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La compétition ou la recherche de soi

· Cahiers du féminisme, n° 73, été 1995 · p. 31-34 · 3 061 mots

Entretien avec Sandra Bourgade.

Le sport de haut niveau est de plus en plus couramment pratiqué par des jeunes femmes. Sandra Bourgade , vingt ans, championne de France juniors d'athlétisme (400 m et 400 m haies), en est un exemple. Actuellement en faculté, elle se destine à être professeur de gymnastique. Pourquoi faire de la compétition, quel plaisi en retire-t-on, comment concilie-t-on vie quotidienne et entraînement ? Sandra a accepté gentiment de répondre à toutes nos questions.

Sandra -J’ai fait du sport dès l’âge de huit ans dans une section sportive d’un centre aéré. Ma mère, avec qui j’ai vécu seule jusqu’à l’âge de douze ans, a pensé que cela m’aiderait à m’épanouir mais elle ne m’a pas spécialement poussée. De fait, j’aimais cela, cela m’amusait de jouer au football. Je ne sortais pas beaucoup, je n’allais pas souvent en boum et, de fil en aiguille, le sport est devenu mon principal loisir. C’est une ambiance que j’aime bien.

J’ai d’abord joué au basket pendant trois ans mais j’avais envie de faire de l’athlétisme. La troisième année, j’ai couplé basket et athlétisme mais c’était impossible à gérer à cause des matches. Je me suis retrouvée dans un club pendant deux ans où je faisais un peu de tout sans préparation spécifique : du 200 m et du lancer de poids en passant par l’heptathlon qui comporte le 100 m haies, le saut en hauteur, le lancer de poids, le 200 m, le saut en longueur, le lancer de javelot et le 800 m. Dans ce club, on faisait tout de manière très amateur mais pour quelqu’un de jeune comme moi -j’avais alors entre quatorze et seize ans -cela présentait l’avantage de pouvoir toucher à tout.

Mais je voulais vraiment progresser. C’est à ce moment que j’ai rencontré sur un stade un entraîneur femme, elle m’a tout de suite plu. Elle a accepté de me prendre à l’entraînement, sans que j’ai vraiment eu à le lui demander, nous nous sommes comprises tout de suite. J’ai connu dans les autres clubs beaucoup d’entraîneurs « m’as-tu-vu », ils arrivaient avec une « magnificence agressive », parlaient beaucoup mais n’étaient pas à ce qu’ils faisaient. Quand je l’ai rencontrée, j’ai senti la différence. Je suis persuadée que les femmes font les choses plus finement, avec plus de persévérance. Elle est à la fois douce et ferme et je crois que les rapports entre femmes sont beaucoup plus vrais, sans idée de séduction, avec des échanges. Son expérience et sa compétence lui ont tout de suite dicté de me spécialiser dans les trois épreuves suivantes : le 400 m, le 400 m haies et l’heptathlon.

♦ Comment en es-tu venue à faire de la compétition, ne préfères-tu pas faire du sport uniquement en loisir. . .

Sandra -Au début, j’ai eu du mal. La compétition exige, je crois, un état d’esprit particulier. M’y adapter n’a pas été facile -savoir faire abstraction de tout et de tous, tout en restant présent à soi-même et réceptif aux autres et à méfiât I fer »

wtgjjr n Kiiiih l’environnement -d’ailleurs, beaucoup de travail reste à faire en la matière ! La compétition est pour moi un loisir que je prends au sérieux, sans me prendre au sérieux avec excès. Dans le mot « loisir », je mets la notion de « passe-temps », de distraction aussi. Or, pour moi, faire du sport en compétition constitue une sorte d’hygiène de vie.

♦ Quelles sont alors tes motivations pour en faire ?

Sandra -Elles sont multiples : l’autosatisfaction du travail bien fait, la reconnaissance des compétences d’un entraîneur femme, Mmc Carmen Hodos. Carmen a été entraîneur national pendant huit ans, sa réussite, son caractère et sa fidélité à son mari suscitent beaucoup de jalousie. Je trouve qu’elle a été critiquée parce qu’on accepte mal qu’une femme de trente ans soit belle, intelligente, à la tête d’une équipe de France et puisse envoyer deux ou trois athlètes aux Jeux olympiques. Quand on voit le mal qu’elle se donne ! Elle est en plus prof de gym, elle a deux enfants, je trouve que c’est dur de tout concilier.

