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Les 35 heures à portée de mains ? (suite)

· Cahiers du féminisme, n° 71-72, hiver 1994 - printemps 1995 · p. 19-21 · 2 262 mots

Entretien avec Husson Michel.

La réponse la plus caricaturale est sans doute celle de ce conseiller de Delors qui avait parlé de la réduction du temps de travail comme une « idée folle ». J’ai tendance à penser que, même la version réduction du temps de travail avec réduction des salaires, est acceptée avec regret par les néo-libéraux, car elle introduit un principe d’universalité. Imaginons même que l'on généralise les 30 heures avec réduction de salaire, cela créerait un nouveau rapport de forces, parce que le patronat a besoin du chômage pour peser sur les salaires.

on pense par exemple au temps de transport. Dans l’industrie, la norme est aujourd’hui que dans une minute de travail, il y ait 57 secondes de pleine activité ; avant, même à la chaîne, c’était de l’ordre de 45 secondes. On voudrait nous faire croire que le travail est en voie de disparition, qu’il ne pèse plus sur la vie des gens, c’est absurde !

Mais c’est vrai que le volume de travail stagne et même recule. Il suffit de multiplier les effectifs par la durée moyenne du travail pour s’en rendre compte. Comme le nombre de « candidats » au travail, c’est-à-dire la population active, continue à augmenter, notamment du fait de la croissance démographique et du taux d’activité des femmes, l’écart se traduit par du chômage.

Il y a au fond deux manières de gérer socialement cela. La première, c’est la réduction généralisée du temps de travail, qui a été à l’échelle historique la manière normale d’utiliser les progrès techniques. A la fin du xixc siècle, on travaillait 3 000 heures par an, aujourd’hui 1 600 heures4. Cette voie a été bloquée à partir de 1982-1983 au moment du passage aux 39 heures et à la cinquième semaine de congés payés.

Reste l’autre méthode, celle qui est à l’œuvre depuis dix ans : la répartition inégale de la baisse du volume de travail par tête. Cela est passé dans un premier temps par le chômage, les pré-retraites, les stages jeunes puis, dans un deuxième temps, par la montée en puissance de manière massive du travail à temps partiel.

Potentiellement, en divisant le nombre d’heures de travail par le nombre de candidats au travail salarié ou marchand, on arrive aux environs de 32 heures par semaine. La semaine légale de travail est à 39 heures, ce qui revient à dire que nous allons vers une société où certains travaillent 40 heures et d’autres 20, au lieu d’une société où tout le monde travaillerait 30 heures. Il y a maintien d’un noyau dur à l’abri des menaces de la précarité, mais le mode de répartition du temps de travail aujourd’hui crée des éléments de dissociation dans le salariat.

Il n’est donc pas étonnant de constater que l’une des idées-clé des rapports cités précédemment est de favoriser le développement du travail à temps partiel, en invoquant les aspirations individuelles à plus de temps libre.

♦ Mais ne peut-on pas dire aussi que le travail est tout simplement dépassé ?

M.H. : Là encore, le débat est nécessaire afin de lever les ambiguïtés. Beaucoup de gens ont l’intuition que les gains de productivité sont suffisants pour jeter le principe d’une autre organisation de la société, ce qui est profondément juste. Mais il existe une continuité dangereuse entre, d’une part, les discours réactionnaires qui opposent efficacité économique et justice sociale et prônent l’inégalité comme instrument d’efficacité et, d’autre part, les discours de subversion qui donnent à penser que cette situation jette spontanément les bases du dépassement du travail aliénant. Ces derniers rejoignent les positions défendues par Gorz, souvent justes par ailleurs, mais qui sont utilisées par d’autres pour habiller la politique la plus dure en réalité. Les femmes sont d’ailleurs souvent la cible visée implicitement par tous ces discours sur le « mieux-vivre », opposant pleine activité et plein emploi.

Tout défenseur du plein emploi n’est donc pas un avocat du travail aliéné comme seul moyen de s’insérer socialement, alors que nous vivrions au contraire l’époque de l’épanouissement par l’activité au-delà du travail salarié. Ce n’est pas ce qui se passe dans les faits, et l’une des réponses à ce discours est la mise en lumière de l’aggravation des conditions de vie des salariés. Si ce modèle était vrai, on devrait constater des améliorations, ce qui n’est pas le cas ni pour les salariés, ni pour les sans emploi. Les évolutions de carrière, les conditions de travail sont de plus en plus dures, sans comparaison avec celles des années soixante.

