulier. Ne soyons pas dupes. A la veille des élections européennes, chacun va y aller de sa solution miracle pour la Bosnie. Pour notre part, nous sommes convaincues que la solution à la crise bosniaque et balkanique (voyez la Macédoine) passe par le soutien aux forces non nationalistes qui dans toute l’ex-Yougoslavie et au delà, cherchent des solutions politiques de coopération qui garantissent des droits égaux à tous les citoyens, quelle que soit leur « nationalité » d’origine, et qui reconnaissent également les droits des minorités en tant que telles et partout, le droit à l’autodétermination compris. Jamais les gouvernements occidentaux n’ont défendu ces principes élémentaires dans le cadre des « négociations ».
Il faudra du temps, nous le savons, pour que ces principes s’imposent dans l’ex-Yougoslavie, mais il n’y en a pas d’autres pour enrayer les ravages de l’« épuration ethnique » dont nous mesurons encore mal tous les méfaits.
Pour un accueil sans restriction des personnes originaires de l’ex-Yougoslavie
On se souvient que Simone Veil, responsable pour le gouvernement de l’accueil des réfugiés en France, avait déclaré, catégorique, lors d’une conférence de presse, cet été à Paris, que la France n ’ avait pas les moyens d’accueillir, sauf exception, les réfugiés bosniaques et leurs familles et tous ceux qui fuyaient la guerre et ses conséquences !
Depuis, à l’initiative de la commission Réfugié(e)s de l’association Solidarité féministe avec les femmes de l’ex-Yougoslavie, une pétition a commencé à circuler, en décembre 1993. Elle a été soutenue par la Convention nationale des collectifs réunie fin janvier, à Orléans, mais la campagne, pourtant urgente et légitime, n ’a pas encore rencontré le soutien qu ’elle mérite. Nous vous invitons à signer cette pétition et à la faire circuler.
C. B.
Pétition pour l’accueil des réfugiés de l’ex-Yougoslavie
Les ressortissants de l’ex-Yougoslavie, qui fuient la guerre et les persécutions et qui veulent trouver refuge en France, bénéficient des conditions suivantes : autorisation provisoire de séjour (APS) de trois mois renouvelable pour ceux qui sont entrés en France sans visa. En cas de visa, elle est de six mois renouvelable, le plus souvent avec l’autorisation provisoire de travail et une couverture sociale. Même si à ce jour des mesures d’éloignement n’ont pas été signifiées, le statut de ces personnes reste très précaire. Seul un texte législatif sur l’asile territorial pourrait consolider ce droit.
Le statut de réfugié (au sens de la Convention de Genève) est rarement accordé et les demandes sont le plus souvent rejetées au nom de critères inacceptables. Ainsi, l’OFPRA estime que « les personnes dont la nationalité est minoritaire dans une République peuvent, pour certaines, se rendre dans le pays dont elles ont “ethniquement” la nationalité ». De toute évidence, ce critère conforte la politique de purification ethnique.
Les déserteurs qui refusent de participer à la purification ethnique n’ont pas droit au statut de réfugié.
C’est pourquoi,
Nous demandons que les ressortissants de l’ex-Yougoslavie puissent bénéficier d’un accueil sans restriction, que le visa ne soit pas exigé et que la Croatie ne soit plus considérée comme premier pays d’accueil.
Nous demandons que le droit d’asile soit accordé à tous ceux qui le demandent en toute légitimité, c’est-à-dire à tous ceux qui ont éprouvé des craintes de persécution.
Nous demandons que le droit au séjour passe à un an et que le droit au travail soit systématiquement accordé à tous.
Nous demandons le droit au regroupement familial.
Nous demandons la garantie d’accueil pour les personnes (en particulier les femmes) victimes d’agressions sexuelles et de viol, conformément à la résolution du 2 juin 1993 de l’Union européenne.
Nous demandons également que tous les ressortissants de l’ex-Yougoslavie puissent bénéficier de conditions correctes de séjour et d’insertion.
Nom / prénom
Adresse
Signature
V
A renvoyer à : Commission des réfugiés de la Convention nationale des collectifs contre la purification ethnique et pour la paix en ex-Yougoslavie, 8, cité Prost, 7501 1 Paris.
Notes
- Claire Bataille le 22 février 1994.