Il y a quelques mois, nous avions rencontré Hervé Le Bras, directeur du Laboratoire de démographie historique de V Ecole des hautes études en sciences sociales, pour mieux comprendre ce qu'il appelle la « folie repopulatrice » qui a toujours obsédé les pouvoirs politiques en France . (in Cahiers du féminisme n° 67/68, hiver 1993/printemps 1994). C'est a contre-courant qu'il a développé sa critique radicale des thèses natalistes officielles. Mais les féministes, qui ont toujours été hostiles à cette orientation gouvernementale, ont immédiatement saisi l'enjeu du débat. Comme l'a justement remarqué Hervé Le Bras, nous étions « sur des lignes très voisines sans le savoir ». Dans un ouvrage savant et très tonique, intitulé « Les limites de la planète »*, il s'en prend aujourd'hui au concept de « population limite » transposé abusivement du monde animal aux sociétés humaines et met en cause tous ceux qui, à l'instar de J. Y. Cousteau en France, prétendent que la « surpopulation » mondiale est a l'origine de tous les maux. Ce débat nous intéresse d'autant plus qu'il a bel et bien été escamoté à la Conférence sur la population réunie au Caire du 5 au 13 septembre dernier. Hervé Le Bras nous rappelle les termes d'une polémique déjà virulente en 1992, lors de la Conférence mondiale de Rio consacrée à l'environnement, et nous livre ses premières impressions sur la Conférence du Caire, à peine terminée lors de notre entretien. Nous l'en remercions.
♦ Depuis des mois, en relation avec la Conférence du Caire, on ne cesse de parler de « surpopulation » mondiale. Qu ’en pensez-vous ?
Hervé Le Bras -Tout d’abord, on peut trouver étonnant que 80 % des Français, plusieurs sondages le montrent, puissent penser qu’ils ne sont pas assez nombreux, qu’il faut faire des enfants et en même temps que la terre soit trop peuplée. Ce n’est pas la moindre contradiction. Il est vrai qu’ils sont canonnés pas la propagande gouvernementale. Interrogée sur cette question, Simone Veil a déclaré : « Je n y vois aucune contradiction, au contraire. Il est normal qu ’à l ’avenir, la population française s ’accroisse plus, et celle du reste du monde, moins. Cela fera un équilibre ». Dans ce domaine, la notion d’équilibre n’a aucun sens ! Si madame Simone Veil tient tant à l’équilibre, je suggère, pour ma part, que les Français soient moins riches et les gens du tiers monde plus riches. Pour assurer l’« équilibre », qu’on commence par assurer la redistribution des richesses entre ceux qui ont trop et ceux qui n’ont pas assez ! Et à l’intérieur même de la France, voilà un vaste programme !
Dans ce type de déclaration, Simone Veil, comme les autres membres du gouvernement, assume la vieille idéologie eugéniste de Vichy. N’a-t-elle pas dit qu’il fallait « conserver le rayonnement de la France dans le monde ? » Sous-entendu : « Les Français sont mieux que les autres. Il est normal qu’il soient plus nombreux. » Autant dire les choses clairement !
♦ Mais tous les discours sur l’explosion démographique et la nécessité de contrôler la population du tiers monde ne sont pas exclusivement tenus pas la droite ou la droite extrême...
H. Le Bras -En effet, on retrouve cette ligne chez René Dumont par exemple, et la fraction écologiste de gauche. Sur les questions de population, on ne retrouve pas les découpages politiques traditionnels, c’est le moins qu’on puisse dire. Il me semble, comme j’ai tenté de le montrer dans mon livre, que la distinction fondamentale est celle qui sépare ceux qui croient à la nature et ceux qui croient à la société. Il y a une très forte tendance à « naturaliser » le monde social. Comme s’il existait une réalité indépendante de la volonté humaine, indépendante de la politique, ou même du progrès des techniques... Le monde social est considéré par certains comme naturel. Ce type de raisonnement est poussé à l’extrême par ce qu’on appelle la « Deep Ecology » aux USA et peut déboucher sur des positions qui me semblent extrêmement réactionnaires...
