Du 3 au 7 août 1994, le groupe « Femmes en noir contre la guerre », de Belgrade, organisait les Troisièmes Rencontres internationales de femmes de Novisad (Voïvodine). Elles ont réuni cette année près de deux, cents féministes et pacifistes venues de diverses régions de l’ex-Yougoslavie, malgré les divisions provoquées par la guerre, et de plusieurs pays occidentaux. On ne soulignera jamais assez la prouesse que représente la tenue d’une telle rencontre dans le contexte actuel de guerre et de haine. Face au nationalisme écrasant, des femmes ont réaffirmé, par leur réflexion commune, que leur combat contre l’oppression ne connaît pas de frontières, anciennes ou plus récentes. Le succès de ces rencontres a prouvé la réalité de la mobilisation de nombreuses femmes à travers le monde (Europe de l’Ouest, Etats-Unis et Canada) contre la guerre en ex-Yougoslavie, pour le soutien matériel et politique aux réfugié(e)s et aux forces antinationalistes de ce pays. Les débats, organisés en ateliers, sur la guerre et ses conséquences pour les femmes ont permis des échanges intéressants sur la réflexion et la pratique militante des unes et des autres. C’est un point d’appui pour aller plus loin et tracer des perspectives. Quelles solutions politiques au nationalisme et à l’oppression des femmes, quelles actions communes, telles sont les questions en suspens...
Le débat doit se poursuivre. En attendant, nous laissons la parole à Neda B., soixante-dix-sept ans, militante de longue date pour les droits des femmes. Elle a accepté de nous parler de son mouvement à Belgrade et de la situation actuelle des femmes dans son pays. Nous l ’en remercions.
♦ La première manifestation des « Femmes en noir contre la guerre » a eu lieu à Belgrade en octobre 1991. Comment est composée votre organisation ? Quelles sont vos activités aujourd’hui ?
Neda B. -Nous sommes un petit groupe de femmes actives au quotidien. De nombreuses femmes viennent à notre local, participent à nos manifestations du mercredi, qui regroupent de cinq à cinquante femmes environ. Nous n’avons pas manqué un seul mercredi depuis 1991 !
Avant ces manifestations, des femmes avaient allumé des bougies devant les fenêtres du président, et cela pendant six mois, au début de la guerre. C’était une action commune avec le Centre antiguerre. La tentative de journalistes indépendants de faire de la contre-information sous forme de journal oral sur une place de Belgrade a tourné court. Les « Femmes en noir », elles, tiennent toujours... De son côté, le Cercle des intellectuels de Belgrade organise toujours ses conférences chaque samedi depuis deux ans.
Un des plus gros problèmes auxquels nous devons faire face est celui des réfugiés, extrêmement nombreux : vieillards, femmes et enfants principalement. 5 % d’entre eux vivent dans des camps ; les autres logent chez leurs parents, des amis, louent des appartements quand ils ont de l’argent. Dans les camps, les réfugiés ne reçoivent qu’un lit et de la nourriture. Le gouvernement de Serbie ne leur apporte aucun soutien, contrairement au gouvernement croate. A Zagreb, par exemple, les réfugiés sont regroupés par ville d’origine. L’aide de la FOR-PRONU est distribuée et, par ailleurs, une aide est accordée pour les demandes d’exil ou pour retrouver des parents disparus. Rien de cela en Serbie. Seules quelques organisations non gouvernementales apportent leur soutien aux réfugié(e)s. Par exemple, les « Femmes en noir » suivent quatre camps : elles aident les femmes à fabriquer des produits artisanaux (broderie) dont elles assurent la vente. Elles distribuent aussi des médicaments, des fruits, des vêtements.
♦ Menez-vous des actions en commun avec d’autres associations ?
Neda B. -Le Centre antiguerre organise parfois des actions en commun avec nous. Il y a eu, par exemple, une manifestation publique contre l’embargo : les manifestantes portaient des rubans jaunes, symbole des ghettos. Deux réunions publiques ont également été organisées en face de l’Assemblée nationale : l’une contre la guerre, au moment de l’attaque contre Dubrovnik ; l’autre avec des Bosniaques, contre la partition de la Bosnie. Nos organisations se sont également rendues à Sarajevo, illégalement, pour protester contre la guerre. Nous avons surtout mené une action contre l’enrôlement pour la guerre ; nous avons appris aux jeunes mobilisés qui ne voulaient pas faire la guerre à se cacher. . .
♦ Les Troisièmes Rencontres organisées à Novisad par les « Femmes en noir contre la guerre » ont regroupé cent soixante-dix personnes de dix-huit pays différents et de trois régions de l’ex-Yougoslavie. Quel bilan tires-tu de cette initiative ?
