Sanhadja, militante féministe algérienne que nous avons interviewée à plusieurs reprises dans les Cahiers du féminisme*, vit en France depuis deux ans pour faire ses études. Elle nous parle de la situation en Algérie.
Les femmes algériennes ont pris l’habitude, depuis quelques années, de commémorer le 8 Mars en signe de combat et de lutte contre les différents intégrismes. Cette année encore, plus de cinq cents femmes, défiant les balles et les couteaux, sont sorties dans la me pour dénoncer l’intégrisme qui les vise tout particulièrement, et cela depuis longtemps. Rappelons-nous, les premières victimes furent des femmes brûlées dans leur maison parce que jugées de « mœurs légères », des travailleuses agressées sur leur lieu de travail, des étudiantes vitriolées. Cela remonte aux années soixante-dix et quatre-vingt.
Ce 8 mars, c’est à l’appel du Rassemblement algérien des femmes démocrates (RAFD-Refus) et de l’Association Triomphe des droits des femmes (ATDF) que des femmes ont manifesté, également pour dire non au dialogue entre l’Etat et les intégristes. Ces militantes semblent oublier que toutes les lois reléguant les femmes au second rang sont l’émanation de ce même Etat, et que cet infâme Code de la famille, contre lequel nous nous sommes battues, est son propre chef-d’œuvre.
Je serais d’accord pour dire avec elles que la situation aujourd’hui s’est
Menaces de mort
Manifestation à Alger
considérablement aggravée et qu’il y a une différence entre un Code qui fait des femmes des mineures à vie et l’intégrisme qui les brûle vivantes et menace de mort toute femme qui ne porte pas le hijab -comme cela a été écrit dans un tract qui a circulé et a même été affiché, en mars dernier. Nous ignorons toujours ses sources, cependant nous savons qu’il a semé une grande panique parmi les femmes, et pas seulement parmi les militantes féministes, puisque beaucoup se sont vues obligées de porter le foulard ou avaient l’intention de le faire : « Je suis claustrophobe, mais qu ’est-ce que tu veux, je préfère le porter que d’avoir la tête coupée », me disait une copine au téléphone.
Profitant de cette situation, des associations de femmes -le Rassemblement algérien des femmes démocrates (RAFD) et l’Association Triomphe des droits des femmes (ATDF), présidée par Khalida Messaoudi -ont appelé à une manifestation, le 22 mars, contre le terrorisme. Cette initiative fut un grand succès : plus de cinquante mille participants, dont une grande partie de femmes.
C’est le marasme, le dégoût et la peur d’une guerre civile qui ont fait sortir ces milliers de personnes. Malheureusement, l’objectif pour lequel elles ont manifesté a été récupéré par les organisateurs pour demander à l’Etat de ne pas dialoguer avec les intégristes. Visiblement, ce dernier n’attendait que cela puisque, juste après le 22 mars, un dispositif grandiose de répression a été mis en place : tortures, exécutions parfois en plein jour pour servir d’exemple à ceux qui seraient tentés de rejoindre le djebel. Le président Kafi n’avait-il pas promis, dans un discours télévisé, que la peur allait changer de camp ?
Effectivement, la peur a changé de camp. Les filles sont plus à l’aise, certaines ont même ôté le foulard. Et les plages, même si ce n’est pas encore la pleine saison, sont bondées. Les amoureux retrouvent leur mois de prédilection : « En mai, fais ce qu ’il te plaît. »
On a assisté à moins d’assassinats -jusqu’à ces jours derniers, avec celui de deux religieux français, qui a été revendiqué par le Groupe islamique armé (GIA), puis celui de coopérants
Manifestation à Alger.
Situation de guerre civile
Pluri-elles Algérie
■ istoriquement. la situation des femmes en Algérie ne laisse pas indifférentes les féministes, dans le monde en général et en France en particulier. Cela se démontre encore une fois : dès qu’elles ont eu connaissance du tract menaçant de mort les femmes sans hijab. des cercles de soutien se sont mis sur pied dans différentes villes de Fran-li!l!llllll|i|ll|lllllllllllll;|ll;l�lllllllpllllllllll;illl|ll:
Les associations maghrébines ont axé toute leur activité dans ce sens. C’est dans ce cadre que l'association Les Nanas Beurs a organisé, en février dernier, une soirée-débat sur les femmes en Algérie qui a débouché sur un appel à constituer un collectif de solidarité avec celles-ci.
La proposition des Nanas Beurs s’est concrétisée dans la rédaction d’un appel en commun avec l’Association pour l’égalité devant la loi (APEL) et des personnes qui s’intéressent de près à l’Algérie. Cet appel a été signé par de nombreuses personnalités et la majorité des associations antiracistes. Juste après sa parution dans Je Monde du 7 avril 1994. des centaines de lettres nous sont parvenues ; certaines pour signer l’appel, d’autres pour proposer des aides concrètes : hébergement, dons, etc. Egalement de nombreux appels téléphoniques, tous les jours, pour demander des renseignements, notamment sur la procédure des visas pour les personnes menacées en Algérie.