♦ Pourriez-vous revenir sur ces différents courants et leurs erreurs de méthode ?
H. Le Bras -Outre la tendance à la naturalisation de la société, il y a la tendance à l’extrapolation du*local au global. En écologie, c’est souvent la règle. Entendons-nous bien. Je n’ai jamais dit que tout était rose et qu’il n’y avait pas de problèmes écologiques. Il y a de vrais problèmes de déchets urbains, de pollutions locales, souvent aggravés par la pauvreté, le problème des nappes phréatiques, etc. On peut allonger la liste à l’infini, mais ce sont des problèmes locaux que l’on peut traiter à l’échelle locale. En écologie, au contraire, on a spontanément tendance à globaliser les problèmes, à les présenter comme des phénomènes planétaires liés entre eux et exigeant un traitement global. On en vient ainsi à soutenir des initiatives comme la Conférence de Rio sur l’environnement où l’on a tranché des questions qu’on ne maîtrise pas. On a spéculé sur le rétrécissement de la couche d’ozone ou le réchauffement climatique sans disposer d’éléments suffisants pour en juger ni même pour pouvoir déterminer la responsabilité des hommes dans ces changements. En tout état de cause, les conséquences de ces modifications seront sans doute minimes. C’est ce que j’ai montré dans mon livre à partir de calculs simples. Et pourtant, elles suscitent des peurs formidables. . .
De fait, on sauverait bien plus de vies humaines en installant un égoût supplémentaire à Calcutta qu’en essayant d’empêcher la formation du trou de l’ozone au-dessus de l’Antarc-tique. Et cela coûterait moins cher !
Sous prétexte de préserver l’« équilibre » de la nature, objectif de nombreux écologistes, on peut en venir à prôner l’immobilité. Surtout, il ne faudrait rien toucher. La place des espèces serait immuable. L’homme ne vaudrait pas plus que d’autres espèces et il prendrait une lourde responsabilité pour le futur en modifiant par son action la place de certaines espèces. En fait, aujourd’hui, on en est à un stade où l’on découvre encore de nouvelles espèces...
Prenons le blé par exemple, dès l’origine, il a été une création humaine. Encore plus aujourd’hui où le blé cultivé en Inde ou en Chine, par exemple, est le résultat de la « révolution verte ». Dès lors, qu’est-ce que cela signifie vouloir préserver les espèces telles qu’elles étaient à l’origine ?
♦ Albert Jacquard ou René Dumont mettent, eux, V accent sur les problèmes que vous avez évoqués précédemment : le réchauffement de l’atmosphère, répuisement des nappes phréatiques et des réserves d’énergie fossile, l’érosion des sols. Mais pour eux, ce sont effectivement des problèmes sociaux et politiques. Qu ’en dites-vous ?
H. Le Bras -Je m’inscris en faux contre deux choses : la nature des menaces qu’ils voient poindre et le remède qui consisterait à ramener la population de la terre à sept cents millions de personnes comme le propose Albert Jacquard. La différence entre le niveau de vie des Africains et celui des Européens ne tient pas au nombre d’habitants mais aux conditions sociales de production. Si l’on réduisait le nombre global d’habitants de la planète sans changer le reste, les mêmes différences et les mêmes inégalités subsisteraient. On peut même dire qu’avec moins de producteurs, on produirait moins, et qu’il y aurait moins à se partager, contrairement à ce que dit Albert Jacquard. On aurait certainement plus d’espace, mais là c’est une autre question qui n’a rien à voir avec les problèmes techniques, les problèmes de ressources soulevés par Albert Jacquard. Ce qu’il affirme en matière de population, domaine où il s’aventure sans bien le connaître, est tout simplement faux et même dangereux. Il prétend, par exemple, qu’avec moins d’habitants, on aura davantage d’énergie à se partager. C’est faux. Il suffit, pour s’en convaincre, de se reporter aux courbes, bien connues des spécialistes de l’énergie, qui montrent, au contraire, que les réserves d’énergie croissent en proportion de la demande. Quand une demande d’énergie s’exprime sur le marché, le coût de l’énergie a tendance à monter, on est poussé à chercher et à trouver de nouvelles nappes de pétrole. On expérimente de nouveaux procédés. De nouvelles réserves sont découvertes. Les réserves ont presque toujours représenté trente fois la consommation annuelle. Si les estimations des réserves de 1950 s’étaient avérées exactes, cela fait longtemps qu’il n’y aurait plus de pétrole. Par rapport à 1950, les estimations actuelles des réserves ont été multipliées par vingt.