C’est peut-être aussi parce que je me suis retrouvée dans une ambiance qui me plaisait ; durant la même période, j’ai rencontré mon ami. Tout est arrivé en même temps, le petit ami, l’entraîneur femme et la première année de fac. De plus, je me retrouvais dans un petit groupe alors que les années précédentes, j’étais dans de grands clubs, le Stade-Français pour le basket, l’ACBB (Athléti-Club de Boulogne-Billancourt) pour l’athlétisme. J’ai l’impression d’être en famille, nous construisons tous quelque chose ensemble.

♦ Comment acquiert-on cette volonté de victoire et que font apporté le sport lui-même ou la compétition ?

Sandra -On s’applique à donner le meilleur. J’ai toujours voulu faire de mon mieux, être la meilleure dans ce que je faisais mais pas avec cet esprit de perfection et de nécessité. J’ai senti avec cet entraîneur que gagner, ce n’était pas seulement être contente d’avoir une médaille, mais qu’il y avait quelque chose de plus, la reconnaissance, certes, dont je parlais, mais aussi cet « inexprimable », cette sorte de soif d’absolu... où il n’y a plus rien d’autre. Nous avons quelque chose à dire. J’aime aussi le fait d’être poussée dans mes derniers retranchements.

J’ai changé, je me sens mieux depuis que je fais du sport en compétition. Avant, j’étais beaucoup plus dispersée, je faisais beaucoup de choses. Quand on fait du sport en compétition, on a un objectif que l’on veut atteindre tel jour, cela oblige à faire la part des choses, à s’économiser. Je ne suis jamais beaucoup sortie le soir mais j’ai toujours aimé aller au musée, faire une balade. Maintenant, je suis obligée de me dire : tu vas plutôt faire la sieste.

J’ai commencé à voir les choses plus intérieurement, à faire plus de travail sur moi, à faire du hatha-yoga, à méditer, je m’économise plus, je suis plus à l’écoute des autres. Avant, je faisais du sport pour le plaisir mais il n’y avait pas cette idée de recherche de la sensa- tion la plus juste et la plus complète. A partir de ce moment-là, j’ai vu davantage mon corps comme une machine qu’il faut entretenir, comme un cadeau aussi. Le corps est un moyen, je ne fais pas du sport pour le corps.

Pendant l’adolescence, j’ai eu de l’acné, je faisais de la boulimie, c’est une façon de se détruire. Je ne sais pas si j’avais un tempérament de garçon mais j’étais souvent avec des garçons. Quand j’ai vu ma poitrine commencer à pointer, je me tenais un peu voûtée, je n’acceptais pas.

La compétition m’a aidée par rapport au regard des autres. Je vivais le regard des autres comme un viol parce que les spectateurs ne sont pas censés être témoins de quelque chose de très intime, car on se donne beaucoup au moment de la compétition. Maintenant, je pense que le fait de se donner à fond est un acte de générosité, il y a un échange, ce que tu as donné comme plaisir aux gens te revient. Il y a une émotion, l’espace d’un instant.

♦ Le regard des autres est important, mais toi, comment te sens-tu dans ton corps et comment vis-tu la proximité des corps des autres ?

Sandra -A l’entraînement, le rapport aux corps est très sain, en tous cas, c’est ce que je ressens. Nous nous entendons tous très bien, nous formons une petite famille, nous nous taquinons les uns, les autres. C’est bon enfant, c’est pour cela que je me sens bien. On m’avait proposé d’aller à l’INSEP (Institut national du sport et de l’éducation physique) mais j’ai refusé, ce n’est pas ce que je recherche, je ne veux pas le rendement pour le rendement. L’entraînement à l’ INSEP a un côté militaire. Pour moi, c’est d’abord quelque chose d’affectif très fort. Je crois que c’est à partir du cœur qu’on peut faire beaucoup, si en plus on a la chance d’avoir un entraîneur qui nous donne la technique !

C’est en compétition que mon rapport au corps a été le plus interpellé. Jusqu’à cet hiver, j’ai toujours couru en collant long avec le maillot du club, parce que je me sentais nue, j’avais l’impression de me montrer. Les autres filles couraient en culotte, tout le monde me disait que je perdais du temps.

Déjà avant, j’ai eu des réticences à aborder les haies car le mode de franchissement me paraissait impudique. Je me suis rendu compte que j’étais perdante par complexe, j’ai décidé alors de courir en culotte, c’est vrai qu’on se sent plus à l’aise et puis on oublie. Mon entraî-neure ne m’a jamais forcée, je lui en suis très reconnaissante. A l’entraînement quand on fait des courses rapides, on doit avoir le moins de vêtements sur soi, moi je restais toujours en survêtement, elle m’a laissée me découvrir petit à petit, alors qu’elle se situe pleinement dans une optique de compétition, elle a été très fine.

