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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Ave Eva... Images de saintes, saintes images

· Cahiers du féminisme, n° 70, automne 1994 · p. 20-25 · 4 403 mots

Sainte Catherine , sainte Agnès , sainte Lucie et, bien sûr, la très sainte et très vénérée Vierge Marie... Elles occupent les cimaises de nos musées comme elles trônaient hier sur les retables de nos églises. Au nombre, elles battent à plate couture saint Jérôme, saint Sébastien, sans parler de ce pauvre saint Joseph, le père nourricier. Les religions révélées n’ont jamais fait la part belle aux femmes. Héritières d’Eve (tenue pour instigatrice du péché originel), elles sont sources de toute tentation, cause de la première chute. Alors, paradoxe : comment le catholicisme a-t-il pu à la fois tant haïr les femmes et tant les représenter ?

« Virgo, Vidua, Mater »

Au commencement était l’interdit : « Tu ne feras pas d ’idole », ordonne Celui qui est, à son peuple. C’est le second commandement qu’il dicte à Moïse. Le judaïsme sera une religion sans image, sans représentation car « tu ne saurais contempler ma face ». Dieu est dans le Livre qui recueille sa parole énoncée par les prophètes et les patriarches.

Le christianisme est l’histoire d’une rupture. Israël est le peuple élu par Dieu. Par deux fois, Il a passé alliance avec lui : la première quand Il mit à l’épreuve Abraham, lui demandant le sacrifice de son fils Isaac ; la seconde, quand II dicta sa loi à Moïse sur le Sinaï. La Passion du Christ, disent les Evangiles, sa mort sur la croix et sa résurrection, constitue la troisième alliance. Mais elle est étendue à l’ensemble des nations car « le sang de l ’alliance est répandu pour plusieurs »' : le peuple juif n’est plus peuple élu. « Allez et faites de toutes les nations des disciples.2 » Saül de Tarse, devenu Paul, sera l’« apôtre des gentils », des non-juifs. « Cet homme est l’instrument que j’ai choisi pour porter mon nom parmi les nations? » Il va lever tous les interdits et obligations bibliques « afin qu ’on ne crée pas des difficultés à ceux des païens qui se convertissent à Dieu 4 ».

L’interdit de l’image, de l’idole, sera plus solide. Devenue religion officielle, l’extension de la nouvelle doctrine amène rapidement une représentation des acteurs du drame : le Christ, sa mère, les martyrs. Toutefois, il faudra attendre Grégoire le Grand en l’an 600 et surtout le second concile de Nicée en 787 pour que l’image sainte soit non seulement autorisée mais recommandée comme facteur de dévotion. « Elle est aux illettrés ce que l ’écriture est aux clercs », dit Grégoire.

Le pendule ne cessera d’osciller au sein de la chrétienté entre tenants et adversaires de l’image. Querelle des iconoclastes à Byzance en 727, dépouillement cistercien au xne siècle et bouleversement de la Réforme ; derrière la dévotion on suspecte l’idolâtrie.

Il est un autre terrain où le christianisme se sépare non seulement de l’héritage biblique, mais aussi de la tradition romaine : la procréation.

« Croissez et multipliez. » Dans la Bible, une progéniture imposante est don du ciel ; à l’inverse, la stérilité est malédiction pour les femmes. Sarah, femme d’Abraham, lui donne son esclave Agar afin qu’il engendre.

A Rome, les célibataires sont taxés5, les enfants encouragés. Il n’empêche que pratiques contraceptives empiriques, abandons des enfants, voire infanticides, sont autant de moyens courants pour réduire la taille de la famille. La matrone qui « file la laine et garde la maison » incarne l’idéal féminin. Juive ou romaine, la femme est avant tout une bonne mère et une bonne épouse.

