Depuis cette interview réalisée début janvier, La Revue (le Nouveau Politisé n° 6 a publié un article df Eliane Viennot, signataire du Manifeste et, en réponse, celui de quatre féministes critiques avec lesquelles nous avons un large accord. Le débat amorcé depuis quelques mois prend une nouvelle ampleur à la veille des élections européennes. Ses enjeux commencent également à se clarifier.
Les échanges que nous avons eus (et qui doivent se poursuivre) avec les partisanes d’une loi en faveur de la parité, ne nous ont toujours pas convaincues. Leur démarche reste marquée, selon nous, par l’ambiguïté.
Le projet de loi qui ferait obligation à « toutes les assemblées élues au niveau territorial comme au niveau national (d’être) composées d’autant de femmes que d’hommes » prétend faire passer dans la pratique une égalité déjà formellement reconnue par la Constitution. Cette loi modifierait-elle en profondeur les mécanismes qui aboutissent à l’élimination des femmes des responsabilités politiques ?
Permettrait-elle, notamment, de décharger les femmes du poids de la double, triple, voire quadruple journée de travail ? Non, bien sûr ! Dans ces conditions, faire de la politique resterait un luxe réservé aux femmes sans charges familiales, à des intellectuelles, à des salariées du secteur public ou à celles qui ont les moyens de se payer les services d’une autre femme pour garder les enfants, faire le ménage, etc.
C’est donc uniquement le « symbole » du pouvoir politique masculin que prétendent mettre en pièces les signataires. Pourquoi pas ! Les symboles ont leur importance. Mais à la condition qu’on ne cultive pas à cette occasion d’autres mythes tout aussi dangereux.
Par exemple, l’idée suivant laquelle l’Ancien Régime aurait été particulièrement favorable aux femmes alors que la Révolution française aurait été la source de tous les maux : nous ne sommes pas historiennes mais le pouvoir de quelques femmes propriétaires sous l’Ancien Régime ne peut masquer la réalité de l’exclusion du pouvoir de la quasi-totalité des femmes, majoritairement paysannes. Et s’il est vrai que la grande majorité des hommes de la Révolution n’ont pas eu d’états d’âme pour exclure les femmes de la représentation nationale, c’est à l’automne 1793 qu’elles ont fait l’objet d’une répression intense et qu’a été prononcé le fameux discours du citoyen Amar, en novembre 1793, justifiant leur exclusion de la vie politique au nom de la « nature » qui les prédisposerait à la maternité et aux soins du ménage, l’espace public étant lui réservé à la gente masculine 1 ; la répression des femmes annonçait le déclenchement de la répression de l’aile la plus radicale de la Révolution. Il ne faut pas l’oublier non plus.
S’il est légitime de dénoncer le mythe du droit de vote universel qui s’est fort bien accommodé en France de l’exclusion des femmes jusqu’en 1944, ce n’est pas une raison non plus pour rejeter dans les poubelles de l’histoire toute référence à l’universalisme. Par quoi prétendent en effet le remplacer les initiatrices du Manifeste ? Par le « concept » de « démocratie paritaire », fondé sur la reconnaissance que l’humanité est sexuée. Vient se nicher là une nouvelle ambiguïté. La référence à la « nature » féminine et masculine des unes et des autres a été le meilleur moyen de masquer des rapports sociaux de domination entre les sexes, comme l’ont été les discours sur la « nature » des esclaves et des prolétaires 2. Dans ce cas, le combat à mener n’est pas de faire inscrire dans les lois la reconnaissance de deux sexes car on risque fort, dans ces conditions, de figer les rôles sociaux tels qu’ils ont été construits historiquement et socialement, de cau- tionner les politiques gouvernementales fondées sur la « spécificité » des sexes (comme celles sur le temps partiel ou le salaire dit parental), mais plutôt de faire inscrire dans la loi des droits égaux pour toutes et tous, quels que soient leur sexe, leur orientation sexuelle, la couleur de leur peau ou leur origine sociale : de ce point de vue, il nous semble urgent de nous battre pour le droit de vote de tous les étrangers qui vivent et travaillent sur notre sol, quel que soit leur pays d’origine.