Sur la piste, je faisais attention au regard que les autres (concurrents, membres du jury,...) portaient sur moi, j’ai même dû avoir des coquetteries qui n’avaient pas lieu d’être. Quand on grandit, j’avais quinze-seize ans, on commence à avoir un corps de femme, on ressent le fait de se dénuder comme une pression, on sent les yeux sur soi. Si je le vis bien maintenant, c’est parce que j’essaie d’en faire complètement abstraction ou plutôt parce que je l’ai accepté comme un fait naturel sans éventuelle arrière-pensée de la part d’autrui. Mais j’ai réfléchi longuement sur cela, par exemple, j’avais acheté la culotte il y a un an et demi, je ne l’ai mise qu’il y a six mois.

♦ Il y a les contraintes de tous les jours mais il y a aussi le fait de pousser le corps dans ses derniers retranchements, comme tu le dis. Ne vis-tu pas cela comme une violence, n’as-tu pas été confrontée à la souffrance ?

Sandra -De nombreuses personnes nous disent : « Mais vous êtes maso / » En fait, cela dépend des jours, il ne faut pas croire que chaque fois que l’on va à l’entraînement, on est tout sourire. Certains jours, on veut se donner au maximum et on le peut, d’autres jours, on ne le peut pas : il y a la fatigue, d’autres facteurs peuvent entrer enjeu, comme une dispute avec son copain, mais on essaie quand même. A partir du moment où il y a un objectif, j’accepte l’idée de souffrance.

Parfois c’est dur. Mais le fait d’avoir un entraîneur, qui plus est une femme, m’aide à passer outre ces futilités et à évoluer dans le sens qu’elle et moi, nous sommes fixé.

Je l’oublie mais je suis passée par des moments très durs. Je préparais la qualification pour les championnats du monde et au lieu de l’avoir dès la première course, je l’ai eue à la quatrième.

Dans ces moments-là, le doute s’installe, on se dit : je ne suis pas capable. Je l’ai enfin et lors du championnat suivant, je me blesse à un ligament. C’est une douleur très sourde, je ne pouvais plus bouger. Quand j’ai réussi à courir à nouveau, je n’étais plus dans les temps, j’avais perdu 4-5 secondes, ce qui ne paraît pas beaucoup, mais en fait correspond à 25-30 m, cela a été une grosse déception. Avec du recul, cette période m’a été plus bénéfique que néfaste.

Certes, je ne retrouvais plus le cycle de la course, je ne pouvais faire le mouvement « talons-fesses » que partiellement, ce fut très dur. Je suis alors tombée sur un livre qui disait « il faut croire en vous, il n’y a pas de limite, tout est dans votre tête ». Auparavant, jamais de ma vie, je n’avais senti mon corps m’échapper, et là, je venais d’être opérée, je me sentais étrangère à mon corps. Et, cependant j’ai repris confiance en moi, cela a été le moment le plus merveilleux. Depuis ce jour, je suis plus à l’écoute de mon corps, cela m’a rendue plus sensible et plus impartiale aux compétitions parce que je savais d’où je revenais.

♦ Un des reproches que l’on fait à la compétition, c’est qu’elle modifie le corps, qu’elle le rend très musclé, parfois masculin. Cela t’a-t-il jamais posé problème ?

Sandra -Oui, quand je faisais du 200 m et du lancer de poids, j’étais plutôt forte, j’avais des cuisses « volumineuses », je faisais des crises de boulimie, je mangeais un paquet de gâteaux pour le goûter. Puis, je suis partie en vacances en Martinique, j’ai arrêté de manger, j’ai fondu, c’était une forme de stress. Le lancer de poids me plaisait sans me passionner dans la mesure où une possibilité de « carrière » dans cette discipline me semblait difficilement envisageable. Et puis j’avais la phobie de ce cri à la fin du jet que je percevais comme « monstrueux » car trop intime (la respiration a tellement été bloquée avant le jet, que si le mouvement est bien fait, le bruit part tout seul, de façon mécanique). En outre, les lanceuses de poids que je côtoyais ne se sentaient bien que dans leur aire de lancement. Depuis, j’en ai rencontré d’autres de niveau national qui sont très bien dans leur peau ; être lanceuse et se sentir bien n’a rien d’incompatible. Elles sont des femmes à part entière, qui s’inscrivent dans une réalité que notre société et ses préjugés n’ont pas encore vraiment comprise ni intégrée.

En fait, l’idée de force me plaît plus au niveau du 400 m, j’ai l’impression de dispenser mon énergie sur toute la distance.

♦ Suis-tu un régime, n’y a-t-il pas d’autres contraintes ?