Afin d’être plus efficaces, les premières signataires ont décidé de s’organiser en Collectif international de soutien aux femmes pour la paix civile en Algérie, sous le nom de Pluri-elles Algérie,
La situation politique en France et les lois Pasqua ne facilitent pas la tâche de ces mouvements. C’est pourquoi il faut renforcer les réseaux de solidarité. Plus que jamais il faut se battre pour le droit d’asile et l’octroi de visas, qui deviennent de plus en plus difficiles à obtenir. En Algérie, sous prétexte du terrorisme, tous les consulats ont fermé leurs portes, et sur les centaines de personnes qui demandent un visa, y compris celles qui sont menacées, quelques-unes seulement réussissent à l’obtenir.
S. A.
★ Pluri-elles Algérie, c/o Les Nanas Beurs, rue Castéja, 92000 Boulogne-Billancourt.
russes. Et, de nouveau, la panique se répand, notamment dans les rangs des étrangers.
Devant cette situation de guerre civile, la majorité silencieuse et inquiète s’interroge. Quand cesseront ces bains de sang ? Quand arrêtera-t-on de compter les cadavres ? Dans les deux camps d’ailleurs, car il n’y a pas une famille algérienne qui n’ait un enfant militant(e) ou sympathisant(e) des intégristes, et un autre anti-intégriste ou militaire. Le film récemment diffusé sur France 3, Lettre pour Rachida, est une illustration parfaite du drame que vit aujourd’hui la population algérienne : c’est l’histoire d’une mère qui a un fils flic assassiné, l’autre, intégriste, qui promet de le venger, et une fille championne sportive.
Face à ce déchirement, la classe politique semble plus que jamais déstabilisée. Entre ceux qui appellent à « éradiquer » les intégristes et ceux qui appellent au dialogue, on ne voit pas le bout du tunnel.
Mais une chose est sûre : dans les deux cas de figure, les femmes sont prises en otage. Le dialogue entre le pouvoir militaire et les intégristes ne se fera pas sans concession sur leur dos ; l’autre position, qui est encore plus aventuriste, ne les épargne pas non plus. Aux menaces des intégristes contre les femmes sans hijab, l’Organisation de la jeunesse libre (O JL) a répondu par d’autres menaces : pour une femme sans hijab assassinée, six femmes voilées seront tuées. Ce ne sont pas des rumeurs : Katia, une jeune fille de quatorze ans, a été assassinée dans la banlieue d’Alger parce qu’elle ne portait pas le foulard, et la liste des femmes tuées ne fait que s’allonger. De l’autre côté, deux femmes en hijab ont été tuées le mois d’avril dernier.
Le drame que vit l’Algérie ne date pas de la rupture du processus électoral de décembre 1991, malheureusement. Assis entre deux chaises, les hommes au pouvoir ont essayé de plaire à la fois aux progressistes et aux religieux. Le courant religieux, contrairement à ce que veulent nous faire croire certains, n’est pas la création du FLN. Les ulémas, avec à leur tête Benbadis, existaient avant ce dernier. Mais c’est vrai que, pendant des années, ils sont restés minoritaires. Et les magouilles de la nomenklatura du FLN ont fait progresser la cote du FIS et jeté les mécontents et les sans-avenir dans ses bras.
L’inflation, la dévaluation du dinar et le FMI -qui profite de la situation pour imposer ses lois -achèvent de briser tous les espoirs. Mais on ne peut renoncer à se battre pour imposer des élections réellement démocratiques à la proportionnelle, obtenir des garanties démocratiques quant au respect des minorités linguistiques et culturelles et au respect des droits des femmes, faire barrage au libéralisme économique qui fait le consensus des intégristes et des démocrates « éclairés ».
Réseau international de solidarité avec les femmes algériennes
■ n autre collectif de solidarité s’est mis en place à Paris, en mars dernier : le Réseau international de solidarité avec les femmes algériennes (RIS-FA). Il regroupe des femmes « décidées à agir par tous les moyens pour apporter leur soutien awc femmes d ’Algérie dans leur lutte contre l ’exclusion, l’obscurantisme et tous les intégrismes qu 'ils soient religieux, économique. politique, social ou moral ». Il a notamment organisé un rassemblement le 22 mars, sur le parvis des Droits-de-1’ Homme, en solidarité avec celui organisé le même jour à Alger par diverses organisations de femmes.
Ce collectif se fixe notamment pour tâches de « sensibiliser l 'opinion sur la résistance des femmes algériennes dans leur pays », d’« apporter un soutien sans réserve à toute action visant à ce que les femmes d'Algérie puissent s ’exprimer et participer à la vie civile en toute liberté », et d’« aider les femmes algériennes arrivées en France dans l 'urgence à régulariser leur situation, en particulier juridique ».
L’existence de deux collectifs aux objectifs assez semblabcs (Pluri-elles Algérie et le RISFA) recouvre sans doute des approches divergentes quant à la réponse politique à apporter à la situation actuelle en Algérie. Mais ces divergences politiques ne devraient pas faire obstacle à une solidarité unitaire. Dans tous les cas de figure, les femmes algériennes sont les grandes perdantes : notre tâche principale, ici, est d’œuvrer au développement du soutien le plus large possible, d’accueillir et d’aider sur tous les plans celles qui viennent s’installer en France, notamment en travaillant à la reconnaissance d’un statut de réfugiée politique pour faits de sexisme.
A.-M. a etM.-A V. ★ RISFA, B.P. 396,
75526 Paris cedex IL
Notes
- Voir notamment le précédent numéro des Cahiers du féminisme (n° 67/68).
- Le 20 mai 1994 Sanhadja Akrouf