Il faut revenir les pieds sur terre et rappeler quelques évidences. Et d’abord celle-ci : l’envers de la répartition du temps de travail, c’est la répartition des richesses. L’exclusion du côté du temps de travail correspond à une exclusion du côté du revenu. La contrepartie du chômage, c’est le développement des revenus financiers et la prospérité des rentiers. La vraie condition pour accéder à une société « libérée » passe donc par une répartition du revenu permettant à tous de se désengager du travail, mais pas de manière excluante. Les bénéfices, au sens large, du travail doivent revenir à ceux qui travaillent. La réduction du temps de travail généralisée permet de donner

un accès universel aux fruits de ce travail, et cette égalité n’entraîne pas d’élément de dissociation, notamment par rapport aux femmes.

Derrière l’idée de la réduction du temps de travail, on trouve la notion de contrôle des salariés sur la manière de répartir les gains de productivité. C’est une alternative assez radicale qui va donc plus loin que de vouloir sauver les pots cassés de l’Etat providence.

♦ Un exemple de ce que tu avances, c’est que l’aménagement du temps de travail, même réduit, ne permet souvent aucune disponibilité.

M.H. : C’est ce qu’a bien montré Margaret Maruani : les femmes à temps partiel, notamment dans le commerce, travaillent précisément aux heures où elles auraient besoin d’être disponibles, s’il s’agissait vraiment de « concilier » vie familiale et vie professionnelle. C’est un phénomène assez répandu : au nom de potentialités et d’aspirations réelles (par exemple à organiser son temps de travail), on fait passer des pratiques régressives qui n’ont rien à voir avec une véritable réduction ou un aménagement réel de son temps de travail. On rogne ainsi des acquis de plusieurs années, on détourne les statuts et les législations. Par exemple, les CES (contrats emplois solidarité) sont pour beaucoup utilisés hors la loi.

Tout cela permet de comprendre pourquoi est réapparue l’exigence d’une loi sur la réduction du temps de travail, car on sent bien confusément qu’il en faut quelque chose qui s’impose à tout le monde. Au cas par cas, on risque des dérapages, des situations très différenciées en fonction du rapport de forces.

On a donc en fin de compte deux projets bien tranchés. Le premier consiste à avoir une main d’œuvre corvéable, facilement licen-ciable : c’est la loi quinquennale. L’autre projet préconise une maîtrise globale des fruits du progrès technique et une juste répartition entre tous ceux qui contribuent à l’effort de travail.

♦ Quel est ton point de vue sur une autre répartition, non seulement en termes de temps de travail mais en terme de consommation ?

M.H. : Les gains de productivité peuvent s’incarner de multiples manières. Sous les termes croissance et consommation, on peut mettre des contenus complètement différents. Relancer la consommation à l’aide de subventions à l’industrie automobile ou créer des emplois dans des secteurs sociaux, sont deux options radicalement différentes. Des conceptions opposées existent aussi en matière de relance européenne, selon que l’on privilégie les équipements lourds, les axes routiers, et les autoroutes de l’information, ou au contraire la construction de logements sociaux.

On ne peut pas prendre pour acquis qu’il n’y a aucun modèle alternatif. Le choix du consommateur qui se porte sur l’automobile est aujourd’hui en grande partie déterminé par l’insuffisance de transports collectifs. De manière générale, les consommations collectives sont dans le collimateur des projets néolibéraux, notamment la protection sociale, mais cela s’étend au principe même de services publics. Il suffit de regarder autour de soi pour constater qu’un nombre croissant de besoins élémentaires ne sont pas satisfaits. Il y a donc un moyen simple de répondre à la crise sans tomber dans le productivisme : cela consiste à réaffecter les dépenses à des réseaux d’offre socialisée ou à des activités de type social. Une grande part des services créent des emplois qui sont immatériels et non polluants.

♦ Est-ce que la rétrocession des revenus financiers suffirait à financer la réduction du temps de travail ?

M.H. : Résorber le chômage, c’est remettre en cause une mauvaise utilisation de la répartition du revenu. La récupération de ce qui a été distribué sous forme de revenus financiers au lieu de créer des emplois, correspond à peu près au passage aux 35 heures, ce qui permettrait de créer 1,5 million d’emplois, faire cela à salaires inchangés représente une augmentation de la masse salariale de 1 1 %. Cela peut être financé sans trop toucher à la compétitivité des entreprises, d’une part du fait du moindre coût du chômage et d’autre part par des prélèvements sur les revenus financiers ou par une baisse des profits des entreprises. Actuellement, les entreprises, surtout les plus grandes, font plus de profit qu’elles n’investissent, c’est dire qu’il y a une marge de manœuvre. On peut avoir aussi une marge de manœuvre sur les marchés extérieurs en dévaluant, la Grande-Bretagne a dévalué récemment de 20 % sans que sa situation soit vraiment pire qu’avant.

