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Lille : Un affrontement inévitable mais...

Cahiers du féminisme, n° 71-72, hiver 1994 - printemps 1995 · p. 14 · 757 mots

Notre correspondante de Lille nous a fait parvenir le bulletin mensuel du SGEN-CFDT de la ville, édité en novembre 1994 , après les exclusions de filles portant le voile . Il contient une interview des enseignants du SGEN du lycée Faidherbe, très intéressante. Nous en reproduisons la plus grande partie.

♦ Le conseil de discipline du lycée Faidherbe à Lille a exclu dix-sept élèves qui refusaient de quitter le voile au lycée (le 24 octobre 1994). Comment en est-on arrivé là ? (...) Depuis quand a-t-il des foulards islamiques au lycée ?

II y en avait déjà quelques-uns en 1986, mais le nombre a fortement augmenté en 89-90, allant jusqu'à une trentaine, sur un total d'environ cent cinquante jeunes filles d’origine maghrébine.

♦ Quand et pourquoi cela a-t-il posé des problèmes ?

A la rentrée 1992, des parents et des enseignants craignent que le lycée devienne un « lycée-ghetto », « spécialisé » dans le regroupement de jeunes filles islamistes. En effet, plusieurs élèves voilées étaient « hors-secteur ». De plus, des incidents s’étaient produits en éducation physique et sportive (EPS), et notamment des refus de retirer le foulard malgré des problèmes de sécurité.

♦ Quelle a été l’attitude des parents ?

Les deux associations représentées au CA (conseil d’administration) étaient dès le début hostiles au port du voile au lycée. Par rapport aux parents des jeunes filles voilées, le proviseur et le conseil d’administration ont recherché le dialogue tout au long de 1993 et 1994 : le proviseur a rencontré au moins une fois chacune des jeunes filles et leurs parents, en octobre 1993 plusieurs membres du CA ont fait une réunion avec les parents concernés, en janvier 1994 le CA a invité les parents, M. Lasfar, imam de Lille sud, jouant au début un rôle de médiateur. Chacun a écouté l’autre, mais est resté sur ses positions.

♦ Comment réagissaient les élèves ?

Apparemment par l’indifférence dans leur majorité.

♦ Comment ont évolué les enseignants ? Et la section SGEN?

La majorité des collègues était aussi pour l’interdiction du voile, mais sans imaginer que nous serions obligés d’aller jusqu’à l’exclusion. La section SGEN a évolué à partir du moment où nous nous sommes rendu compte que ces jeunes filles étaient sous l’emprise d’une force politique, la Ligue islamique du Nord.

♦ Depuis quand le compromis est-il apparu impossible ?

Au printemps 1994. quelques actes de prosélytisme, isolés mais confirmés, ont inquiété l’ensemble du lycée : prières dans des couloirs. versets coraniques qui circulent dans des cours. Si bien que le conseil d’administration vote, le 5 avril 1994, un nota bene à l'article du règlement intérieur sur la tenue vestimentaire, interdisant le port du foulard dans l’établissement. Certaines élèves étaient prêtes à l’accepter, mais M. Lasfar et son avocat, Mc Brochen. interviennent auprès du recteur qui annule cette décision et impose de réinscrire d’office au lycée, pour septembre 1994, les élèves qui maintenaient le voile (...), si bien que vingt-trois jeunes filles voilées font la rentrée 1994. Mais fin septembre, la circulaire Bayrou remet tout en cause.

♦ En septembre-octobre 1994 , la médiatisation n’a-t-elle pas accéléré le durcissement de part et d’autre ?

Probablement pour les jeunes filles voilées et pour la Ligue islamique du Nord. Mais pas pour le lycée où le conseil d’administration avait fixé sa position dès avril 1994 et savait qu’on ne pouvait plus reculer, d’autant plus que depuis septembre 1994, les tensions internes entre jeunes maghrébines voilées et non voilées augmentaient (insultes, menaces notamment...). Le 3 octobre au matin, le jour où le CA devait se réunir pour voter l’additif Bayrou, une manifestation, avec soutiens extérieurs, se tenait à la porte du lycée. Les jours suivants furent à nouveau tentés les ultimes dialogues avec chacune des jeunes filles et des lettres recommandées expédiées aux parents. Les élèves voilées restèrent en permanence jusqu’au 24 octobre où le conseil de discipline a décidé dix-sept exclusions, trois jeunes filles acceptant d'ôter le voile. A noter que seules deux de ces trois élèves sont restées présentes. avec leurs parents, au conseil de discipline, les autres ayant délégué M. Lasfar et M" Brochen.

♦ Que sont devenues les élèves exclues ?

Le lycée les a inscrites au Centre national de l’enseignement à distance, enseignement par correspondance (CNED). Il semble qu’elles auraient accepté cette solution qu’elles refusaient au début.

♦ Quel bilan tirez-vous de ces deux ans de tensions ?

Il semble que nous avons épuisé toutes les possibilités de dialogue et de conciliation avant d'en arriver à cette exclusion qui n'est, bien évidemment, pas satisfaisante.

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