La privatisation de France Télécom est un projet qui menace V ensemble du personnel. D’ores et déjà, la direction générale, nouveau chantre du modernisme, renoue avec les principes les plus archaïques vis-à-vis des femmes.
France Télécom a connu de nombreux changements ces dernières années : statut de l’entreprise, grilles de rémunération, règles de gestion du personnel. Les premières modifications datent de 1990 avec le vote de la loi Quilès. La privatisation, qui devrait être formalisée dans l’année 1995, est le dernier maillon essentiel d’une chaîne de réformes.
En assez peu de temps, des préoccupations radicalement différentes sont apparues pour la direction, qui se trouve maintenant à la tête d’un grand groupe sur l’un des secteurs les plus porteurs du capitalisme mondial. La concurrence est devenue le maître mot, là où, il y a encore peu de temps, régnait la notion de « service public » aussi bien dans l’organisation du travail que dans les grands projets techniques comme le plan de rattrapage du téléphone de la France en 1974, ou le Minitel dans les années quatre-vingt.
Des pratiques vieilles comme le monde
Pour être à la page en matière de management, la gestion du personnel devient centrale. D’un système dénoncé par les hauts cadres de France Télécom comme archaïque, mais assez égalitaire, on est en train de passer petit à petit à une gestion de type privé. Ainsi la direction a instauré, pour le déroulement de carrière, les entretiens individuels (où il est question de « se vendre »), la promotion et la mobilité au profil, et l’intéressement. Ce mode de gestion est bien évidemment sexué. A une femme qui voudrait occuper un nouveau poste de travail, il devient logique de demander, au cours de l’entretien, si elle a des enfants en bas âge, si elle a quelqu’un pour aller les chercher le soir, si elle n’a pas l’intention d’en faire encore un, si elle est prête à terminer le traitement d’un dossier au-delà de 18 heures, etc. Toutes ces questions heurtent beaucoup le milieu. Plus grave encore sont les histoires de harcèlement sexuel, la promotion « canapé » selon les termes d’un film. Les femmes contractuelles ou en contrat emploi-solidarité (CES) ne seraient pas épargnées.
Tout cela évidemment est rendu possible par la nouvelle omniprésence de la hiérarchie. Auparavant, les pressions sur les individus étaient beaucoup moins faciles (anonymat des concours, règles d’ancienneté pour l’avancement et les mutations...). Il était difficile, par exemple, de refuser un emploi à une femme arrivant dans un secteur technique peu féminisé. Même si, ne nous trompons pas, il y avait toujours des chefs de service pour déclarer qu’il n’y aurait pas de femmes chez eux.
Les femmes seront peut-être les premières à pâtir de ces réformes successives.
La galère des horaires
L’emploi des femmes, leur place même à France Télécom, est en passe de devenir un problème majeur. Le projet de la direction générale de modification des horaires d’ouverture des services dessine une offensive d’ampleur contre les conditions d’existence des salariés, et contre le travail féminin tel qu’il a toujours existé à France Télécom. Il se résume, dans un premier temps, à la volonté d’ouvrir les services en relation avec la clientèle de 8 heures à 20 heures, du lundi au samedi. La justification donnée est de prendre de l’avance sur la concurrence qui sera généralisée en 1998, en application des directives européennes, et largement encouragée par le gouvernement français.
Notons qu’un nombre croissant d’agences sont déplacées des centres-villes vers les centres commerciaux et que ces agences auront des horaires étendus au-delà de 20 heures. Les nouveaux horaires dépendent ainsi de facteurs extérieurs à France Télécom, et on ne voit pas ce qui pourrait empêcher d’autres évolutions : par exemple le travail le dimanche, des journées de travail morcelées en plusieurs tranches horaires. Ces dernières existent déjà dans les centres de renseignement en province où des services sont organisés de 8 heures à 12 heures et de 16 heures à 20 heures.
C’est dans le secteur commercial que le projet devrait s’appliquer en premier lieu. Dans ce secteur, les femmes sont majoritaires à plus de
70 %. Mais d’autres emplois sont aussi concernés immédiatement comme les dérangements ou la maintenance, secteurs techniques où au contraire les hommes sont majoritaires. A court terme, ce projet devrait donc toucher la quasi totalité du personnel de France Télécom qui compte 150 000 agents, dont 31 % de femmes.
A France Télécom, de façon traditionnelle, il y a des services qui fonctionnent sur des horaires étendus, y compris la nuit, comme les centres de renseignement, les dérangements prioritaires. Ces services sont limités, et le personnel ainsi utilisé est dédommagé. Le système généralement employé est celui dit des « brigades ». Une équipe commence le travail tôt le matin, une autre arrive un peu plus tard et finit plus tard. Or ce système est jugé coûteux en personnel, puisqu’il y a chevauchement des équipes à des heures qui ne sont pas obligatoirement celles où des effectifs nombreux sont nécessaires pour le service. Il est en général assez bien vécu par le personnel, même si, les années passant, de nombreux agents sont satisfaits d’en sortir. Ces horaires sont difficilement compatibles avec les contraintes de la vie familiale.