Dans l’avenir, si le prix du pétrole augmentait pour atteindre une trentaine de dollars, il deviendrait rentable de transformer les sables bitumineux et les gisements de houille en pétrole en mettant en œuvre de nouvelles technologies. Dans cette hypothèse, le Canada et la Chine prendraient le relais de l’Arabie Saoudite... Telles sont les projections de grandes firmes.
René Dumont a été un prophète sur l’Afrique. Son livre, « L ’Afrique noire est mal partie », est remarquable et trente ans après, l’Afrique est effectivement au stade qu’il avait prévu. Il a aussi très bien analysé ce qui se passait en Amérique latine, au plan agricole. Mais il est ingénieur agricole et il se trompe sur les problèmes de population. Paradoxalement, l’Afrique et l’Amérique du Sud, où les problèmes sont les plus graves, sont très peu denses. Il n’y a presque personne au Brésil et la fécondité a beaucoup baissé en Amérique latine qui compte moins de vingt habitants au km2, alors que la terre dans son ensemble a une densité de soixante habitants au km2. Même situation pour l’Afrique, à peu de choses près.
♦ Sauf pour le Rwanda semble-t-il. René Dumont, justement, suggérait dans le Monde diplomatique du mois d’août, qu ’il pouvait y avoir un lien entre les massacres qui viennent d’être perpétrés et la forte densité de la population qui serait à l’origine de la concurrence agricole.
H. Le Bras -Si on s’engage dans cette voie, c’est dramatique ! Corrélation n’est pas causalité. La seule réponse à faire, face à ce type d’argumentation,
Évolution des réserves prouvées de pétrole (trait foncé) et de la consommation mondiale (trait double) de 1940 à 1991 (la consommation a été multipliée par 10 pour être comparée aux réserves)
Paysans mexicains du Chiapas.
c’est qu’en Angola, il y a huit habitants au km2 et qu’on s’y étripe depuis une dizaine d’années. En ce qui concerne la concurrence pour la terre, René Dumont a raison. Mais la concurrence pour la terre a toujours existé, même au temps des chasseurs cueilleurs ! Et peut-être que la concurrence la plus redoutable est celle qui existe lorsqu’il y a moins d’un habitant au km2 et que l’on vit de la cueillette et de la chasse. Dans ce cas, en effet, si quelqu’un pénètre sur votre territoire, c’est le drame. La densité n’y est pour rien. Ce qui est vrai, c’est que partout où il y a croissance de population, le problème du partage des ressources se pose. On ne peut plus faire comme avant. Mais c’est aussi un moteur de changement positif comme l’a montré Ester Boserup1.
Pour ce qui est du Rwanda, mieux vaut chercher les explications du massacre ailleurs que dans la densité de population. D’autant que le Rwanda, au plan économique, allait un peu mieux que la plupart des autres pays d’Afrique. En revanche, il était soumis à un véritable matraquage idéologique à caractère raciste et eugéniste de type nazi. C’est un étudiant de DEA qui me l’avait fait remarquer, l’an passé, alors qu’il étudiait les journaux rwandais. On y trouvait déjà des descriptions détaillées des caractéristiques « raciales » qui devaient permettre, paraît-il, de reconnaître les différentes ethnies du pays et de les hiérarchiser.