Neda B. -De nombreuses femmes de l’étranger soutiennent les « Femmes en noir » parce qu’elles ont pu se rendre compte qu’elles luttent contre la guerre. Il existe bien le « Parlement des femmes », qui lutte contre la remise en cause des droits des femmes. Mais, en Serbie, la seule organisation politique à avoir un programme politique contre le militarisme et la guerre, c’est « Femmes en noir ». Notre axe principal, c’est de rechercher et défendre tout mode de résolution pacifique des conflits. Malheureusement, il reste beaucoup à faire pour résoudre le conflit en ex-Yougoslavie.
A Novisad, ce fut la plus grande rencontre internationale organisée à ce jour en ex-Yougoslavie par une organisation non gouvernementale. Et c’est la première fois que les femmes des autres pays étaient aussi nombreuses -environ la moitié des participantes -. C’est également la première fois que des femmes d’autres villes de Serbie participaient à ces rencontres. Les femmes de Macédoine et de Croatie étaient, elles aussi, plus nombreuses. Il ne faut pas oublier le courage que cela exige pour les femmes de Croatie de venir en Serbie. Elles prennent tout simplement le risque d’être considérées comme des traîtres. Pour ma part, j’ai pu me rendre deux fois à Zagreb ; nous nous sommes rencontrées, elles ont été encouragées et, en fin de compte, elles sont venues à neuf. A Split, leurs maris ont tenté de les décourager, mais elles sont venues quand même !
♦ Revenons aux conséquences de la guerre pour les femmes...
Neda B. -Depuis le début de la guerre, on assiste à de multiples tentatives de remise en cause des droits des femmes, ne serait-ce que le droit à l’emploi, qui concerne tout le monde : malgré l’absence de données précises, nous savons que les chômeurs sont très nombreux parce que de nombreuses entreprises ont fermé. Mais les pressions sont évidemment plus fortes sur les femmes afin qu’elles retournent à la maison pour se consacrer aux enfants. L’Eglise catholique et les autorités musulmanes font de la propagande en ce sens. Les nationalistes serbes, eux, disent qu’on a besoin de soldats et qu’il faut faire des enfants. Les nationalistes croates et musulmans tiennent le même discours. C’est la même chose au Kosovo. Les médias se font les relais actifs de cette image de la femme au foyer.
La politique nataliste s’appuie concrètement sur le remodelage des allocations familiales. Avant la guerre, le département démographique de l’Académie des sciences a réussi à faire passer un projet de versement discriminatoire des allocations familiales : des allocations pour le quatrième enfant également (au lieu de trois habituellement) dans les régions de Serbie où le taux de natalité est jugé particulièrement faible. Mais les femmes ne sont pas folles ! Un enfant coûte très cher. Les crèches sont fermées et il n’y a pas d’argent pour faire garder les enfants chez soi. Les salaires ont baissé de dix à vingt fois. De toute manière, je crois que les femmes ne veulent plus faire d’enfants en grand nombre. . .
Le gouvernement a également préparé des projets de loi visant à restreindre le droit à l’avortement. Ils sont actuellement sur le bureau de l’Assemblée.
Dans le même temps, on assiste à la remontée des mouvements de femmes nationalistes. Par exemple, une vieille association créée en 1903, la « Ronde des sœurs serbes » a été réactivée. Il s’agit d’une organisation à vocation humanitaire. La plupart des femmes qui en font partie sont pleines de bonnes intentions. Elles aident un peu les réfugié(e)s. Mais, évidemment, l’idéologie de ce groupe est très nationaliste et très patriarcale. Néanmoins, je pense que la plupart des femmes, antinationalistes ou pas, souhaitent réellement la fin de la guerre.
♦ Quel soutien peuvent vous apporter des militantes de l’étranger ?
Neda B. -De tous côtés, le peuple est incité à la guerre. Et les mêmes qui ont entraîné le peuple dans cette guerre folle essaient maintenant de s’en sortir pour leur propre compte.
Les gens sont complètement déboussolés ; ils ne comprennent plus rien ; on leur a rabâché pendant trois ans qu’il fallait cet Etat de grande Serbie et, aujourd’hui, non seulement cet Etat n’existe pas mais, en plus, il y a eu un nombre incroyable de victimes. Le pays est détruit matériellement, physiquement, moralement. De la folie furieuse !
J’ai beaucoup de peine pour le peuple serbe poussé à la guerre par Karadzic. Ce peuple a été trompé et souffre terriblement. J’ai une peine profonde pour les Serbes, les Croates, les Musulmans.
Je ne sais pas comment nous pourrons survivre moralement à cette guerre.
Ce que vous pouvez faire, c’est soutenir le peuple, que ce soient les Serbes, les Croates et les Musulmans, en dénonçant tous les responsables de cette guerre : les politiciens nationalistes d’abord, qu’ils soient serbes, croates ou musulmans, mais aussi les grandes puissances occidentales. Le peuple souffre, il est victime de cette guerre.
A l’étranger, il faut savoir que notre situation ici est très compliquée. Nous ne pouvons réfléchir seul(e)s, d’ici, à des perspectives pour l’avenir, à une issue positive.
Notes
- Propos recueillis par Isabelle Gérard en août 1994