La loi quinquennale made in France Télécom
Mais ce que la direction veut appliquer cette fois-ci est différent. Ce sont des dispositions directement empruntées à la loi quinquennale pour l’emploi. Dans le projet, il s’agit de mettre en place les nouveaux horaires d’ouverture sur la base de régimes horaires de travail individualisés, décalés pour chaque personne. La référence à la semaine de travail est abandonnée au profit du calcul sur une base mensuelle. La réduction du temps de travail est conditionnée à la tenue par le ou la salariée d’horaires tardifs et du samedi (trente-six heures de travail si c’est le samedi ou les horaires tardifs ; trente-cinq heures si c’est les deux). Ou alors la réduction du temps de travail s’opère par le temps partiel. On ne parle d’ailleurs pas de réduction du temps de travail, mais d’effet de « partage ». Le temps partiel est valorisé comme moyen de mettre en œuvre de nouveaux rapports entre le temps de travail et le temps libre. Ainsi il s’agit de faire passer le travail à temps partiel du « statut d ’exception tolérée à celui de mode de travail normal et accepté », et d’affirmer que « le modèle traditionnel d’horaire régulier calé sur la semaine et à temps plein doit laisser la place à une gestion temporelle de l ’activité de plus en plus souple et éclatée. Au temps de travail taylo-rien, linéaire, borné et étroitement planifié doit succéder un temps perméable à la demande économique et sociale ». La direction se pique d’analyses et de préoccupations psychologi-santes visant à donner son point de vue non seulement sur le travail mais sur l’organisation de la vie des salariés. On favorise ainsi une sorte de contrat individuel entre le salarié et son supérieur hiérarchique, pour remplacer la « rigidité » des horaires du service. Mais c’est aussi ce qui permet la multiplication d’interventions sur les retards, la motivation des énervements face à la clientèle... Comme si le souci de France Télécom était que le ou la salariée arrange sa vie, voire qu’il ou elle soit bien dans sa peau, pour être plus efficace au travail.
Le temps partiel du mercredi est la plupart du temps pris par les femmes. Elles le considèrent en général comme un droit, qu’il s’agit souvent de défendre contre une hiérarchie qui a du mal à organiser certains services ce jour-là.
Pour la direction, il s’agit alors de faire bien autre chose.
Les nouveaux horaires sont aujourd’hui dans une phase de négociation et d’expérimentation. Les propositions faites sur les sites pilotes sont assez saisissantes : propositions de semaine de travail à cinquante heures avec une semaine de récupération après trois semaines de travail, journées de travail de dix heures, ou six journées de huit heures se succédant... Il est toujours difficile de penser aux bénéfices des compensations, par journées ou semaines de congés supplémentaires, quand le travail constitue une véritable corvée (répondre toute la journée aux questions du public, au téléphone). Surtout si en plus on s’acharne à faire la chasse aux temps morts auprès du personnel et que les services concernés sont en sous-effectif. Les pauses comme les moments de creux dans l’accueil de la clientèle seront de plus en plus rares. C’est justement sur ces périodes de temps que porteront les efforts pour augmenter la productivité et limiter les présences « inutiles ». Pour celles qui ne supporteraient pas, la proposition de temps partiel arrivera sans doute au moment adéquat.
L'art et la manière d'éliminer les femmes
Les femmes vont être les premières touchées dans le domaine commercial. Elles sont menacées sur l’organisation de leur vie, notamment sur ce qui fait le souci majeur de la population féminine, la prise en charge des enfants. Travailler le soir jusqu’à 20 heures, ou le samedi, c’est évidemment faire un certain type d’impasse sur la vie familiale, sans compter le fait que, à France Télécom comme ailleurs, les familles monoparentales sont en expansion. D’ores et déjà de nombreux couples, sur la base de seuls calculs financiers, ont tendance à considérer que le salaire au rabais touché par la femme, quand elle a une faible qualification, n’est pas avantageux au niveau des impôts et des diverses allocations. Si on devait ajouter demain les frais de nourrice, la fatigue que constitue le fait de courir davantage, et l’insatisfaction de voir ses enfants de façon très tardive, il est sûr que le nombre de femmes cessant leur activité, ou la suspendant à l’occasion d’une naissance, serait encore accru. Les pressions et les contraintes individuelles, extrêmement importantes, sur le personnel, pour faire accepter les changements en cours, peuvent constituer aussi un découragement supplémentaire.