La vraie difficulté, c’est évidemment le niveau de mobilisation sociale pour imposer tout cela. Ce qui est à portée de main d’un point de vue strictement économique est effectivement très dur à gagner du point de vue du rapport de forces à créer. Cela suppose de revenir sur dix ans de grignotage de la part salariale : c’est considérable. Il faut aussi, évidemment, que la réduction du temps de travail crée des emplois. Et là, les salariés gardent un

Carte postale éditée par « AC ! »

Carte postale éditée par « AC ! ».

mauvais souvenir du passage aux 39 heures. C’est un épisode important de la lutte des classes en France, car cela a été imposé aux entreprises ; les négociations traînaient et Mitterrand a tranché en disant « 39 heures payées 40 ». Les patrons ont alors exercé une véritable résistance en créant le moins d’emplois possible, en intensifiant le travail et en enclenchant un mouvement de restructurations. Créer beaucoup d’emplois ne peut se faire que si c’est à productivité constante, c’est-à-dire sans augmentation des cadences. Il faut donc populariser l’idée de contrôle des salariés sur la réalité des embauches correspondantes et sur la charge de travail.

La diminution du temps de travail légal ne force pas nécessairement le patronat à embaucher, si celui-ci peut jouer sur les heures supplémentaires. Pour contrer cela, il faut que les heures supplémentaires coûtent beaucoup plus cher, que ce soit dissuasif. De même, la rétrocession des économies réalisées sur le coût du chômage (par exemple sous forme de baisses de cotisations sociales à l’Unedic) devrait être absolument conditionnée par le fait d’avoir effectivement créé des emplois. C’est l’inverse de la logique actuelle des « emplois aidés ».

Une autre dimension de la réponse possible réside dans l’extension à l’Europe. Cela donnerait un énorme degré de liberté économique si tous les pays européens s’y mettaient en même temps. L’argument de la moindre compétitivité qui provoquerait une chute en retour des emplois, souvent opposé à la proposition de réduction de temps de travail généralisée, tomberait.

♦ Beaucoup de personnes pensent qu’il est d’ores et déjà possible de ne travailler que 30 heures , que tant qu ’ à faire de se mobiliser aussi fortement, autant avoir un mot d’ordre qui en vaille la peine. Dans le même ordre d’idée, l’aspiration au temps libre peut s’exprimer de manière différente, un jour dans la semaine, des jours supplémentaires de vacances dans l’année, réduction de la journée de travail. Que faut-il en penser ?

M.H. : Il y a ici une double difficulté : il faut avoir quelque chose qui soit assez radical et en même temps crédible. Demander 30 heures sans perte de salaire risque de ne pas convaincre les salariés, et si on demande 30 heures mais avec baisses possibles de salaire, le mot d’ordre est alors complètement dilué. Ce que je trouve plus parlant et plus logique, c’est de combiner les 35 heures sans réduction de salaire -parce que c’est une récupération des gains de productivité -avec un échéancier programmé de réduction annuelle de temps de travail, le tout dans une loi-cadre quinquennale.

L’autre question, c’est : comment rendre populaire les 35 heures en rendant cette revendication attrayante, donc en tenant compte des aspirations de chacun, sans tomber dans l’individualisation. Il faut trouver quelque chose qui soit en même temps suffisamment normatif, mais aussi adapté aux souhaits de chacun. On peut penser par exemple que si, pour de nombreuses femmes, un jour de plus par semaine améliorerait la vie quotidienne, ce dispositif maintiendrait la division sexuelle des tâches. D’autres facteurs jouent : sur la région parisienne, la semaine de quatre jours est séduisante, parce qu’elle évite un jour de transport, ce qui n’est pas vrai partout. Il faut donc comprendre la revendication comme un « équivalent 35 heures », mais en termes suffisamment précis pour que la mise en place ne soit pas modulable contre le salarié. Tout ceci relève d’un débat général de société, qui dépend du rapport de force entre salariat et patronat, mais aussi de la conception des rapports entre hommes et femmes.

Propos recueillis par Josette Trat et Marie-Annick Vigan

Notes

  1. 4-Olivier Marchand et Claude Thélot. Deux siècles de travail en France. INSEE-Etudes. 1991.

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