A la fois hédoniste et malthusienne, la société antique qui voit naître le christianisme a produit son opposée : la philosophie austère des stoïciens, la dualité corps-âme, plaisir-procréation. L’hellénisation de la diaspora juive va opérer une synthèse de la tradition biblique et de la philosophie grecque, dans le sens de la rigueur en matière sexuelle6. Philon d’Alexandrie, ce philosophe juif du Ier siècle, fortement marqué par Platon, en est le meilleur exemple. On y trouve déjà tous les éléments de la doctrine chrétienne du mariage.

Mais le christianisme va plus loin. S’appuyant sur la parole du Christ qui glorifie « les eunuques qui se sont rendus tels eux-mêmes à cause du royaume des deux »\ il fait de la chasteté volontaire des hommes et des femmes, la valeur sociale la plus haute. « Vierge, veuve, mère » est la trinité féminine des pères de l’Eglise du haut Moyen Age.

La ménagère est rejetée à l’arrière-plan, laissant la place d’honneur à celle qui consacre son corps et son esprit à Dieu, à l’image de la parabole de Marthe et Marie dans les Ecritures. Marie écoute le Christ parler, Marthe s’affaire aux travaux domestiques, elle dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir ? Dis-lui donc de m ’aider. » Le seigneur lui répondit : « (...) Une seule chose est nécessaire, Marie a choisi la bonne part. Elle ne lui sera pas ôtée. »8

A ceux et celles qui sont incapables d’atteindre cet idéal, il reste... le mariage, pis aller offert à qui ne peut se détacher des tourments de la chair. D’autres prendront des moyens plus radicaux, comme Origène qui s’émascule volontairement pour échapper à la tentation.9

L’union de l’homme et de la femme ne peut avoir qu’une seule destination, la reproduction de l’espèce. Fruit d’un acte honteux, la procréation est un mal nécessaire : si l’humanité n’avait été peuplée que d’hommes et de femmes faisant assaut de chasteté, elle se serait

Marie-Madeleine, Le Titien.

éteinte ! Grâce à Dieu, si l’on ose dire, l’acte de procréation n’est pas dénué de charmes, ce qui explique sans doute qu’il n’en fut pas ainsi...

Dans le mariage même, tous les obstacles furent dressés à l’acte conjugal : interdiction de copuler pendant les trois carêmes, à Pâques, à l’Ascension, à la Pentecôte, à l’Annonciation, les mercredi, vendredi, dimanche, à la Saint-Michel, à la Saint-Jean... et, bien sûr, pendant la grossesse, les règles, l’allaitement. L’historien Jean-Louis Flandrin10 a compté qu’il restait 3,7 jours en moyenne par mois autorisés pour pratiquer un acte sexuel qui n’encourt pas les foudres de nos bons pères ! Il met sur le compte de cet acharnement la stagnation démographique que connaît l’Occident aux alentours du xc siècle. A l’inverse, peut-on déduire de l’explosion démographique du xnc, une prise de distance des croyants avec ces interdits ? Sans doute, le carcan était trop rigide pour être viable durablement.

Mais gardons-nous de tout anachronisme. Cette supériorité de la chasteté et de la consécration à Dieu fait partie de l’univers mental de l’homme et de la femme du Moyen Age. Pour les femmes, il ne fait pas de doute que cette exaltation de l’esprit sur la chair leur permettait d’accéder à un statut social infiniment plus gratifiant. « Heureux est le ventre qui n ’a jamais conçu et les seins qui n ’ont jamais allaité. 1 1 » Soumises à une règle austère et rude à l’intérieur du cloître, elles n’y échappaient pas moins à un monde extérieur bien plus rude encore où leur « faiblesse naturelle » morale comme physique ne pouvait être que méprisée. Appliquant la parole du Christ : « Vos fils et vos filles prophétiseront »12, elles devenaient respectées, vénérées même pour les plus célèbres d’entre elles, parlant d’égal à égal avec les puissants, car inspirées par Dieu. Le martyre transfigure la chair : les saintes de Zurbaran n’ont aucune marque de leur supplice dans la résurrection. Lucie porte ses yeux sur un plateau et elle nous regarde.

