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Le Vatican, le pouvoir et la sexualité

· Cahiers du féminisme, n° 70, automne 1994 · p. 7-9 · 1 967 mots

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Le Vatican, le pouvoir et la sexualité

Pourquoi le Vatican a-t-il pris la tête « d ’une guerre sainte contre l ’ONU », ainsi que Golias1 nomme l’offensive hyper-médiatique du pape ? Quelles sont les racines de cette ligne réactionnaire qui conduit Jean-Paul II, à l’occasion de la conférence du Caire, à décupler les forces traditionalistes intransigeantes, regroupées, par exemple en France, derrière les adeptes de Mgr Lefevre, aux côtés des organisations pro-life, dans les rivages lepénistes ? L’on apportera des éléments de réponses, en scrutant, au-delà de la conjoncture actuelle et de la personnalité de Jean-Paul II, l’histoire de l’Eglise catholique dans deux directions : celle de la position de l’Eglise face au pouvoir, marquée par le rejet du libéralisme* et du communisme, celle de la position de l’Eglise face à la sexualité. La combinaison de ces orientations aboutit à ce refus de la modernité**, dans lequel l’Eglise n’a cessé de s’enfermer, rejetant encore loin d’elle-même tous ceux qui s’y opposent.

Guy Bechtel, dans son étude sur la confession2, part du constat que la fracture entre l’Eglise et le monde moderne s’est faite sur la théorie du sexe et de l’amour, non essentiellement sur son existence même, mais sur les moyens de l’intégrer au monde.

De la méfiance généralisée des « autres » au mépris des femmes

Avant tout, le christianisme est une religion du péché : dès leur naissance, les hommes seraient marqués par le péché originel, la faute d’Adam et d’Eve dans le jardin d’Eden. D’après la Genèse, ceux-ci avaient simplement commis la faute d’avoir désobéi à Dieu. D’après l’interprétation des théologiens, et notamment celle de saint Augustin (354-430), « la faute commise ne pouvait être que la fornication et c ’est de cela que Dieu avait puni nos lointains ancêtres. » (op . cit. p.27). Le chrétien baptisé, son péché originel ainsi effacé, n’est pas sorti d’affaire pour autant (« il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus »), et il va « côtoyer sa vie durant un système de péchés et d’interdits, qui sont résumés dans les dix commandements et ce qu ’on appelle les sept péchés capitaux. » {op. cit. p.32). Ainsi l’homme se trouve en permanence en danger, et il craint avant tout le péché de chair. « Tout le guette : le diable, les autres, la femme surtout.

Dessin paru dans le Canard enchaîné, 12 octobre 1994.

Sans arrêt le christianisme a, depuis l ’origine, insisté sur le fait que nous sommes entourés de pervertis et de pervertisseurs, dont le premier n ’est d ’ailleurs autre que nous-même, en nos profondeurs, en nos désirs secrets, en notre matérialité. “Ton corps est ton ennemi ”, disait par exemple une phrase du Boek van den Pel-gherym (Le Livre du Pèlerin) publié à Haarlem en 1486. Nous ne pouvons avoir confiance en personne. » {op. cit. p. 46). Cette méfiance généralisée s’exerçait à l’égard des étrangers, des gens différents, des pauvres qui vivaient à l’écart, des femmes surtout, cause de tous les maux.

La femme est vénérée, sous la forme de la Vierge Marie, « l’idéal même, la femme conçue sans péché originel, mère sans avoir copulé, parangon de douceur et de pardon inégalé ». {op.cit. p. 52). Cette vénération d’une femme idéale fut porteuse, aussi étonnant que cela puisse nous paraître de nos jours, d’une certaine émancipation pour toutes les femmes : l’Eglise promettait le Salut à tous les êtres humains, hommes et femmes. Celles-ci pouvaient par conséquent, au nom de la reli-

Dessin paru dans le Canard enchaîné, 12 octobre 1994

DOSSIER

Dessin paru dans Femmes suisses, octobre 1994

Dessin paru dans Femmes suisses, octobre 1994.

Le ralliement aux traditionalistes

gion, revendiquer une certaine place. Cependant, et de manière contradictoire, les femmes réelles furent non pas vénérées, mais massivement reléguées comme fautives. Ainsi s’explique la manière ambiguë avec laquelle saint Paul (10-64 ap. JC.) évoqua clairement l’égalité sexuelle entre l’homme et la femme, tout en affirmant que la chair est contraire à l’esprit, et qu’il « est bon pour l’homme de s’abstenir de la femme ». Plus tard, vers 1130, Gratien choisit de lever cette ambiguïté en expliquant que, si l’homme avait été fait à l’image de Dieu, ce ne pouvait être le cas de la femme. Saint Thomas précisa ensuite, vers 1273, que la femme est un être « chétif et défectueux ».

