Une étonnante convergence autour de la morale sexuelle
La Conférence des Nations-unies sur la population et le développement réunie au Caire, en septembre, a vu se manifester une étrange « internationale », celle des conservatismes et des intégrismes religieux contre les droits les plus élémentaires des femmes. Dieu, dans sa miséricorde, a suggéré aux plus excités des islamistes de menacer de mort les participants à la Conférence. Idée judicieuse qui a eu pour effet de jeter le discrédit sur les détracteurs de ladite réunion et contribué à la transformer, aux yeux de l’opinion publique, en lieu de résistance aux fanatismes. Dieu et la police égyptienne veillant, le terrorisme n’est pas passé et l’agitation du Vatican et de l’université Al Azhar a surtout servi à donner du lustre à la Conférence du Caire dont les conclusions n’en ont pas moins inclus une référence aux « valeurs religieuses ». Au-delà de cet événement, reste la question de fond : pourquoi les religieux et accessoirement les religions s’en prennent-ils autant aux femmes en cette fin de vingtième siècle ?
L’Islam intégriste et le conservatisme catholique viennent d’opérer un surprenant rapprochement dans leur « gestion » du thème de la sexualité. Sans doute, les défenseurs du Vatican font-ils valoir que la méthode du pape pour défendre la position de l’Eglise est moins brutale que celle du Groupe islamique armé. On peut leur en donner acte : dans la partie riche de la planète, le memorandum aux chefs d’Etat et l’encyclique se fondent mieux dans l’environnement que la rafale de mitraillette ou le vitriol lancé au visage. Il reste que la convergence des points de vue est significative. Le premier exemple est celui du droit à la contraception et à l’avortement. C’est depuis toujours (plusieurs siècles) un cheval de bataille de l’Eglise catholique pour laquelle la légitimité de l’acte sexuel doit procéder de la volonté de procréation. Tout autre attitude qui révèle la recherche du plaisir pour le plaisir est « hédoniste », signe évident de perversité. La sexualité en elle-même est « mauvaise » et doit être sublimée par le mariage et le désir d’enfant. Rien de tout cela dans l’Islam traditionnel où ce n’est pas la sexualité ou le plaisir qui sont condamnables mais seulement la sexualité des femmes quand elle menace, par l’adultère, l’ordre social. En sorte que la contraception ou l’avortement pratiqués avec l’aval ou sur ordre du mari ne sont pas répréhensibles. Or, ils semblent l’être devenus pour les intégristes qui ont condamné avec la plus grande vigueur les politiques de planification familiale conduite dans certains pays en développement. De même, l’opprobre criminel jeté sur l’utilisation du préservatif est maintenant le fait des conservateurs catholiques et des islamistes.
Cette continuité chez les uns, cette évolution chez les autres traduisent la volonté, très politique, d’occuper le même créneau « réactif » dans leurs sociétés respectives. Tous partent de l’idée, au demeurant contredite par toute étude sérieuse, que le libertinage sexuel a envahi la planète sous le double effet de la maîtrise possible par les femmes de la reproduction et de la diffusion de l’« individualisme occidental ». Tous ceux qu’inquiètent, perturbent, ces évolutions supposées deviennent des ralliés potentiels.
Ce discours autour de l’opposition morale naturelle/libertinage permis par la technologie, se pare chez les uns et les autres d’un pseudotiers mondisme. Ce seraient les pays riches, effrayés par la démographie galopante des pauvres, qui imposeraient à ceux-ci une planification des naissances autoritaire et contraire aux valeurs traditionnelles. L’argument est partiellement juste : les responsables des pays riches sont terrorisés par les déséquilibres démographiques et le potentiel migratoire qui en découle. Il reste qu’aujourd’hui, ce ne sont pas les pays riches qui souffrent des consequences de l’explosion démographique mais les Etats les plus pauvres dont les ressources décroissent quand la population augmente1. Ce ne sont pas les femmes aisées d’Amérique et d’Europe qui meurent en couches ou épuisées par leur dixième grossesse mais celles d’Afrique ou du sous-continent indien.