Ainsi se rapprochaient-elles de l’idéal absolu, celui qu’aucune femme ne pouvait atteindre, Marie, mère du Christ et toujours vierge.

Marie-Madeleine, Le Titien

Je vous salue Marie...

La place qu’occupe Marie dans le catholicisme est unique. Son image, au propre comme au figuré, écrase

tous les acteurs du drame de la passion, apôtres, évangélistes, hormis le Christ lui-même. Annonciation, Visitation, Vierge à l’enfant, pietà... pendant des siècles, elle a été représentée par les plus grands artistes d’Occi-dent.

L’intensité du culte marial est surprenante car Marie est femme. Nous l’avons dit, les religions révélées laissent aux filles d’Eve la portion congrue et encore, la plus mauvaise. La Bible connaît des « héroïnes nationales », Esther, Judith ; des épouses, Rebecca, Sarah, Bethsabée... Mais prophètes et patriarches ne se déclinent pas au féminin.

Le protestantisme, en revenant à la stricte lecture des textes révélés, la sola scriptura, dénoncera avec vigueur la « mariolâtrie ». Cette hargne, qui est aussi puritanisme, s’étendra à l’image de Marie : la destruction du mythe et celle de sa représentation vont de pair.

Marie apparaît peu dans les Evangiles. Dans Matthieu ou Marc, la vierge qui va enfanter le Christ, n’est qu’un comparse, vecteur de l’Esprit saint. Le Messie qu’annonce la Bible est dit fils de David. Or, c’est par Joseph... qui n’est pas le père de Jésus, que cette filiation est établie : « Généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’ Abraham. (...) Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus qui est appelé Christ.'1 » Les exégètes qui prennent les Ecritures au pied de la lettre ont dû souvent faire assaut de virtuosité casuistique pour donner une cohérence à des textes qui en manquaient !

Seul des quatre évangélistes, Luc donne à Marie une place centrale. Son texte va être la source de l’imaginaire qui va se bâtir autour de la Vierge, point de départ de la Légende dorée. Cette dernière reconstruit de toutes pièces une vie entière : une parentèle, Anne et Joachim, ses parents, Elisabeth mère de saint Jean le

La Vierge et l’Enfant, B. Murillo

La Vierge et l’Enfant, B. Murillo.

Baptiste, une naissance, une enfance, la consécration au temple, une mort, la montée au ciel... Et c’est par l’image que cet enseignement se répand.

Le Père, le Fils, le Saint-Esprit... cette histoire manquait de femmes. Le culte de la Vierge est le fniit d’une vénération populaire qui va transformer la jeune fille de l’Evangile en la clé de voûte du mystère de l’Incarnation. « Et le Verbe s’est fait Chair », dit Jean (1.14). Il s’est fait chair par Marie précise le Credo. Le piédestal se dresse. Elle devient officiellement Mère de Dieu au Concile d’Ephèse en 431. Par elle, le Christ est homme et Dieu. Nier la Vierge, c’est nier cette double nature du Christ. Son statut est au centre de la lutte contre l’hérésie.

La Mère de Dieu est la vierge sévère des icônes byzantines et des peintures gothiques. Toujours de face, sa stature est formidable : le pêcheur qui La regarde doit lever les yeux. Le Salut qui n’est jamais acquis, descend de l’image.

Marie est femme, certes. Mais « bénie entre toutes les femmes », celles que « les générations futures diront bienheureuse »14, n’est pas une femme ordinaire. Sur elle ne pèse pas le poids du péché originel, sa conception est immaculée, elle n’est pas « touchée du diable ». Marie a été choisie par Dieu dès sa conception. Elle est vierge quand l’Esprit saint vient sur elle, disent les évangélistes et reste vierge après la naissance de Jésus, dit le dogme catholique. Cette virginité est symbolisée pic-turalement dans l’Annonciation par le lys, l’esprit prend la forme d’une colombe.