La seule solution pour l’homme est de fuir cette femme, acceptable seulement « en vierge, ou en religieuse, ou alors très chaste, soumise, silencieuse, se consacrant à ses enfants et sortant peu de chez elle » (op.cit . p. 55).

Par la suite, l’évolution de la position de l’Eglise n’a pas été linéaire, des sensibilités différentes se sont exprimées, d’autant que les idées de base sur le statut des femmes étaient en partie contradictoires. « L ’Eglise a beaucoup erré, beaucoup repris, souvent remodifié son projet initial, et c ’est pourquoi son cheminement nous paraît en grande partie intraduisible, peu explicable logiquement. De toute façon, l’idée que la vie naissait dans la honte était déjà un point de départ schizophrénique -nous voulons dire sans issue, sans fenêtre -pour une théorie de la procréation populationniste. » (op . cit. p. 394). C’est sur ce terreau que se sont développés les débats internes à l’Eglise au xixe et au xxe siècle : catholiques libéraux puis catholiques sociaux face aux catholiques intransigeants, dénoncés comme intégristes, et qui prétendront rester fidèles aux enseignements du Vatican, en vue d’un catholicisme intégral régissant toute la société.

Paul VI, en publiant l’encyclique Humanae vitae le 29 juillet 1968, rallia la thèse des traditionalistes (ainsi se nomment les intégristes qui s’opposent à Vatican II) en condamnant la pilule et toute politique de limitation des naissances, alors que le Vatican avait pris un grand tournant dans ce domaine en 1951, quand Pie XII avait osé soutenir que ce n’était pas un péché de rechercher le plaisir dans le couple... sans procréer. On connaît la suite : Jean-Paul II a suivi la voie de Paul VI, et ce faisant, s’est rapproché davantage des courants traditionalistes.

Cette connivence de la hiérarchie catholique et des forces conservatrices s’observe nettement dans le domaine politique. O. Vallet explique, dans Golias, que l’alliance de l’Eglise avec les forces réactionnaires, comme celles de Vichy pendant l’occupation (un seul évêque s’est prononcé nettement contre l’orientation vichyste de l’Eglise), plongerait ses racines dans la conception même que les chrétiens ont élaborée du pouvoir : « Tout pouvoir vient d’un seul dieu. La hiérarchie est donc une courroie de transmission entre le ciel et la terre, représentée par l ’ordre et la subordination des chœurs d’anges... »3

L’ordre chrétien, basé sur la « primauté romaine des vicaires du Christ », après mille cinq cents ans de règne presque sans partage, fut troublé en Europe occidentale au milieu du xixe siècle. C’est dans cette deuxième moité du XIXe siècle, dans le contexte des révolutions de 1848, que l’anticléricalisme fit irruption en Allemagne, en France, en Italie. La lutte anticléricale s’est confondue largement avec le combat pour la République et la démocratie. De ce fait, l’Eglise se situa d’abord du côté des forces conservatrices, royalistes, légitimistes, contre les Républicains. « L ’Eglise de France, rappelle E. Fouilloux, s ’y reprit à deux fois -en 1890-92 puis en 1926-27 -pour accepter, difficilement, le régime républicain : elle n ’accepta jamais son principe de laïcité. »4

Pie XI avait condamné, en 1926, Maurras et l’Action française, qui avait été fondée en 1899 contre Dreyfus, pour défendre l’ordre, l’honneur de l’armée, la discipline et l’intérêt national. Sachant que la diffusion des idées de Maurras était massive dans tous les milieux catholiques, Pie XI avait ressenti une menace, car l’Action française, en défendant le système monarchique, dominé par la noblesse, ne laissait guère d’espace à l’Eglise et à son enseignement de charité chrétienne. Maurras « utilise l’Eglise au service de son idéologie politique (la monarchie d’ordre), avec sa raison d’Etat et le mépris de la liberté de conscience et la morgue à l’égard des petits ».5 En 1939, Pie XI étant pape, les sanctions contre l’Action française furent levées : les pressions des catholiques et du clergé avaient été assez vives pour être couronnées de succès et remettre en cause cette ouverture vers la modernité qu’avait pu représenter la condamnation précédente. Pourquoi ? Ce qui liait l’Eglise aux thèses de l’Action française a été plus fort que ce qui les déliait.

Contre l’athéisme marxiste et contre la libre pensée bourgeoise, les régimes autoritaires des années trente sont apparus comme une divine surprise. Les concordats signés entre le Vatican d’un côté, et Salazar au Portugal, ou Mussolini en Italie, Hitler en Allemagne, Franco en Espagne, témoignent de cette confiance et de cette alliance pour barrer la route à la « dégénérescence des mœurs » ou à la « subversion du communisme ». Laïcs et socialistes s’étaient alliés, au xxe siècle, dans les Fronts populaires de France et d’Espagne. Dans ce contexte, on conçoit à nouveau l’enthousiasme qui saisit l’Eglise en France, quand le régime de Pétain annonça la fin de la IIIe République :

enfin les valeurs, qu’elle avait si longtemps défendues face à l’Etat républicain, étaient reconnues et appropriées par le nouveau pouvoir : travail, famille, patrie. L’antilibéralisme et l’anticommunisme, exprimés par Pétain, plongèrent dans le ravissement l’immense majorité des évêques français.

