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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Si toutes les femmes du monde...

Vive Taslima Nasreen, la rebelle !

Cahiers du féminisme, n° 70, automne 1994 · p. 42-43 · 1 336 mots

Par-delà les clichés qui lui collent à la peau (celui d’une provocatrice irresponsable , entre autres1), Taslima Nasreen apparaît peu à peu sous son vrai visage, celui d’une femme de conviction, très courageuse, que tous les progressistes devraient admirer et soutenir. Ecrivain modeste -« je ne suis qu’un petit écrivain », confie-t-elle à ses « amis écrivains » qui ont pris la plume pour elle tout au long de l’été 2 -elle fait preuve, en revanche, d’une formidable audace et d’une détermination farouche lorsqu’il s’agit de défendre la cause des femmes soumises à la charia « humiliées, torturées »3 ou celle des minorités victimes du fanatisme des intégristes.

Une pamphlétaire radicale

Femmes, manifestez-vous !

Femmes , libérez-vous des morsures de la peur pour vous tenir debout , droites et jïères, non comme des lianes agrippées et dépendantes mais comme de grands arbres aux racines solides !

Une femme seule peut grandir, se déployer et faire croître toute une forêt

Malgré les fatwas des groupes musulmans d’extrême droite qui l’ont condamnée à mort pour « blasphème » (après celle de S. Rushdie, sa tête a été mise à prix plusieurs fois), malgré les menaces et les manifestations monstres pour obtenir sa pendaison, Taslima Nasreen n’a pas cédé. Elle ne s’est pas laissé intimider non plus par la décision du gouvernement du Bangladesh (dirigé par une femme, faut-il le rappeler) d’interdire son roman « La honte » (Lajja)4 pour « atteinte au sentiment religieux » des Musulmans, ou de lui confisquer son passeport. Elle n’a pas hésité à passer dans la clandestinité lorsqu’elle fut assignée à comparaître devant la Haute cour de Dacca en juin 1994.

Elle a, certes, reconnu qu’au cours des deux mois de Tété 1994 qu’elle a dû passer cachée dans le noir, elle était très « déprimée » et qu’elle avait « peu à peu perdu tout espoir de vivre » 5. On se souvient de son appel au secours désespéré, début juillet, sous forme de fax adressé à A. Fouque, nouvelle députée européenne, « je vous en prie, sauvez-moi » 6.

Qui pourrait lui reprocher cette sensation d’être « aussi seule qu ’un point microscopique dans l ’univers » . Ce qui est certain, c’est qu’elle n’a jamais fait de concession aux intégristes ni jamais accepté « un compromis avec un gouvernement qui cautionne l ’Islam comme religion d ’Etat » \

C’est sa fierté et un remarquable défi.

Il faut dire que dans ses articles, Taslima Nasreen est directe, ironique et extrêmement radicale. « Comme les paroles douces sont restées jusqu ’ici sans effet, j’ai choisi le parti de la mauvaise langue ! »

Elle y dénonce aussi bien la place des femmes dans la religion hindoue « les femmes sont aussi utiles que des vêtements ou des couvertures », que l’utilisation de l’échographie en Inde pour empêcher la naissance des filles. Elle s’en prend au Code islamique de la famille au Bangladesh et à l’obligation du port du voile pour les femmes. Elle stigmatise le viol conjugal comme les viols collectifs, complètement banalisés au Bangladesh. Elle met en cause tous les interdits, sexuels en particulier, qui frappent les femmes dès l’âge de douze ans...

Et elle n’hésite pas à prononcer les paroles « sacrilèges » : « Si les lieux de culte anéantissent les liens d’amitié entre les êtres humains, qu’ils soient tous détruits dans le monde entier : temples, mosquées, églises, pagodes. L ’amitié et les êtres humains sont plus précieux que les briques et le ciment. »

Telle est la « thèse » en arrière plan de son roman, « La honte », vendu à plus de soixante mille exemplaires dès sa publication à Dacca en 1993.

Dans ce qu’elle -appelle son « roman journalistique », elle dénonce les ravages des haines communautaires. En effet, après la destruction en Inde en 1992, de la mosquée d’Ayodhya par des fanatiques hindouistes, des intégristes musulmans du Bangladesh ont exercé des représailles sauvages contre la minorité hindoue prise comme bouc émissaire et parfaitement innocente. . .

Rada Ivekovic, qui a dû quitter la Croatie pour avoir refusé la fanatisme des nationalistes et qui a été victime

Toi qui es une femme, souviens-toi,

Dès que tu auras passé le seuil de ta maison, Ils te jugeront.

Dès que tu marcheras dans la rue,

Ils te suivront et te siffleront.

Et quand tu arriveras sur Vavenue,

Ils te traiteront de pute.

Si tu es sotte,

Tu reviendras sur tes pas.

Si tu ne Tes pas,

Tu poursuivras ton chemin.

d’une véritable chasse aux sorcières, a raison de voir une portée universelle dans le combat de Taslima Nasreen8.