Sa conception immaculée'5, sa virginité rachète le péché originel. Elle est la nouvelle Eve d’où naît le nouvel Adam, le Christ. Par Eve, l’humanité a connu la chute, par Marie, elle est rachetée, « La mort vint par Eve, la vie par Marie », dit saint Jérôme. Le salut de l’ange Gabriel « AveMaria » va engendrer les innombrables variations que feront nos théologiens sur l’inversion Eva/Ave.

Les hommes font appel à Marie parce qu’elle est mère, une mère qui a connu la souffrance de voir mourir son fils sur la croix. Ayant infiniment souffert, elle est infiniment miséricordieuse. Pêcheurs, les hommes ne méritent que la colère divine. Marie, sera leur avocate, leur protectrice, leur médiation auprès de Dieu.

La période noire qui s’ouvre en Occident à partir de la grande peste de 1348, peste qui décimera près de la moitié de la population européenne, influe fortement sur la représentation de la Vierge. Ce n’est plus la sévérité de la Mère de Dieu qui est mise en avant, mais sa souffrance et sa protection. C’est la grande époque des pietàs, vierges douloureuses qui portent sur leurs genoux le corps du fils mort, écho macabre des Vierges à l’enfant. Les Vierge au manteau se multiplient l6. Marie, qui par sa stature est toujours au-dessus des hommes, prend sous sa protection, sous son manteau, l’humanité qui l’implore. Ce geste est traditionnellement considéré comme un symbole d’adoption renforcé ici par la présence féminine : Marie prend littéralement dans son giron ses dévots.

Les agitées de la foi

Martyres ou « bienheureuses », les extatiques féminines, du xir au xvir siècle essentiellement, offrent à l’art religieux le mystère des noces mystiques. L’extase serait essentiellement féminine et chrétienne. C’est un état de « grâce » mystique, avec perte de soi et des sens, où l’« âme » s’unit à Dieu. Chaque grande mystique chrétienne a son vécu extatique. J.-N. Vuamet, dans Extases féminines, distingue plusieurs formes : l’extase spirituellement solitaire, caractérisée par la « transcendance » ou « l’abîme » ; la narrative, qui évoque la rencontre, et « l’amour unissant » avec l’Autre, le Christ ou Dieu ; la victimale, muette, douloureuse et torturée ; enfin l’infantile et la moins extatique, qui se symbolise dans l’apparition de la Vierge.

Pourquoi les extatiques sont-elles des femmes ? Le christianisme serait plus « anthropomorphique » que les autres religions, et donc marqué par la symbolique familiale. Dieu-le-Père, Dieu-l’Epoux, le Fils, l’enfant-Jésus, autant de représentations qui nourrissent les extases féminines, nous dit-on. De plus, comme l’explique J.-N. Vuamet, « aucun rôle viril n ’est possible à l ’égard de Dieu, devant Dieu » (...) « les mystiques hommes ne peuvent que devenir femmes (thème de l’âme-épouse), ou devenir enfant. Quant aux femmes, unies à Dieu sans être frustrées de leur sexe, elles évoluent dans la mystique avec plus de bonheur que les hommes, en tant que filles, épouses ou mères... »

Leur expérience mystique s’inscrit dans leur corps et leur esprit. Malgré la douleur, elles parlent de « joie », de « béatitude », de « vigueur de la grâce ». D’aucuns caractérisent ces états comme proches du délire, de la folie. . .

