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Notes de lecture

Sonia Kovalevskaïa (1850-1891) : Première femme professeur d’université

· Cahiers du féminisme, n° 71-72, hiver 1994 - printemps 1995 · p. 56-57 · 1 213 mots

Cette femme russe, attachante et brillante, réussit à être reconnue comme mathématicienne de premier plan à une époque où les femmes n’étaient même pas autorisées à suivre des cours à l’Université.

Ce qui ne l’empêcha pas de participer à la Commune de Paris, comme elle nous le raconte elle-même dans ses Souvenirs d ’ enfance .

Jacqueline Détraz, professeur de mathématiques à l’université de Provence, présente la vie et l’œuvre de cette grande mathématicienne, dans un ouvrage paru en 1993. Cet ouvrage comporte également les Souvenirs d’enfance ainsi qu’une Biographie de Sonia Kovalevskaïa écrite par une de ses amies, Charlotte Mittag-Leffler.

Le livre de Jacqueline Détraz constitue une présentation très complète de Sonia Kovalevskaïa, illustrant ses activités scientifiques, littéraires et politiques ; elle n’omet ni la petite fille triste et solitaire ni la femme du monde accomplie en quête désespérée d’un amour passionné.

La réussite d’une pionnière

Les ambitions scientifiques de Sonia Kovalevskaïa se sont heurtées d’emblée à d’innombrables difficultés : en 1860, les universités russes étaient fermées aux femmes ; impossible pour elles d’y poursuivre des études, ou de se rendre dans une université étrangère (quelques-unes, en Allemagne notamment, toléraient les femmes). Une femme russe ne possédant pas de passeport, elle était dépendante de son père ou de son mari.

Pour pouvoir se rendre à Heidelberg, en 1869, où elle obtint une autorisation spéciale pour suivre certains cours, Sonia contacta donc un mariage « blanc » avec un chercheur en paléontologie. Plus tard, à Berlin où elle ne pouvait pas s’inscrire à l’université, elle réussit à intéresser suffisamment le mathématicien de renommée Weierstrass pour qu’il accepte de lui donner, plusieurs fois par semaine et pendant trois ans, des cours particuliers. Ce qui permit à Sonia de soutenir en 1874 une thèse de doctorat. Pas à Berlin, c’était impossible ; mais à Gottingen. Et comme le dit lui-même Weierstrass : « Personnellement et sans hésitation, j ’aurais accepté chacun de ses travaux comme dissertation doctorale [elle en présentait trois]. Mais étant donné que c’est la première fois qu 'une femme postule pour un tel diplôme en mathématiques, non seulement la faculté a de bonnes raisons d’être exigeante, mais c ’est aussi l ’intérêt de la candidate et le mien. »

Après une interruption de quelques années, elle obtint en 1888 le prix Bordin pour des travaux sur un problème classique de mathématiques. Ce qui favorisa son recrutement en 1889 comme professeur titulaire à l’univer- sité de Stockholm, comme la première femme professeur. Elle préférait sans doute un poste en Russie -où elle devint membre correspondant de l’Académie des sciences, mais où, comme femme, elle ne put jamais travailler -ou en France. Mais elle savait que « les Français n ’accepteront pas de sitôt une femme comme professeur, bien que je n ’aie jamais reçu ailleurs qu ’en France autant de compliments. Ils pensent qu’une femme professeur est la bienvenue partout en Europe, sauf chez eux ». Elle ne se trompait pas : il fallut attendre 1908 pour qu’une autre femme, Marie Curie, soit nommée professeur dans une université, et 1938 pour qu’une femme soit nommée professeur de mathématiques dans une université française.

Elle fut toujours extrêmement consciente de l’importance de sa réussite de femme scientifique comme exemple.

La nihiliste

Elle tirait cette conscience politique de son expérience de jeunesse dans les milieux nihilistes russes des années 1850. partisans, entre autres, du droit à l'émancipation des femmes.