La question pertinente est plutôt : comment expliquer que le pays d’Afrique le plus converti au catholicisme ait ainsi basculé dans un tel système, dans une telle barbarie ? René Dumont devrait davantage prendre en considération le facteur politique, comme il le faisait autrefois. Non, ce n’est pas la surpopulation qui encourage la guerre. Et le malthusianisme2 est aussi idéologique et sommaire que le populationnisme. Il faut les renvoyer dos à dos. Dans mon livre, « Marianne et les lapins », j’ai montré à partir de l’exemple de la France, que le populationnisme est ridicule. Mais le malthusianisme ne vaut guère mieux. Même les organismes les plus simples ne fonctionnent pas avec les lois de population. Les sociétés encore moins. Là, René Dumont fait fausse route. Il fait également fausse route sur l’Asie. Obnubilé par l’Afrique et l’Amérique latine, qu’il connaît bien, il affirme qu’en Asie, les sols se dégradent. Cela ne correspond pas aux analyses de la plupart des agronomes. De fait, les rendements augmentent régulièrement dans la plupart des pays d’Asie.
Ils ont atteint de hauts niveaux. Et la terre est en bien meilleur état aux Philippines ou dans d’autres pays d’Asie que dans certains pays d’Afrique très peu peuplés. On est de nouveau dans le domaine du social. Dans mon livre, j’ai tenté de montrer qu’en Asie, malgré les graves inégalités, le rapport des paysans à la terre est très profond. Les paysans prennent véritablement soin du sol. Le rapport des Africains ou des Américains à la terre est beaucoup moins fort. Dans le cas de l’Amérique latine, on a détruit la paysannerie et on l’a parquée, comme au Guatemala ou au Mexique, sur des terres impropres à la culture. Le reste fait l’objet d’opérations spéculatives. Et les sols sont bousillés mais, encore une fois, cela n’a rien à voir avec la densité de la population. En Afrique, les plus gros problèmes se posent au Sahel. C’est pourtant une région très peu peuplée. En revanche, au plan agronomique, l’Asie est en train de s’en sortir. La plupart des pays d’Asie deviennent exportateurs nets de vivres, même l’Inde et le Viêt-nam. Ce qui était inimaginable il y a peu. Bien sûr, il restera toujours des régions qui seront à la merci des importations de vivres comme Hong Kong, Singapour, mais doit-on les plaindre ?
Paysans mexicains du Chiapas
La notion de population mondiale n’a pas de sens réel
Puisqu’il faut limiter la pollution, limitons le nombre des pollueurs ! Faute d’assumer les problèmes de développement du Sud, la conférence de Rio retrouve l’habituel bouc émissaire de la surpopulation. Faut-il rappeler qu’en l’absence de liberté de circulation et d’établissement de tout humain dans tout pays de la planète, la notion de population mondiale n’a pas de sens réel ? Le jour où les Nations Unies décideront d’inscrire à l’ordre du jour d’une conférence l’un des droits fondamentaux de l’homme, qu’elles ont reconnus, celui de la migration, on pourra commencer à gloser sur la population du monde.
Auparavant, il ne peut exister que des populations nationales faisant face à des contextes économiques et écologiques nationaux : quelle communauté trouver entre le Bangladesh dont les 110 millions d’habitants s’entassent à 1000 au km2 cultivable et l’Angola dont les 10 millions de personnes s’éparpillent sur près de trois fois la surface du territoire français, si ce n’est la pauvreté ? Doit-on imposer à l’un comme à l’autre des mesures analogues de contrôle de la population ? Ajoutons que les maux dont on accuse l’agriculture du Tiers monde -défrichage de la forêt primaire, culture sur brûlis, surpâturage -sont paradoxalement le résultat d’une sous-population et non d’une surpopulation. Le Bangladais libère chaque année en moyenne 0,3 tonne d’équivalent CO2, tandis que l’Angolais en dissipe 0,9 tonne. Le premier n’a plus guère de forêts, ni de combustibles, à cause de son agriculture intensive, tandis que le second qui ne cultive que 3% de son territoire coupe le bois, brûle, détruit les sols qui deviennent des latérites rouges. Les études les plus sérieuses sur la population mondiale comme celles de Higgins ou de Hutchinson établissent des bilans (charges, facteurs limitants) par pays, voire par région de chaque pays, et se gardent bien de généralisations. Pourquoi alors revenir à une dénonciation obsolète et irrationnelle de la surpopulation mondiale? (...)
♦ Oui, mais cela n’empêche pas les pays exportateurs de connaître aussi des situations locales de disettes...