Nombre de grandes mystiques ont écrit ou dicté (en général, à un homme témoin, un secrétaire...) leur extase, transgressant ainsi, avec l’autorisation de Dieu, l’interdiction d’écriture faite aux femmes. Leurs paroles « transcendent » en quelque sorte l’enseignement des doctes masculins du moyen-âge. Hildegarde de Bingen (1098-1179), Catherine de Sienne (1347-1380), Angèle de Foli-gno (1249-1309), sainte Thérèse d’ Avila (1515-1582), font partie de ces mystiques « littéraires ». Quant à Catherine d’Alexandrie, patronne des philosophes, elle tint tête à cinquante philosophes qu’un empereur avait réunis pour la confondre, et n’échappa au supplice de la roue que grâce à l’intervention divine qui brisa net l’engin devant l’honorable assemblée.

D’autres sont plutôt des mystiques « victimales », comme sainte Lydwine (1380-1433), dont le corps ne fut que plaies et suppurations avant de répandre une merveilleuse odeur de « sainteté » au moment d’une extase mortelle, ou comme Catherine Emmerick (1774-1825), non canonisée, dont les stigmates la faisaient terriblement souffrir, le sang coulant de ses mains et de sa poitrine, tous les vendredi, et qui tint ses dernières paroles : « Je suis pauvre et pleine de péchés. Ne me louez pas, laissez-moi mourir dans l ’ignominie, avec Jésus sur la croix. »

Il y a aussi les poétiques. Celles qui dans la plénitude du repos et de la contemplation vivent « la pure Essence de l’Amour » : « S’anéantir dans l’amour est ce que je sais de plus haut », dit Hade-wijch.

Les extases et les visions se produisent de manière exceptionnelle. Catherine de Sienne était, au contraire, une extatique permanente. La légende raconte qu’elle avait des « ravissements » plusieurs fois par jour. Il faut dire qu’elle portait, autour de la taille, une chaîne garnie de clous et qu’elle ne dormait qu’une heure tous les deux jours ! Il lui arrivait de s’inquiéter de la réelle provenance divine de ses extases. Mais, forte de la parole de Jésus lui déclarant qu’il « l’épousait dans la foi », elle devint une théologienne dont la « science infuse » en remontra aux princes de l’Eglise et aux papes. Et comme Jeanne d’Arc, mentionne ironiquement J. N. Vuamet, elle interpelle, en 1397, le roi :_« Vous accomplirez la volonté de Dieu et la mienne... ».

L’extase provoque aussi quelques débordements, comme ceux de Catherine de Pazzi dite Catherine des fous (1566-1607). Il arrivait, en effet, que Jésus, sous forme de feu, prenne possession de sa poitrine et qu’elle soit obligée de se rouler nue dans la neige pour ne pas être consumée.

Certaines ont été des mystiques tardives. Angèle de Foligny, par exemple, mena une vie de pécheresse débridée jusqu’à l’âge de quarante ans. Une sorte de Madeleine qui découvre la foi au point de prier Dieu qu’il la débarasse de sa famille. Prière exaucée puisque mère, mari et fils moururent effectivement. Angèle, enfin libre, pouvait se donner entièrement à Dieu.

La tête du hit-parade de l’extase revient sans conteste à sainte Thérèse d’ Avila. Immortalisée dans la sculpture du Bemin, objet de fascination pour Lacan et Sade, elle est qualifiée de « grande amoureuse ». Ses écrits, datant de 1559, relatent sa progression chaotique, angoissée, vers ce qu’elle appelle la Septième demeure, vers la béatitude. Jouissance supérieure, passion mortelle, Thérèse se tend vers le bonheur impossible : « Je meurs de ne pas mourir ».

Frustration, Castration, masochisme, autant d’interprétations de la mystique féminine.

La fin des grandes extatiques aurait commencé au cours du xvne siècle, pour laisser la place aux « gamines inspirées par la Vierge ». Le triomphe de l’ordre ecclésiastique et de sa rigueur, méfiants à l’égard de ces « embrasements divins », ne produira plus que des dévotes sans panache.

Catherine Rosehill

La naissance de l’artiste

La Descente de Croix, Fra Bartolommeo

Fantasmes dans la sacristie

L’homme de la Renaissance n’est plus celui du Moyen Age, sa représentation du sacré en porte l’empreinte. Peut-on d’ailleurs encore parler d’art sacré ?