D’autres lois mériteraient d’être adoptées : celles qui donneraient des moyens réels aux unes et aux autres d’accéder à ces droits. Par exemple, une loi consacrant une baisse massive du temps de travail pour toutes et tous, ou garantissant la création de crèches collectives à bon marché et en nombre suffisant, indispensables si l’on veut transformer l’existence quotidienne des femmes.
La troisième ambiguïté porte sur l’analyse de l’Etat : l’Etat n’est pas, comme le décrit Eliane Viennot, cette institution neutre et bienveillante qui pourrait nous protéger contre les vilains messieurs des partis politiques. Aucune loi n’a jamais été votée en faveur des opprimé(e)s sans leur mobilisation préalable.
Ainsi, ce qui a réellement permis d’obtenir le droit à l’avortement en France, c’est la mobilisation de masse des femmes et de leurs alliés, dans les années soixante-dix ; et si la loi (restrictive, ne l’oublions pas) n’a pas été totalement sabotée par les opposants, c’est grâce encore à la vigilance des femmes, en dehors de l’Assemblée, en premier lieu.
En définitive, ce qui nous dérange dans ce projet de loi, ce n’est ni le fait de mêler nos signatures éventuelles à celles de femmes de droite ni le fait de demander une loi, mais c’est de s’en remettre à l’Etat pour imposer le rapport de forces qui nous fait défaut aujourd’hui. Si les femmes ne sont pas mobilisées pour faire de la politique et la changer, aucune loi, aussi contraignante soit-elle, ne pourra se substituer à leur action et c’est heureux. La politique doit rester un choix totalement libre. Et il ne nous semble pas que la demande d’une loi instaurant la parité dans les assemblées élues, sans que soient ébauchées les réponses politiques en faveur des droits des femmes, puisse être mobilisatrice, sauf pour celles déjà en situation d’être candidates.
Les initiatrices du Manifeste ont eu le mérite de nous obliger à redéfinir ce que peut être une politique offensive en faveur de la citoyenneté. Mais, pour nous, cette question ne concerne pas seulement les femmes mais toutes les catégories sociales opprimées. Cela passe à la fois par une bataille pour la proportionnelle et des mesures, sous forme de loi éventuelle, garantissant l’exercice des droits politiques à tous les niveaux de la société (entreprises, quartiers, etc.) et les moyens matériels indispensables, mais sans doute également par une réflexion qui n’a pas encore abouti sur des formes nouvelles de représentation qui restent à inventer pour qu’à côté éventuellement d’une Assemblée nationale élue sur une base politique et territoriale, tous les types d’oppression puissent êtres entendus.
Oui, la féminisation de la vie politique est à l'ordre du jour. Néanmoins, pour notre compte, à la notion de parité nous préférons celle de mixité, comme le préconisent H. Hirata and co (cf. n° 6 de La Revue).
Josette Trat
Les dessins sont d'Anne-Marie Vierge
Pas de candidates ?
Une analyse en temps réel a eu lieu durant tout le processus électoral de 1993. Les résultats de cette étude* sont très intéressants : 19,5 % de femmes candidates, 6 % d’élues. Le lieu commun selon lequel « si les femmes ne sont pas élues, c ’est parce qu ’elles ne veulent pas être candidates » doit donc être réexaminé. Dans la masse des candidats divers, des « électrons libres », sans parti, qui se présentent pour témoigner, il y a eu 48 % de candidates. Les partis des extrêmes, extrême droite comme extrême gauche, ont plus de 20 % de candidates ; plus un parti a de chances d’avoir des élus, moins il présente de candidates. Très intéressant de ce point de vue, le cas des Verts : le nombre de candidates diminue au fur et à mesure que les Verts montent dans les sondages. De la parité aux élections européennes, on est passé à 13 % de candidates en 1993, malgré les bagarres des femmes.
La prochaine étude portera sur les candidatures aux candidatures.
Notes
- 1-Cf. Les Cahiers du féminisme nos49 et 50 et Paroles d’hommes (1790-1793), Elisabeth Badinter P. O. L. 1989
- 2-Cf Questions féministes n° 1 , novembre 1977, et notre article dans Critique communiste n° 124-125, novembre-décembre 1992.
- * Etude réalisée à la demande du Conseil national des Femmes françaises.