H. Le Bras -Bien sûr, mais ce sont les inégalités sociales et l’injustice politique qui régnent dans ces pays qu’il faut mettre en cause, pas la surpopulation par rapport aux ressources. Il est clair que les inégalités au sein de la plupart de ces pays sont énormes et sont même en train de s’accentuer au cours de l’industrialisation. En Chine, aujourd’hui, les contrastes sont saisissants entre la zone côtière et l’intérieur, menaçant le pays de dislocation.
♦ Justement, à propos de la Chine, Albert Jacquard insiste sur le succès de sa politique démographique tout en soulignant qu’ils n ’ avaient pas eu le choix des moyens parce qu’ils s’y étaient pris trop tard. Qu ’en pensez-vous ?
H. Le Bras -Les Indonésiens, les Brésiliens, les Argentins, les Mexicains, les Egyptiens n’ont pas procédé comme les Chinois et ils en sont à peu près au même niveau pour leur taux de fécondité. Avec la politique de l’enfant unique, les Chinois en sont à 2,4 enfants par femme ; les Egyptiens, eux, en sont à 2,8 ; les Brésiliens à 2,7 ; les Indonésiens à 2,7 ; les Indiens à 3,4. Ils sont tous dans la même zone. Il n’y a qu’en Afrique noire que cela bouge peu. Le Maroc, lui, est également à 2,8. La Chine n’est donc pas la seule à avoir vu baisser le rythme de croissance de sa population. Est-ce qu’elle se trouvait dans une situation si dramatique que cela pouvait justifier une politique autoritaire ? La Chine doit avoir une densité de deux cents habitants par km2 cultivable. Mais le Bengladesh a une densité de mille habitants par km2 cultivable et Java une densité de mille deux cents ! Il ne faudrait pas non plus nous laisser impressionner par les images de Shanghaï qui pourraient nous faire croire que la Chine était une véritable fourmilière qui avait atteint ses limites.
Ce que je trouve remarquable, c’est que des personnalités comme Albert Jacquard et René Dumont puissent admirer le gouvernement le plus répressif et le plus odieux en matière de libertés individuelles sous prétexte qu’il s’agit de politique démographique. Mais la politique de l’enfant unique imposée en Chine est une véritable abomination ! Je ne suis pas nataliste, mais je défends le droit des personnes, des couples, à choisir leur vie privée et à être respectés. Et je conçois parfaitement qu’un Chinois, qu’une Chinoise, ait envie d’avoir deux enfants, deux fils même. Ce n’est quand même pas monstrueux. En Chine, les autorités pensent que si. Moyennant quoi, pour cette raison, on peut perdre son métier, on est obligé de payer des amendes ou de se cacher. Le meurtre des petites filles a ainsi été encouragé.
Le trou de l’ozone va peut-être tuer deux ou trois cents personnes supplémentaires mais la politique de l’enfant unique est déjà en train de tuer des centaines de milliers de petites filles. Et on devrait admirer la Chine pour le succès de sa politique familiale ! Hitler aussi, en son temps, a eu du succès dans sa politique de la famille. On peut tout obtenir. Tout dépend du degré de contrainte qu’on est prêt à exercer. Avec un Etat policier, on peut empêcher les gens de se reproduire ou, au contraire, les pousser à le faire. Cela suppose de casser toute liberté individuelle. . .
Aujourd’hui, si les Africains font beaucoup d’enfants, ce n’est pas malgré eux, comme on voudrait nous le faire croire. C’est d’une part, parce qu’ils aiment les enfants, de nombreux travaux anthropologiques l’ont montré, mais aussi parce que dans une situation d’extrême pauvreté, la famille est la seule assurance, la seule protection contre les risques divers, et le seul investissement des individus. Mais même en Afrique noire, il y a un certain contrôle de la population, par le biais des durées d’allaitement qui peuvent se prolonger. Et au lieu d’avoir douze à quatorze enfants par femme, ce qui est le rythme biologique naturel, on tombe à cinq ou six enfants par femme. C’est aussi le rythme dans l’Inde traditionnelle. Pour moi, la question des droits des êtres humains et des droits de la vie privée est très importante.