Les thèmes de l’imagerie religieuse demeurent envahissants même si la peinture profane explose. Le portrait, cette autocélébration des élites, et la mythologie antique, grecque ou romaine, qui s’introduisent massivement dans la peinture et la sculpture, traduisent une relation nouvelle de la société « laïque » vis-à-vis de l’Eglise, même si, bien sûr, évêques et papes sont parmi les premiers à se faire représenter. Mais c’est leur pouvoir séculier qu’ils font ainsi sentir, et non plus leur « sainteté », cadet des soucis de beaucoup.

Les conventions de représentation des saints, des apôtres, ou de la Vierge ont toujours la vie dure. Saint Pierre porte ses clés, saint Laurent son grill, Marie son manteau bleu et sa robe rouge, le rouge du sang de la Passion. Car comment identifierait-on un saint s’il n’avait plus ses attributs ?

Mais l’angle de vue de la peinture s’est radicalement modifié. Avec la perspective, ce n’est plus l’image qui descend vers l’homme, mais ce dernier qui, par son regard, dicte la construction du tableau.

Cette inversion du regard est le produit d’une mutation des relations entre l’homme et Dieu. Ce dernier n’occupe plus la première place du monde humain. Il se relativise et, ce faisant, perd une partie de son pouvoir. Sa représentation fait de même.

Le sacré suppose l’acceptation du code. L’image était sainte dans la mesure où ceux qui la regardaient la pensaient telle. « Le regardeur fait le tableau, dit le peintre Soulages, le tableau fait sens pour le regardeur, suivant ce qu ’il est.'7 » La relique n’avait que la puissance (psychologique, il va sans dire) qu’on lui attribuait. Si l’on cesse d’y croire,

La Descente de Croix, Fra Bartolommeo.

elle n’est plus qu’une chose vaguement répugnante enchâssée dans l’or et l’ivoire.

A partir du moment où les mécènes ont cessé de commander une Annonciation ou une Crucifixion, mais un Bellini, un Vinci ou un Raphaël, l’artiste a pris le pas sur le sacré, l’art moderne au sens marchand du terme, est né. Les rois se disputent Michel-Ange, Le Titien sera annobli par Charles Quint, Velasquez par Philippe IL

S’ouvre l’époque des Vierges humaines. Belle, toujours très belle, ovale parfait d’Anto-nello da Messina18, pureté absolue des vierges de Raphaël19, blondeur éthérée des Botticelli. Soyons prosaïques, les modèles de nos peintres n’étaient pas vilaines et ils avaient une sainte excuse : si la beauté des femmes en général est une ruse du Malin pour égarer l’homme, la beauté de la Vierge est le signe de la perfection de l’œuvre divine.

Elle n’est plus mère de Dieu ou protectrice miséricordieuse, elle est mère tout court. Elle ne tient plus sur ses genoux un petit donneur de leçons, elle joue avec un bébé potelé, taquin, qui veut attraper la barbe d’un mage chez Zurbaran, ou caresser un lapin chez Titien20.

Marie est devenue la mère idéale, attentive, douce, disponible. Imagine-t-on une Vierge de Botticcelli piquer une colère parce que le gosse a encore fait des siennes ? Impensable. Mère exemplaire, elle connaît pourtant le destin de son enfant et s’y résigne. Elle se soumet à la volonté du Père : « Je suis la servante du Seigneur. 21 »

Marie doit être une mère rêvée, le réalisme n’a rien à y faire. Le Caravage subira les foudres de l’Eglise pour une Mort de la Vierge 22 jugée blasphématoire : une vieille femme allongée, aux pieds nus et gonflés. Si Marie ressemble à n’importe quelle pauvresse, comment pourra-t-elle monter au ciel corps et âme dans toute sa splendeur ? Il faut un peintre délié du catholicisme comme Rembrandt pour représenter la Vierge sous la forme d’une jeune femme pauvre, vêtue comme une paysanne ou une servante, avec des seins de nourrice qui allaite, lourds et gonflés de lait23.