Sandra -Je suis le régime « dissocié Scandinave ». C’est-à-dire que, si la compétition a lieu le samedi, du lundi au jeudi, je ne mange que des glucides -chocolat, féculents -et deux jours avant la réunion sportive, je varie davantage mon alimentation. Ainsi, le samedi, je brûle ma réserve de glucogènes d’autant plus rapidement qu’elle aura manqué d’approvisionnement massif de glucides pendant deux jours. J’essaie de mettre tous les atouts de mon côté, diététique, attention à la fatigue, j’ai aménagé mes études pour y arriver. Pour la compétition d’hiver, on travaille depuis septembre, c’est dire la tension et la pression le jour même.

Je n’ai ressenti le temps passé à faire du sport comme une contrainte que cet hiver parce qu’auparavant j’avais le temps de faire autre chose, de lire par exemple, ce que j’adore faire. Mais depuis que l’échéance des examens est proche, je n’ai pas assez de temps pour travailler parce que je dois m’entraîner cinq fois par semaine si je veux arriver à des objectifs précis. Quand on est junior, on a du temps, c’est facile, après c’est beaucoup plus dur de se maintenir, les études s’ajoutent.

♦ Et comment cela se passe-t-il avec les autres concurrentes ?

Sandra -Au tout début, cela se passait très bien, la plupart des concurrentes étaient des amies mais cela s’est dégradé à partir du moment où j’ai eu des titres. J’ai eu cinq titres : un en été 1993 (juniors), deux en hiver 1994 (juniors et un record de France) et deux en hiver 1995 (espoirs 1 : moins de 23 ans). Les jalousies sont venues principalement d’un groupe de filles qui s’entraînaient dans un but professionnel à l’INSEP. Elles n’ont pas supporté qu’une fille seule venant d’un petit club, sans beaucoup de moyens, les dépasse. Mais, il s’agit là surtout d’un état de tension dû au système dans lequel elles évoluent. Je ne pense pas du tout qu’elles puissent être fondamentalement ni jalouses ni méchantes. J’essaie en tout cas de ne pas rentrer dans ce type de rivalités qui n’ont pas lieu d’être et qui me détournent de ma voie.

♦ Es-tu tentée par le professionnalisme ?

Sandra -Je vis la pratique de ce sport comme un loisir et, par conséquent, je me vois mal aller tous les matins et après-midi « au boulot » sur la piste. Pour l’instant, il m’importe surtout de m’appliquer à progresser du mieux que je peux; je me dis que si je dois en faire mon métier un jour, cela se fera au regard de mes performances.

♦ L’athlétisme est un sport d’abord masculin, le sexisme est-il très présent, sur les stades ou même dans tes études ?

Sandra -Le regard des hommes notamment en sport me fait parfois sourire. Ils s’approprient l’idée de force comme si c’était une idée souveraine. A la faculté, j’ai rencontré deux ou trois professeurs particulièrement désagréables. En particulier, j’ai eu un professeur de tennis de table dans un cours où nous étions peu nombreuses, il disait par exemple lors du cours : <? Voilà ce qu ’il ne faut pas faire, ce que les filles font » ; il nous ignorait, il refusait de nous donner les éléments techniques.

Certains hommes, dès qu’ils s’aperçoivent que j’ai un titre de championne, ont besoin de montrer qu’ils sont plus forts, ou ils sont sarcastiques ou ils sont éblouis ou ils ont besoin de dire : « C’est moi qui l’ai faite. »

Mon ami s’est senti « dévirilisé » quand j’ai commencé à être titrée. Nous en avons discuté. Je suis même allée de temps à autre jusqu’à courir en dessous de mes capacités, mais il s’est senti à ce moment-là moins fier de moi, il ne me retrouvait pas. Maintenant, il se sent mieux, il a compris que ce n’est pas parce que j’ai des titres que je suis mieux que lui. De toute façon, à nos âges, il y a plein de jeunes qui percent, je n’ai pour ainsi dire encore rien fait, le plus dur est de durer.

Cela me fait plaisir d’être sous le regard de mon ami, qu’il soit fier de moi ; mais, d’un autre côté, je me sens piégée. Si j’ai à me construire, je ne veux pas que ce soit à cause de lui ou grâce à lui, avec lui sans doute. J’ai trop vu de femmes vivre uniquement pour leur mari, je crois que nous avons à nous construire sans les hommes. C’est pour cela que j’aime la compétition, l’espace d’un instant, je suis seule avec moi-même, j’ai l’impression d’échapper à toute contrainte, à toutes les pressions sociales.

Propos recueillis par Catherine Rosehill et Marie-Annick Vigan

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