La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Conférence du Caire sur la population : Des enjeux biaisés

Cahiers du féminisme, n° 70, automne 1994 · p. 32 · 871 mots

Du 5 au 1 3 septembre dernier les représentants de 1 82 gouvernements (le Vatican à lui seul comptait plusieurs dizaines de délégués !) se sont réunis au Caire pour la troisième conférence mondiale sur la population organisée par le Fonds des Nations-Unies pour la population (FNUAP). La première avait eu lieu en 1974, la seconde en 1984. A l’ordre du jour, l’émancipation des femmes du « tiers monde » en vue de ralentir la croissance de la population mondiale pour atteindre un « développement durable ». A cette occasion, des prévisions démographiques « choc » ont inondé tous les médias de la planète ; de 5,7 milliards d’êtres humains en 1994, la « population mondiale » passerait à dix milliards en 2050. D’où la nécessité d’un plan d’urgence pour tenir compte des « limites de la planète » et éviter les pires catastrophes, notamment les famines en Afrique où le taux de croissance de la population est de 2,9 % contre 1,7 % pour le reste du monde, où la population a augmenté de 34 % en dix ans tandis que la production alimentaire y baissait de 5 %. Tel était le premier postulat de la conférence du Caire. Le Vatican et les « docteurs » de l’Islam de l’université Al Azhar du Caire ont eu beau jeu de dénoncer les « campagnes alarmistes » sur l’« explosion démographique » et de s’opposer à « l’idéologie de la peur démographique » {cf. le Monde du 19 août 1994). Les dernières statistiques de l’ONU publiées à la veille de la conférence leur donnent d’ailleurs raison sur ce point. Contre toute attente pour certains, on constate un ralentissement important de la croissance démographique depuis 1990. Le taux de croissance annuel aurait été de 1,57 % et non de 1,73 % comme on le pensait et la population mondiale augmenterait de 86 millions d’habitants chaque année et non de 93 millions comme on le disait. Ce ralentissement imprévu concernerait même les pays du tiers monde, l’Afrique noire y compris {cf. le Monde des 28 et 29 août 1994).

Le deuxième postulat de la conférence, depuis longtemps vérifié, se résume simplement : si l’on donne aux femmes « le droit de choisir », elles vont progressivement réduire le nombre des naissances, à condition qu’on leur en donne les moyens ce qui suppose le libre accès à la contraception mais aussi une politique de santé en direction des femmes et des enfants qui permette d’éviter les conséquences dramatiques des avortements clandestins, qui favorise le dépistage et le traitement des MST et de la stérilité, qui réduise la mortalité infantile. . .

Rien de révolutionnaire en somme... Mais cela fut insupportable au pape comme à tous les fondamentalistes (islamistes du Caire au Pakistan en passant par l’Arabie Saoudite, ou l’Iran, sans oublier les fondamentalistes protestants américains ni les rabbins extrémistes).

Front uni des fondamentalistes

A l’occasion de la conférence du Caire s’est effectivement constitué un véritable front uni de tous les « dévots » de la terre contre les droits des femmes. Le pape dès le mois de mars 1994, dans une lettre à tous les chefs d’Etat, dénonçait le document préparatoire de la conférence qui reconnaissait selon lui « le droit à l’avortement », prônait une « conception individualiste de la sexualité » (sic !) et encourageait les familles monoparentales et les couples d’homosexuel(le)s. Pour le pape, il s’agissait d’une véritable attaque « contre la famille ». Pour les Frères musulmans du Caire, le texte était en contradiction avec la charia en préconisant « la libéralisation de l’avortement et le libertinage ». Ils dénonçaient donc par avance, cette « conférence de Satan ». Les « docteurs » de l’université d’Al Azhar s’élevaient contre l’avortement, l’homosexualité et les relations extraconjugales...

A la veille de la conférence, des menaces terroristes pesaient encore et au bout du compte, l’Arabie Saoudite, l’Irak et le Soudan la boycottaient.

Si l’enjeu avait véritablement été de défendre les droits des femmes, le pape comme les fondamentalistes islamistes auraient été renvoyés sur les roses et les associations de femmes qui luttent sur le terrain auraient officiellement eu voix au chapitre. Rien de tel ! Pire, les représentants officiels des USA n’ont cessé de battre en retraite, parlant de « formulation malheureuse » dans le document du département d’Etat qui évoquait « l ’accès au contrôle des naissances, y compris l’avortement » et multipliant les assurances que leur objectif n’était pas d’<r instaurer un droit international à l’avortement ». Moyennant quoi, dans le document final de compromis, il est explicitement affirmé que l’avortement ne peut être une méthode de planification des naissances. Plus facile à dire qu’à faire quand le droit à la contraception n’est toujours pas reconnu dans de nombreux pays comme en Pologne. Belle hypocrisie quand les avortements clandestins tuent chaque année plusieurs centaines de milliers de femmes, faute d’un droit légal d’avorter. Quant aux 17 milliards de dollars par an prévus pour financer d’ici l’an 2000 le vaste programme de la conférence, ils seront bien dérisoires s’il s’agit d’aider les pays les plus démunis à sortir de la pauvreté et d’atteindre « un développement durable » comme cela figure explicitement dans le programme d’action de la conférence.

Femmes en Inde.

Femmes en Inde

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