Les seins de la Mère de Dieu... si troublants. Le lait de la vierge était une relique des plus précieuses. Calvin, avec sa misogynie bien ancrée avait la partie facile : ce Si la Vierge eut été vache et qu ’elle eut été nourrice toute sa vie, à grand-peine eût-elle pu rendre une telle quantité.24 » Certes, si l’on en croit le nombre d’abbayes et d’églises qui se targuaient d’en posséder quelques gouttes, Marie devait être une solide matrone dotée de mamelles impressionnantes. A mille lieux des rondeurs d’adolescente à peine pubère que laissent entrevoir les chastes héroïnes des tableaux.

Il va de soit qu’aucun désir terrestre ne peut se porter sur la Vierge. Le penser, c’est déjà blasphémer. Et pourtant, la maternité extraordinaire de la jeune fille engendra bien des pensées ambiguës que nos vertueux clercs concrétisaient sous forme de visions miraculeuses.

Pietà, Sandro Botticelli.

L’austère Bernard de Clairvaux, fondateur des cisterciens, n’y échappa pas : Marie était-elle vraiment mère ?, se tourmentait le saint homme. L’intéressée elle-même se chargea de répondre. Une nuit, Bernard vit une femme d’une beauté... divine. Il reconnu la Mère de Dieu. Celle-ci ouvrit son corsage et lui fit goutter le lait qui avait nourri Jésus.

La chasteté théorisée induit le fantasme sexuel, féminin ou masculin. Se consacrant à Dieu, les moniales appelait le Christ, leur Epoux. Le mariage mystique de sainte Catherine avec le Christ est un thème courant de l’iconographie religieuse. Extase mystique et extase profane se ressemblent par bien des côtés, en tout cas par leurs manifestations (voir encadré).

Peu de saintes ont été aussi productrices de désir et de représentation du désir que Marie-Madeleine. Elle avait tout pour séduire les peintres. « Marie, ayant pris une livre d’un parfum de nard pur de grand prix, oignit les pieds de Jésus, et elle lui essuya les pieds avec ses cheveux ; et la maison fut remplie de l’odeur du parfum.25 » Vase de parfum et longue chevelure libre : symboles de la femme (et non de la vierge), ils sont les attributs de Marie Madeleine. Pécheresse repentie, elle bénéficie d’une autorisation implicite de nudité et peut manquer de retenue. La Madeleine désespérée de Botticcelli étreint le visage du Christ mort, mêlant ses cheveux aux siens26 ; le Titien la peint nue, les cheveux défaits ne masquant pas les seins 27 ; érotisme moins voyant mais plus troublant chez La Tour, où l’épaule dénudée d’une Madeleine pensive constraste avec le crâne posé devant elle, symbole de la vanité des choses terrestres 28.

La Contre-Réforme qui suit le concile de Trente va amplifier jusqu’à la démesure du baroque la représentation de l’extase. Quand le temple réformé est nu, les « idoles » chassées et brisées, le catholicisme post-tridentin, lui, couvre les murs des églises de saintes alanguies (de « paillardes bariolées », dit Calvin), d’angelots toutes fesses à l’air. C’est le chant du cygne de l’art religieux occidental.

Pietà, Sandro Botticelli

Le mythe devient guimauve

La sécularisation de la société, la déchristianisation massive, vont avoir raison du mysticisme débridé. Avec le xixe siècle, la double morale bourgeoise triomphe : selon que vous serez riche ou pauvre, homme ou femme, vous aurez tous les droits ou tous les devoirs. La vertu n’est exigée que pour la gens féminine, les mâles vont au bordel. Les classes laborieuses deviennent classes dangereuses, synonymes de turpitudes en tout genre.

