Le 10 juin 1994, s’est tenu à Paris un meeting de solidarité avec les femmes algériennes, à l’initiative du collectif Pluri-elles Algérie. Mous reproduisons ici, avec son autorisation, l’intervention d’Aïcha Bendouba-Touati, ancienne présidente de La Voix des femmes, à Boumerdès.
La question des femmes est au cœur des contradictions et du drame de l’Algérie, aujourd’hui. Or présenter le problème en le réduisant, comme semble le faire une certaine opinion nationale et internationale, à une opposition femmes-intégrisme revient à en donner une lecture schématique et partiellement tronquée.
Comment pouvons-nous clamer que « nous ne sommes pas à vendre aux mollahs » 1 ? Sommes-nous amnésiques ? Avons-nous oublié que nous avons, depuis l’Indépendance et bien avant, fait l’objet d’âpres marchandages entre les différents clans au pouvoir ? Bien avant l’apparition de l’islamisme, les femmes ont été victimes de violences et enjeux des luttes politiques.
Sortir des schémas simplistes
Comprendre donc la situation et le statut des femmes nécessite une lecture historique, politique et sociologique de leurs causes.
Je propose donc quelques axes. Il s’agit :
-de revisiter l’histoire et en particulier de rappeler le débat qui a prévalu durant le mouvement national sur le statut personnel et la définition donnée de l’identité nationale, réduite à l’ara-bo-islamisme et fondée sur la tutelle patriarcale des femmes 2 ;
-de s’interroger sur le rapport entre lutte nationaliste et lutte pour la citoyenneté pour comprendre pourquoi les moudjahidates 3 ont été trahies au lendemain de l’Indépendance dans leurs espoirs d’égalité des droits entre femmes et hommes ;
-de réfléchir sur la manière dont l’Etat boumédieniste a construit la société, sur les raisons de l’échec d’une modernisation importée et imposée à la société, pour comprendre pourquoi elle provoqua son rejet par le peuple, pour saisir aussi pourquoi cette contra-
diction inhérente à la quête identitaire se cristallise sur le statut réservé aux femmes, longtemps sollicitées comme citoyennes pour le développement économique mais confinées comme mineures dans la sphère du privé ;
-il s’agit aussi d’analyser les enjeux des négociations autour des avant-projets du Code de la famille durant la période 1963-1984 et de prendre acte du fait que, sous le règne de Chadli Bendjedid (1979-1991), l’adoption par l’APN-FLN4 du Code la famille en 1984 est liée aux réformes et au libéralisme économique ;
-de rappeler que l’instauration de rapports hiérarchiques, dans lesquels l’Etat a puisé la force de son autoritarisme, trouve sa source dans la vaste entreprise de contrôle et de soumission de la société par l’Etat et des femmes par les hommes, entreprise rendue possible alors par l’économie redistributive de la rente pétrolière ;
Lors de ce meeting du 10 juin, un autre témoignage a fortement impressionné l'auditoire...
Harnache, jeune lycéenne d’Alger, militante du groupe Action Jeunesse. Un groupe qui va dans les quartiers populaires pour discuter avec la population, qui organise des débats dans les lycées sur le sida, la toxicomanie, l’alcoolisme, les droits de l’homme et de la femme, qui a même distribué des préservatifs !
Ce groupe vient d’éditer le premier numéro d’un petit journal, Vie-RAJ, le mensuel des enRÀJé(e)s : « Enragé(e)s nous étions », explique l’éditorial de Vie-RAJ, qui dresse le bilan d’un an d’activité de l’association : « Nous l’avons prouvé à maintes reprises sur des actions positives : nous n’acceptions plus cette torpeur, cette léthargie, ce tourne-en-rond qu’on vivait à l’image de notre pays . Tant du côté de l ’ autorité que du côté de la société dite civile. » Et de conclure : « Par le soutien actif de certains (...) mais surtout par le courage, la témérité, la volonté et la responsabilité des jeunes enRAJé(eJs, preuve est faite tous les jours, à notre niveau et avec nos maigres moyens, que le changement est possible maintenant. Alors pourquoi pas là-haut aussi, et rapidement, merci. » Dans la situation dramatique que vit l’Algérie aujourd'hui, l’action de ces jeunes apporte une formidable bouffée d’optimisme. Une initiative à soutenir !
★ RAJ, Association socioculturelle : B.P. 77, Alger, Port-Saïd.
Si l’autoritarisme politique a prédominé, c’est qu’il s’est nourri du conservatisme social, de l’absence de traditions démocratiques dans la société, de l’importance de la dimension religieuse dans l’imaginaire collectif du peuple algérien.