Un combat sans détour pour la laïcité

Mais à la différence de nombreux intellectuel(le)s du Maghreb et d’autres pays menacés par la montée des intégristes, Taslima Nasreen revendique son athéisme et mène fron-talement son combat pour la laïcité et l’égalité des droits pour les femmes. « Je rêve, dit-elle, d’un monde sans religion. Car la religion donne naissance à l’intégrisme comme la graine donne naissance à l’arbre »9. On ne peut être plus claire ! « Lâchée » par la « Interdit aux femmes »

Un jour, à Ventrée d’un cimetière, j’ai vu un panneau « Interdit aux femmes ». C’était la première fois. Jusque-là je savais que Ventrée des cimetières était seulement interdite aux animaux. Il est probable, d’ailleurs, que les panneaux d’interdiction ne concernent que les animaux et les femmes.

Elles n’ont donc le droit d’entrer dans un cimetière que lorsqu’elles sont mortes.

Serait-ce que la mort leur permet enfin d’être libres ?

majorité des féministes et des intellec-tuel(le)s de son pays, à cause de son prétendu manque de sens tactique, elle a dû provisoirement se réfugier en Suède depuis le début du mois d’août.

En France, des intellectuel(le)s et des féministes ont fait, séparément, ce qu’ils ont pu pour briser le mur du silence en pleine période estivale. Leurs initiatives, aussi symboliques fussent-elles, n’ont pas été inutiles. Mais sans aucun doute, c’est à Charles Pasqua et à ce que certains ont appelé les « cafouillages » du gouvernement, que Taslima Nasreen a dû sa soudaine popularité en France ! Pensez donc, ce petit bout de femme de trente deux ans, écrivain dont le nom est à peine connu en Occident, originaire d’un pays du tiers monde, le Bangladesh pour ne pas le nommer, qui ose refuser avec mépris... le visa de vingt-quatre heures que le gouvernement français lui accordait généreusement pour participer à l’émission de Bernard Pivot, c’est à peine croyable !

Si seulement Charles Pasqua et Alain Juppé avaient pu prévoir, ils auraient au moins trouvé un autre prétexte que la difficulté à assurer la sécurité de la dame. Cela ne fait pas sérieux, sans aucun doute. Mais comment dire que l’on préfère garder des liens « amicaux » avec les gouvernements dirigés par les intégristes (Arabie Saoudite par exemple) ou ménager des gouvernements susceptibles d’acheter des armes à la France (le Pakistan, le Bangladesh) que d’accueillir une femme qui se bat pour la liberté au risque de sa vie. C’est difficile à expliquer, en effet, dans le pays des « droits de l’homme »...

Si seulement ils avaient su. . .

Car en refusant sans hésiter le compromis minable du gouvernement français qui ressemblait trop à un refus déguisé de la recevoir, Taslima Nasreen a, du même geste, défendu la liberté d’expression et le droit de libre circulation et démasqué la duplicité du gouvernement qui, depuis la circulaire Bayrou, prétendait être le champion de la laïcité.

Lorsqu’elle viendra en France, au moment qu’elle aura choisi, et pour le temps qu’elle voudra, nous serons parmi tous ceux et toutes celles qui se sont honoré(e)s de saluer son courage et son intelligence. Souhaitons qu’à cette occasion, toutes les féministes, par-delà leurs divergences, organisent une grande manifestation en défense des droits des femmes contre les menaces des intégristes dans tous les pays !

Claire Bataille

Les citations en encadré sont tirées du livre de Taslima Nasreen, Femmes, manifestez-vous ! Editions des femmes.

Notes

  1. 1. Cf. L’article de Bruno Philip dans le Monde du 23 juillet 1994.
  2. 2. Cf. La lettre de Taslima Nasreen «Chers amis écrivains » publiée par Libération du 31 août 1994, écrite en réponse aux lettres publiques que lui ont adressées de nombreux écrivains et intellectuels dans une vingtaine de journaux tout au long de l’été. Parmi celles publiées par Libé, on retiendra celle de Salman Rushdie, celle de Nadine Gordimer, de Rada Ivekovic. . .
  3. 3. Sauf précision contraire, toutes les citations sont tirées du recueil d’articles publié par les Editions des Femmes, sous le titre «Femmes, manifestez-vous ! », 85 F.
  4. 4. Son roman Lajja (La honte) vient d’être publié chez Stock, 284 p., 120 F.
  5. 5. Cf L’interview de Taslima Nasreen dans Libération du 1er septembre 1994.
  6. 6, 'Cf Libération du 4 juillet 1994.
  7. 7. Cf. L’interview de Taslima Nasreen au journal allemand Der Spiegel, traduite et reproduite par Courrier International du 30 juin 1994.
  8. 8. «Chère Taslima Nasreen » par Rada Ivekovic dans Libération du 24 août 1994.
  9. 9. Courrier international, op. cit.

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