Les peintres dignes de ce nom essayent de trouver sur leur toile la clé de la lumière, ils laissent aux pompiers bien en cour les Annon-ciations et autres Visitations. Marie devient aussi fade qu’une vertueuse ménagère. Sa robe rouge a disparu, est-ce par peur du drapeau de même couleur ? L’art sacré devient bondieuserie sulpicienne. Thérèse d’Avila, la grande jouisseuse, laisse la place à « sainte Nunuche » de Lisieux. La Vierge ne visite plus que des enfants pas très dégourdis à Lourdes ou Fatima. La Vierge était contre la Réforme, la Révolution française, elle est contre la Révolution russe. A être trop réactionnaire, elle perd de son populaire.

On visite désormais les églises comme des musées et nos musées sont les nouveaux temples de la religion de l’art. Nous restent les belles des cimaises : Marie, Ursule, Lucie, Thérèse, Agathe, Agnès, Catherine, et Madeleine, bien sûr. Leur amour pour l’Epoux était-il si platonique ? Nous en doutons, la psychanalyse est passée par là. Qu’importe. En vérité, je vous le dis : « A celles qui ont beaucoup aimé, il sera beaucoup pardonné. »

Ariane Perez

Notes

  1. 1. Matthieu, 26.28 ; Marc, 14.24.
  2. 2. Matthieu, 28.19.
  3. 3. Actes des apôtres, 9.15.
  4. 4. Actes des apôtres, 15.19.
  5. 5. Lex Julia (18 av. J.-C). et Lex Papia Popaea (9 après J.-C).
  6. 6. Voir Jean-Louis Flandrin, / ’Eglise et le contrôle des naissances, Flammarion, 1970.
  7. 7. Matthieu, 19.12.
  8. 8. Luc, 10.38/42.
  9. 9. Théologien du iir siècle, Origène ne sera pas le seul à se mutiler ainsi. Il faut en trouver la source dans les Evangiles : «Si ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi ; car il est avantageux pour toi qu 'un seul de tes membres périsse et que ton corps entier ne soit pas jeté dans la géhenne » (Matthieu, 5.28 ; Marc, 9.43/47).
  10. 10. Jean-Louis Flandrin. Un temps pour embrasser. Aux origines de la morale sexuelle occidentale. Le Seuil, 1983.
  11. 1 1 . Evangile apocryphe attribué à saint Thomas, x' siècle.
  12. 12. Actes des apôtres, 2.17.
  13. 13. Matthieu. 1. El 7.
  14. 14. Luc. 1.42. et 1.48.
  15. 15. Si le dogme catholique de l'immaculée Conception date de 1854, le débat se répand dès les xnc, xiu' siècles. Le xvir siècle représentera beaucoup la Vierge sous cette forme, notamment dans la peinture espagnole, Zur-baran, Murillo, Velasquez.
  16. 16. Voir Jean Delu-meau. Rassurer et protéger, le sentiment de sécurité dans l’Occident d’autrefois. Fayard 1989.
  17. Jean-Noël Vuamet, Extases féminines, éd. Hatier.
  18. 17. Sur la fonction de l'image dans l’histoire occidentale, Régis Debray, Vie et mort de l’image. Gallimard 1992.
  19. 18. La Vierge de l’Annonciation. Pinacothèque de Munich.
  20. 19. La très belle Vierge au chardonneret. Palais Pitti, Florence, ou la Vierge à la chaise (idem).
  21. 20. La Vierge au lapin. Musée du Louvre.
  22. 21. Luc, 1.38.
  23. 22. La Mort de la Vierge, Musée du Louvre.
  24. 23. La Sainte Famille, Pinacothèque de Munich.
  25. 24. Le Traité des reliques 1543.
  26. 25. Jean 12.3
  27. 26. Pietà. Pinacothèque de Munich
  28. 27. Marie Madeleine. Galerie des Offices. Florence.
  29. 28. Marie Madeleine au désert. Musée du Louvre.

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