Des machines de guerre contre l'égalité des sexes
Le deuxième exemple qui illustre cette convergence entre les « hommes pieux » de la planète est évidemment la place faite aux femmes dans la société. Là encore, différence de niveaux de vie et de violence oblige, le Vatican nous offre la version « soft » et les islamistes la version radicale. Les fondements sont toutefois les mêmes et partent du refus absolu de la vague d’émancipation féminine, commencée dans le Nord riche dans les années cinquante et qui gagne, de proche en proche, avec plus ou moins de force, le reste de la planète. A cet égard, la bataille des intégristes du patriarcat est perdue d’avance. La mondialisation des échanges et des idées fait avancer l’émancipation des femmes beaucoup plus lentement mais aussi sûrement que la diffusion de Coca Cola. La différence est que l’une rencontre plus d’obstacles que l’autre, mais le degré de violence collective dirigée contre les femmes aujourd’hui, dans certains pays, est un signe de l’évolution des sociétés. On ne tue que ce qui résiste.
Le problème est de savoir pourquoi, dans ce contexte, les religions « tombent toujours à droite » et dans le camp opposé à celui des femmes, voire deviennent la légitimation d’une lutte des sexes menée sauvagement. Les pratiquantes des diverses religions, les thélo-giennes, ont beau nous expliquer, avec de savantes exégèses, que rien, dans la Bible, dans le Coran, ne justifie l’oppression des femmes, les faits parlent d’eux-mêmes. L’appropriation de la légitimité religieuse, par delà des textes sacrés qui, c’est la loi du genre, disent tout et son contraire, est l’apanage des hommes réactionnaires, fort peu des hommes progressistes et pas du tout des femmes. Pour le catholicisme, l’explication est facile : l’Eglise est avant tout une organisation, un parti d’hommes dont la cohésion est, entre autres, construite sur la ségrégation des sexes. Par vocation et instinct de survie, un tel organisme ne peut que produire une condamnation de la sexualité qui légitime le célibat et un discours sur T infériorité des femmes qui justifie le monopole de la prêtrise. La virulence avec laquelle le Vatican a accueilli les ordinations de femmes dans l’Eglise anglicane en est un bon témoignage. Or, Dieu sait si l’autorisation de la prêtrise féminine serait une décision rationnelle : en période de crise des vocations et d’églises vides, les femmes, avec leur capacité d’accepter de faibles revenus, leur dévouement et leur esprit de sacrifice seraient un bain de jouvence pour l’institution. Mais, ce ne serait plus la même institution... Contre les femmes, l’Eglise protège un appareil et une influence sur les couches les plus conservatrices des pays chrétiens, les seules qui lui restent vraiment fidèles, une fois entériné le constat de la perte irréversible d’une position dominante dans l’Etat et la société.
Les islamistes, en revanche, ne jugent pas perdue la bataille du pouvoir. L’intégrisme islamiste est un fascisme : populisme ; exploitation des frustrations nées de désastres économiques et sociaux ; rôle-clé de l’idéologie (la religion comme arme politique) ; utilisation systématique et maîtrisée de la violence comme instrument de prise de pouvoir. Ultime caractéristique : la désignation d’une catégorie-cible sur laquelle on fait converger le ressentiment et la violence. Les femmes sont cette catégorie, l’islamisme étant, pour une part non négligeable, le produit du refus des hommes de sociétés déstructurées d’accepter l’ultime fracture, la perte de leur pouvoir sur l’autre sexe. C’est l’asservissement dans le cadre d’une société totalitaire qui est visé, dont l’Iran donne une assez bonne illustration. Aussi n’est-il pas étonnant de voir les islamistes charger leur « barque idéologique » en ramassant dans les autres traditions religieuses tout ce qui peut servir à la subordination des femmes, comme l’idée très chrétienne de l’impureté de la sexualité.
Il reste à espérer que, pour paraphraser le thème ressassé, le xxie siècle sera sans être religieux, tant les manifestations d’une foi progressiste se font rares. Les grandes religions ont, aujourd’hui, la couleur de ténèbres du tchador. Est-ce si surprenant ? Pour être sans maître, il est sans doute préférable d’être sans Dieu.
Oriane Méricourt
Dessin de Plantu, paru dans le Monde du 4 septembre 1994.
Dessin de Plantu, paru dans le Monde du 4 septembre 1994
Notes
- 1. Cette affirmation est contestée par les travaux actuels de certains démographes : cf l’interview d’Hervé Le Bras dans ce numéro (NDLR)