A ce titre, la différence de traitement réservé -même par le pape Pie XI -aux fascismes et au communisme est significative : le communisme est « intrinsèquement pervers » car il promet le paradis sur terre, et ôte ainsi sa raison d’être à la religion. Les fascismes sont inquiétants, notamment en ce qu’ils empiètent sur les territoires que l’Eglise voulait coûte que coûte préserver, par exemple en embrigadant la jeunesse, mais aussi par leurs doctrines racistes : pourtant le Vatican reconnaît qu’ils ne remettent pas en cause les fondements de la foi.

La disparition prématurée de Pie XI en 1939, et son remplacement par Pie XII, tantôt orienta la politique du Vatican vers un soutien remarqué aux dictateurs (message de félicitations à Franco le 16 avril 1939, télégramme du 22 juin 1941 à Hitler pour le féliciter d’avoir entrepris l’attaque de l’URSS, présentée comme une « croisade au bénéfice de l’Europe ») , tantôt la plongea dans un silence soi-disant diplomatique.

C’est dans ce contexte que l’Opus Dei connut en Espagne franquiste son expansion la plus rapide : comme organisation du national-catholicisme, elle défendait l’amour de la patrie comme « rejet de toute hétérodoxie, qu ’elle fût protestante, juive, socialiste ou libérale. La foi religieuse et l’identité politique étaient une seule et même chose : elles étaient inséparables, intégrales. »6

Après 1945, des anciens nazis, comme auxiliaires précieux de la lutte anticommuniste, furent soustraits à la justice avec la complicité de l’Eglise catholique : les filières vaticanes permirent à plus de cinq mille agents de la Gestapo et de la SS de s’échapper vers l’Amérique latine. Parmi eux, Adolph Eichmann, Klaus Barbie, Ante Pavelic, etc. Dans les années soixante/soixante-dix, des convergences sont apparues entre les nostalgiques du temps des dictatures, les traditionalistes, les opposants au concile de Vatican II (que Jean XXIII avait convoqué en 1959 pour provoquer un « aggiomamento » de l’Eglise, et qui s’est achevé en décembre 1965).

Ce qu’ils ont en commun, c’est de se réclamer « de la tradition d’un catholicisme intègre et intégral, par conséquent du projet d’une société à nouveau chrétienne, rechristianisée. Cela veut donc dire que la séparation de l’Eglise et de l’Etat, de la politique et de la religion, telle qu’on l’entend dans la pensée libérale qui gouverne notre société, est pour eux inacceptable. »7

La particularité de notre époque -les années quatre-vingt/ quatre-vingt-dix -réside dans le regain de crédibilité de ces forces, que le pape actuel courtise intensément. La crise sociale, présentée comme crise de la modernité, nourrit cette réaction toujours fondée sur l’anticommunisme et l’antilibéralisme.

Isabelle Forest

Notes

  1. * Le libéral, au xixc siècle, était le partisan d’un système qui favorise le plus possible les libertés économiques et les libertés politiques. La base de la doctrine libérale est le «laissez-faire, laissez-passer ».
  2. ** La modernité est une notion bien relative et la querelle des Anciens et des Modernes semble un éternel recommencement : l’Eglise s’est tournée le plus souvent vers le passé, accrochée à ces «certitudes » anciennes, contre Galilée à la Renaissance, contre la République au xix' siècle.
  3. 1. Golias. Le journal catho tendre et grinçant. Trimestriel réalisé et publié par les chrétiens de Lyon et de Bru-xelles. En France : BP 4034. 69615. Villeurbanne cedex.
  4. 2. Guy Bechtel. La chair, le diable et le confesseur. Plon, 1994.
  5. 3. O. Vallet. «Le pouvoir du sacré », in Golias n°28-29. pp. 37-38.
  6. 4. E. Fouilloux. «Après la guerre, le bouillonnement intellectuel et spirituel français trouble le Vatican. » Interview paru dans Golias n°29. p.142.
  7. 5. Golias, n°27-28, p. 94-99.
  8. 6. M. Walsh. Le monde secret de l’Opus Dei. Fondation et histoire d’une puissance occulte. Pygmalion-Gérard Watelet. Paris, 1994.
  9. 7. E. Poulat. «N’assistons-nous pas à la naissance d’un fondamentalisme catholique. » in Golias n°27-28, p.89.

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