Citons un fragment d’une de ses lettres à son mari, datée de 1881, moment de son retour vers les mathématiques après l’expérience de six années de vie conju-gale. « Vous écrivez avec raison qu ’aucune femme n ’a jamais rien créé d ’important et c ’est précisément pour cela qu ’il est important pour moi, en ce moment où je dispose de suffisamment d’énergie et de facilités matérielles, d’être en mesure de déterminer si je suis capable de réaliser quelque chose ou bien si je manque d’intelligence pour le faire. Alors que la nature vous a doué d’un tempérament plein de talent et d’énergie, elle m 'a donné passivité et inertie. De sorte que vivant à vos côtés, je suis devenue sans le vouloir une épouse exemplaire et une bonne mère [sa filie est née en 1878], en oubliant compté- tement que je pouvais créer quoi que ce soit par moi-même. Que vous m ’ayez donné les moyens de me réaliser alors que vous-même vivez l’existence d’un prisonnier, c ’est à porter à votre crédit. (...) Si, comme tant d ’autres, vous donniez une valeur à la vie familiale, à son calme et à son confort, je n ’aurais guère eu le courage de vous demander un tel sacrifice et j’aurais bien plutôt revêtu un habit d’humble étoffe et aurais accepté que le marais de la vie bourgeoise engloutisse les quelques talents dont la nature m ’a dotée.

» Mais puisque en toutes choses vous avez excité mon égotisme, je me sens en droit de vous prendre au mot. D’autre part, comme vous refusez allègrement de m’allouer de l’argent pour vivre l’esprit tranquille et sans souci à l ’endroit qui convient le mieux à mes recherches, j ’essaierai de ne plus penser à votre solitude moscovite (...). » Elle n’a jamais perdu cette ironie.

Sans réelle activité politique militante, elle fréquenta les milieux révolutionnaires. Et elle participa à la Commune de Paris, à l’appel de sa sœur aînée, Aniouta, qu’elle aimait tant.

Les souvenirs d’enfance d’une aristocrate russe

Née à Moscou d’un père général et d’une mère appartenant à une famille de scientifiques, Sonia vécut de l’âge de six ans à l’âge de dix-huit ans à la campagne, au domaine patrimonial de Palibino, dans la région de Vitebsk. C’est sa vie quotidienne dans ce domaine qu’elle décrit dans ses Souvenirs d ’enfance. Elle y reçut une éducation autoritaire, sous la surveillance de gouvernantes anglaises et d’un père qu’elle décrit comme étant à la fois sévère et tendre, dur et réfléchi. Amenée souvent à s’affronter à lui, notamment au moment de son mariage blanc, elle en garda cependant un souvenir affectueux et l’a toujours préféré à sa mère, dont la nature aimable mais légère lui était moins sympathique.

Elle décrit d’ailleurs une contrainte dans ses rapports avec sa mère, dès sa plus jeune enfance, entendant répéter sans cesse que sa sœur Aniouta et son frère Fédia sont les préférés et qu’elle est, elle, celle qu’on n’aime pas. Elle sera élevée par sa nourrice Niania, séparée de sa sœur, elle-même assez vite logée dans les appartements maternels.

L’amour et l’admiration que Sonia portait à sa sœur n’excluait pas une certaine jalousie, comme elle l’avoue elle-même. Elle conserva ce sentiment toute sa vie ; et chercha sans doute à développer sa personnalité sur un terrain où elle se sentait moins vulnérable qu’Aniouta, si belle et si intelligente.

Mais du même coup, cette unité, cette perfection qu’elle cherchait et atteignait dans le monde de la pensée, elle les cherchait aussi sur le terrain du sentiment. Elle fut excessive et passionnée.

Elle mourut brutalement d’une pneumonie, le 10 février 1891, après plusieurs années d’une lutte amoureuse destructrice. Nous laissant le souvenir d’une femme attachante et talentueuse.

Sophie Malecki

Jacqueline Détraz, Sonia Kovalevskaïa, l’aventure d’une mathématicienne, « Un savant, une époque », Belin, 1993.

Les souvenirs d’enfance d’une aristocrate russe

Notes

  1. Jacqueline Détraz, Sonia Kovalevskaïa, l’aventure d’une mathématicienne, «Un savant, une époque », Belin, 1993.

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