♦ Comme pour nous ! Pourriez-vous maintenant esquisser un bilan de la conférence du Caire sur la population qui vient de se terminer ?
H. Le Bras -Dès le départ, la situation était condamnée à être bloquée puisqu’on ne voulait pas froisser le gouvernement chinois ni heurter de front le pape. Mais il est clair que refuser de mettre à la disposition des couples des moyens de contraception efficaces est une atteinte à la vie privée. Quand, de plus, on leur refuse la possibilité d’avorter, c’est vraiment se moquer d’eux. En toute logique, on ne peut pas, à la fois condamner les méthodes de contraception efficaces, et l’avortement qui est le seul moyen de réparer les échecs provoqués par les méthodes « papales ». Le pape est donc aussi disqualifié que la Chine en matière de droits des êtres humains... Comme on ne voulait pas non plus parler de développement lors de cette conférence, l’impasse était assurée. Malgré cela, les droits des femmes y ont fait une percée spectaculaire. C’est très intéressant mais ce n’était pas vraiment préparé. Tout n’est pas clair encore, et avant de se prononcer, il faudra voir les documents exacts qui ont été adoptés. De plus, les votes ont été obtenus avec des « réserves » de nombreuses délégations, ce qui ne veut plus rien dire. Il y a donc eu un accord de façade sur ce sujet mais pas d’engagement véritable. Il y a néanmoins eu un acquis au cours de la conférence, même s’il n’était pas vraiment attendu et s’il reste ambigü. Il s’agit de l’éducation des femmes. C’est un engagement très positif. Encore faudrait-il savoir s’il s’agit simplement de cours d’éducation sexuelle dispensés par le Planning familial ou s’il s’agit d’une véritable éducation qui implique la poursuite des études au lycée ? Le problème des
Carte UNICEF. Femme africaine avec son enfant
Ecole secondaire en Indonésie.
femmes du tiers monde, en effet, n’est pas seulement celui de l’éducaion sexuelle et de la contraception mais celui de l’éducation tout court ! Les sommes annoncées (dix-sept milliards de dollars) semblent très limitées pour construire des lycées et former des professeurs du secondaire. La conférence du Caire a néanmoins mis le doigt sur une question très sensible pour l’avenir, car lorsque les filles sont encore scolarisées à l’âge de la puberté, elles changent leur rapport à la vie familiale et aux maternités.
♦ Certainement, mais il n’y a pas transformation automatique des mentalités. Au Brésil par exemple, l’intervention consciente des organisations de femmes, des organisations féministes, a eu son importance dans la transformation des comportements des femmes, du moins dans les villes...
H. Le Bras -Oui, c’est vrai, mais le rôle de l’éducation, au sens plein du terme, est très important. Toutes les enquêtes le prouvent. Ainsi, partout où les filles sont analphabètes, elles ont beaucoup d’enfants. Mais elles ont presqu’ autant d’enfants lorque leur scolarité s’arrête au niveau du primaire. Ce qui compte, c’est le niveau d’éducation secondaire. Lorsque les filles atteignent ce niveau, le nombre d’enfants baisse sensiblement et on atteint des normes de type européen. En Egypte, ce mouvement est devenu très massif. Et dans les villes, on est tombé à 2,4 enfants par femme, pour celles qui ont bénéficié d’une scolarité longue. En Egypte, 50 % des filles sont encore à l’école à seize ans et demi. Cela entraîne des transformations en profondeur. En salle de classe, ou pendant les récréations, on a le temps de parler avec ses copines, de la vie, du mariage et des enfants. . .
Le développement économique entraîne presque toujours une baisse de fécondité favorisée par la recherche d’ascension sociale. Mais c’est surtout le maintien des filles à l’école à l’âge de la puberté qui fait tomber la fécondité...
♦ Parlons des Islamistes, justement Pendant la conférence du Caire, ils ont dénoncé l’idéologie de la « peur démographique », ils ont parlé de campagne « alarmiste » de la part des Occidentaux. Que pensez-vous de leur attitude ?
H. Le Bras -Le fond de l’affaire pour eux, et ce qu’ils n’ont pas supporté, c’est qu’on mette en cause le statut de la femme sous la Charia. Ils ont réagi comme ils ont pu.