En étant assez machiavélique, on peut même penser que les effets induits sur l’emploi des femmes pourraient être importants si de telles mesures étaient appliquées aux hommes. En
_
Un secteur toujours très féminisé : les « demoiselles du téléphone », il y a un siècle
ün secteur toujours très féminisé : les « demoiselles du téléphone », il y a un siècle.
effet, un homme obligé d’accepter de nouvelles contraintes horaires, participerait de façon plus lointaine à h organisation de la vie familiale, et, dans ces conditions, les contraintes domestiques pesant sur la femme pourraient l’amener à réduire son temps de travail, voire à cesser ses activités professionnelles.
maladies, il est très difficile de remettre en cause un des maillons de la chaîne. Les salariés en sont bien conscients, d’où les résistances à faire même l’essai. Par ailleurs, France Télécom fonctionne avec des centres de petite taille (de l’ordre de cent à deux cents personnes en général) et son personnel est très mobile, à sa demande, ou sur proposition hiérarchique, ou par promotion. L’ensemble du personnel se trouve devant une situation nouvelle, où il serait obligé de choisir un poste non pas pour son intérêt mais en fonction des horaires en vigueur, ou du type de temps partiel proposé, à 50 % ou à 80 %, obligeant, ce qui serait tout à fait nouveau à France Télécom, des salariés à se mettre à temps partiel.
Sacrifice, vous avez dit sacrifice
Les salariées ne perdent pas le fil
La direction de France Télécom est préoccupée par le vieillissement du personnel. La contradiction est difficile à résoudre puisqu’elle voudrait réduire les coûts en personnel, donc réduire les emplois, et en même temps rajeunir la pyramide des âges. Les nouvelles contraintes horaires précitées ont peut-être aussi pour fonction de dégoûter du travail un grand nombre de femmes dans la tranche des trente à quarante ans, au profit du recrutement de femmes plus jeunes à qui, de toute façon, on ne laisse pas le choix. Des responsables argumentent cyniquement en aparté qu’il faut savoir sacrifier l’emploi d’aujourd’hui pour celui de demain.
Les chiffrages les plus précis ont évoqué la possibilité que 700 emplois soient créés par l’application de ce projet. Il s’agit en réalité d’une augmentation des horaires d’ouverture de l’ordre de 30 %, rapporté à un recrutement de 700 personnes sur une population de 150 000 personnes !
Comme dans d’autres situations, la direction met le projet en test avant sa généralisation, qui devrait avoir lieu en 1995. Elle a cru pouvoir s’appuyer sur deux choses pour faire passer ses modifications d’horaires. Premièrement, l’idée très prégnante du service public qui règne parmi le personnel. Or aucune étude ne révèle aujourd’hui de demande précise des usagers sur ces horaires d’ouverture. Le deuxième point d’appui c’est le volontariat. Mais le système est trop complexe et très rigide. En effet, les personnels doivent prendre un engagement d’un an sur un rythme de travail mensuel. Or quand un service de dix personnes est organisé au millimètre, en tenant compte des congés, des absences pour formation, pour
Dans les sites expérimentaux, les réactions ont été très vives, contraignant l’ensemble des organisations syndicales au plan local à rejeter les expérimentations, avec des argumentations de fond. Sachant que la CFDT soutient, en général, l’ensemble des projets de la direction, la chose n’est pas mineure. A l’initiative des syndicats CGT et SUD, une journée de grève, le 27 octobre dernier, dans les deux départements « pilotes » du Pas-de-Calais et du Val-de-Marne, a été un succès total. Dans les agences commerciales, les services les plus immédiatement concernés ont été en grève à 70 % voire 80 %. De manière générale, le personnel administratif, très féminisé, a fortement réagi, y compris dans les services qui n’étaient pas directement concernés. Le personnel en général, et les femmes en particulier, a une perception assez claire des enjeux et des menaces précises contenues dans ce projet. Mais il s’agira de mettre en œuvre une stratégie au plan national pour le remettre en cause.
Les discussions lors de ces mobilisations ont débordé le cadre de France Télécom, phénomène rare dans la fonction publique et qui mérite d’être souligné. En effet, la perception de vivre une situation identique à celle des salarié(e)s d’autres secteurs, comme ceux du commerce ou des banques, et la remise en cause de la « société de consommation », qui étend les horaires d’ouverture alors que le pouvoir d’achat diminue, ont alimenté les débats.
D’autres échéances auront lieu à France Télécom comme dans d’autres branches. Il serait judicieux de susciter à l’avenir des rencontres de femmes des différents secteurs concernés afin de coordonner nos efforts sur des préoccupations qui peuvent être aujourd’hui communes.
Verveine Angeli