Un autoritarisme qui nourrit aussi le conservatisme social et bloque les mutations de la société : en maintenant la majorité de la population dans l’indigence de la pensée par un système éducatif où la fonction idéologique prend le pas sur la fonction pédagogique et scientifique ; en spoliant le peuple de son histoire, de sa mémoire.
Il est donc naïf de croire que les femmes sont seulement les victimes de l’islamisme quand on constate que trente ans après l’Indépendance, 317 000 femmes seulement ont un emploi (soit 5 % de la population féminine en âge de travailler, en 1989) ; un nombre d’ailleurs en régression depuis le milieu des années quatre-vingt. Elles sont d’abord victimes d’un Etat, qui en leur assignant un statut de mineures, les pousse à faire plus d’enfants pour se protéger contre la répudiation et la polygamie.
Des femmes l’ont compris. C’est pourquoi la lutte collective s’est organisée dès la fin des années soixante-dix. Entre 1988-1992, la lutte des femmes pour leur citoyenneté a été le fer de lance de tout le mouvement démocratique. Les années 1988-1989, 1990-1991 ont été marquées par une détermination et une mobilisation des femmes sans précédent : contre le Code de la famille, contre le système éducatif, contre les violences exercées contre les femmes qui furent les premières cibles du terrorisme, avant les intellectuels.
Contrôle policier près d'Alger (à gauche, un « Ninja », membre cagoulé des forces de l'ordre)
Mais qu'en est-il aujourd'hui ?
La dynamique du mouvement des femmes comme celle du mouvement démocratique a été brisée après l’arrêt du processus électoral et l’instauration de l’état d’urgence. Les femmes et les démocrates se sont divisés entre « éra-dicateurs » et partisan(e)s d’ une alternative de résistance, fondée sur le refus de soutenir l’armée et l’opposition au projet islamiste.
Aujourd’hui, alors que les luttes s’aiguisent entre l’armée et les groupes islamistes radicaux, les perspectives d’une cohésion et d’une alternative démocratique, étouffée, brisée par les manipulations politiques, s’éloignent.
Dans cette situation confuse et complexe, celles et ceux qui, au nom des droits de l’homme, approuvent la torture, appellent à la répression, aggravant ainsi la fracture entre l’élite et le peuple, mettent en danger une expérience démocratique déjà fragile, hypothèquent l’avenir du mouvement féminin. Notre position en tant que femmes et démocrates n’est pas facile, car cela nécessite d’aller à contre-courant des schémas manichéens et simplistes, de faire un retour sur soi et :
-de s’interroger sur sa propre société, sur les raisons de sa violence, sur la signification de l’islamisme, sur les raisons de son succès et de dépasser les attitudes de condamnation et de rejet ;
-de reconnaître que la nature du pouvoir projeté par l’islamisme et le statut qu’il accorde aux femmes rejoignent, sur ce plan, celui des pouvoirs en place depuis trente ans. Ces derniers n’ont en fait jamais rompu avec l’instrumentalisation du sacré et l’utilisation politique de la religion ;
-de reconnaître également que l’enjeu actuel des luttes entre l’armée et les islamistes n’est pas la confrontation entre des projets de société antinomiques mais le maintien au pouvoir des uns et la conquête du pouvoir par les autres.
Dans cette conjoncture de guerre civile et de terreur, la population voit ses conditions de vie aggravées suite à l’accord signé par le gouvernement avec le FMI et les risques d’explosion sociale sont croissants. Dans ce contexte, le dialogue qui se dessine entre décideurs politiques et leurs opposants islamistes, pour la restructuration des espaces de pouvoir, a toutes les chances de se faire au détriment de la population, des démocrates et surtout des femmes.
Quelle chance avons-nous dans ce dialogue, dont les enjeux sont clairs, de défendre notre statut de femmes voulant vivre et s’exprimer librement dans notre pays ?
Si dialogue il doit y avoir, celui-ci exige des conditions qui sont loin d’être réunies : cela suppose en effet le changement radical de la classe politique au pouvoir ; la condamnation de la répression des uns et de la violence des autres ; la jonction entre forces, entre hommes et femmes réellement favorables au retour au processus démocratique. Seules ces conditions permettront l’instauration de véritables institutions démocratiques qui aideront au changement dans la société et dans les rapports entre les femmes et les hommes, changement qui ne pourra se faire que dans la durée.
Aïcha Bendouba-Touati
Notes
- ’ Les titre, intertitres et notes sont de la rédaction.
- 1. Titre de l’article paru dans El Watan le 31 janvier 1994 et signé par différentes associations féminines.
- 2. Cf. Monique Gadant, «Nationalité et citoyenneté, les femmes algériennes et leurs droits », in Peuples méditerranéens n° 44-45, p. 293-337.
- 3. Femmes qui ont combattu pendant la guerre de libération nationale.
- 4. Assemblée populaire nationale, sous le régime du parti unique du FLN.