Par exemple, ils ont refusé le terme « éducation sexuelle » employé dans le document préparatoire, sous prétexte qu’en Arabe, l’expression a un sens érotique sinon carrément pornographique. Ce n’était évidemment qu’un prétexte car ils en comprenaient parfaitement le sens en anglais. Mais, c’est bien sur ce point qu’ils bloquaient. La contraception ou l’avortement leur posaient moins de problèmes même si quelques groupes extrémistes se sont battus contre. Mais toutes les religions sécrètent ce type de fanatiques. Majoritairement, l’Islam n’est pas hostile au Planning familial. L’Islam est beaucoup plus favorable à la contraception que le catholicisme. Par exemple, en Egypte, à El Hazar, la plus grande université islamique du Caire, le centre de la culture officielle musulmane, il existe un centre d’étude du Planning familial. Les autorités musulmanes ont d’ailleurs toujours soutenu le gouvernement égyptien dans cette direction. Quant à l’avortement, ils le refusent au-delà de cent vingt jours, c’est-à-dire après dix-sept semaines, ce qui est plus que la loi française.
♦ Les positions théoriques sont une chose. Il faut voir aussi la pratique. Les femmes algériennes par exemple, ont toujours dénoncé les entraves multiples à l’avortement et à la contraception.
H. Le Bras -Ce n’est pas dans les textes, mais si les entraves sont très fortes, c’est qu’ils veulent garder la domination masculine sur les femmes et conserver le partage vie publique pour les hommes, vie privée pour les femmes.
Mais, comment une conférence comme celle du Caire pouvait-elle s’attaquer à cela ? Ce n’est pas dans le cadre d’une conférence sur la population que ce genre de problème pouvait être posé.
♦ Justement Une conférence sur les droits des femmes se justifie. Une conférence sur le développement aussi. On voit mal quelle pouvait être la
Ecole secondaire en Indonésie
fonction d’une conférence sur la population et le développement. . .
H. Le Bras -Surtout qu’on n’y a pas parlé de développement, et que la question de la population y a été abordée comme un phénomène naturel et non social. C’est croire qu’elle est un déterminant majeur des évolutions sociales et économiques. C’est bien la thèse que je conteste dans mon livre. Jusqu’à présent, en effet, personne n’a été capable de me produire des corrélations entre développement et baisse de fécondité. Mon point de vue est aussi celui de Paul Demeny, directeur du « Population Council » qui vient de faire une communication à propos de la conférence du Caire. Pour lui, comme pour moi, le concept de population mondiale n’a pas de sens. On n’a jamais pu démontrer que le développement suivait une baisse de fécondité ; entièrement d’accord avec lui. S’il y avait un lieu où il aurait fallu discuter de cela, c’était bien au Caire. Cela ne s’est pas fait parce qu’on y a considéré que tout allait de soi. Cela explique pourquoi au Caire comme à Rio, on ne tenait pas tellement à la présence des scientifiques. Ils auraient troublé le jeu politique.
♦ On peut donc sérieusement douter de l’effet d’une conférence comme celle du Caire.
H. Le Bras -Sur la question des femmes, il n’est pas impossible qu’il y ait quelques effets, il y a quand même eu une résolution condamnant l’excision. Un certain nombre de textes peuvent être utilisés par les associations qui s’en saisiraient. Sur la question de l’éducation des filles par exemple, on pourrait suggérer aux Américains de revenir à l’UNESCO et d’y payer leur contribution, ce qu’ils ne font plus depuis plusieurs années !
A l’inverse, la conférence va être utilisée comme prétexte pour lâcher l’Afrique. Combien de fois, en effet, on a vu, au cours des dix dernières années, le FMI et la Banque mondiale conditionner leur aide financière à la mise en place de programmes de limitation de la fécondité. Après la conférence du Caire, ils l’exigeront à chaque fois. Une bonne raison pour abandonner l’Afrique à son chaos politique, à l’épidémie de Sida. . .
♦ Mais la conférence du Caire ne se contente pas de faire des propositions sur la contraception. Elle vante aussi les mérites du libéralisme économique et invite les pays à le mettre en œuvre de manière systématique.
H. Le Bras -Tout à fait. La progression est d’ailleurs sensible en Afrique. On est en train d’imposer à l’Afrique un mode d’agriculture et des habitudes
Petite fille aux œufs, en Afrique.
alimentaires qui la forcent à s’intégrer aux grands circuits internationaux du commerce des céréales. C’est une manière de placer ce continent sous la dépendance de produits qu’elle ne pourra jamais bien cultiver.
A Dakar, par exemple, le pain fait partie des produits les plus consommés. Ce qui suppose d’acheter à l’extérieur le blé qu’on ne produit pas et cela, aux dépens des produits locaux. C’est la logique brutale du libre-échange, en effet.
♦ Dans ce contexte, les craintes exprimées par les écologistes ne peuvent-elles pas se réaliser ? Les inégalités et les dépendances ne peuvent-elles pas provoquer des situations locales de disettes ou même de famines ?
H. Le Bras -Si, vous avez raison, mais dans ce cas, il serait stupide d’invoquer la surpopulation. Ce sont les grands trusts américains de T agroalimentaire qui devraient être mis en cause. Mais aujourd’hui, on a tendance à considérer que les concepts d’échange inégal et de pillage du tiers monde ont « vieilli »... Il est vrai que la structure même des Etats africains est à l’origine de très graves problèmes politiques et que la meilleure chose à faire serait de dire franchement que les frontières issues de la colonisation ne valent rien. . .
Les contrastes entre l’Afrique du Nord et l’Afrique noire sont d’ailleurs saisissants. Tous les indicateurs sur l’Afrique du Nord montrent des changements très rapides, y compris pour l’Algérie qui donne l’impression d’être en proie au chaos. L’éducation des filles y progresse à toute vitesse.
Même à la télé, ces changements sont visibles. D’un côté, certes, on peut voir des islamistes barbus, mais lors de la rentrée des classes, on a pu voir des classes mixtes ressemblant, à s’y méprendre, à la communale que nous connaissons.
Cela n’a plus rien à voir avec le tiers monde d’il y a vingt ans. Le nombre d’enfants par femme baisse très rapidement. Et le revenu, sauf pour l’Algérie, progresse également.
En Egypte, par exemple, le nombre de calories par tête d’habitant est plus élevé que dans certains pays d’Europe du Sud et qu’en Europe de l’Est. En Inde même, dans un pays qui compte neuf cents millions d’habitants, la ration alimentaire s’est accrue de 15 % dans les trente dernières années. Une part importante de la population en a profité. En revanche, en Afrique noire, la ration alimentaire par tête d’habitant a diminué de manière nette au cours des dix dernières annnées.
♦ En conclusion, pour vous, une politique de population, à l’échelle mondiale ou à une échelle nationale, n ’a pas lieu d’être.
H. Le Bras -C’est certain et ce n’est pas la prétendue surpopulation qui peut servir d’argument pour priver les personnes de leurs droits.
♦ Voilà qui est réconfortant !
Propos recueillis par Claire Bataille
* H. Le Bras : Les limites de la planète : mythes de la nature et de la population , Flammarion, Paris, mai 1994, 130 f.
1. Pour Ester Boserup, une population clairsemée n’est pas incitée à changer le système d’utilisation du sol. La croissance démographique, au contraire, a un effet stimulant et favorise l’innovation technologique. Ester Boserup, Evolution agraire et pression démographique, Flammarion Paris, 1970, traduction de The Conditions of Agricultural Growth, Allen and Unwin, Londres, 1965.
2. Malthusianisme : le malthusianisme désigne une volonté de freiner la natalité par peur de la surpopulation. Le terme vient de Thomas Malthus, pasteur anglais de la fin du xvme siècle, qui a prôné la restriction volontaire des naissances pour les pauvres pour faire face à l’écart croissant, inévitable selon lui, entre ressources agricoles et population. A lire : Malthus (T.R.). Essai sur le principe de population, INED, Paris, 1980.
Notes
- Hervé Le Bras, Libération,
- 10 juin 1992