La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

L’univers sportif

Viril, forcément viril ?

· Cahiers du féminisme, n° 73, été 1995 · p. 24-26 · 2 052 mots

Cela fait des années que l’idée d’un dossier sur le sport et les femmes nous poursuit, soit que l’actualité place telle sportive de haut niveau sous les feux de la rampe, soit que le déchaînement viril des hordes de supporters à l’occasion des grandes finales de foot rappelle brutalement quelques caractères de cet univers, soit encore que les magazines féminins, à l’approche de l’été, incitent jusqu’à la nausée leurs lectrices à suer, à trimer et à dépenser pour maigrir et sculpter les corps à l’image de fantasmatiques mannequins. Si nous nous sommes lancées cette fois dans l’ouverture de ce dossier, c’est que le désir de poser toutes ces questions qui trottinent a été plus fort que la crainte d’être confuses.

Le sport se décline traditionnellement au masculin, c’est un univers sexué, voire sexiste. La revue Quel corps en avait souligné avec éclat en son temps les principaux traits de fonctionnement. Elle avait publié un dossier en 1978 sur le sport et les femmes, dans lequel était mis à nu le sexisme des « pères fondateurs », comme le baron Pierre de Cou-bertin qui en réinstaurant la pratique des Jeux olympiques dans le monde contemporain s’est

empressé de préciser : « Une olympiade femel-le serait inintéressante, inesthétique, et incor-recte ».'

Est-ce un propos qui date ? Reste-t-il des dinosaures qui penseraient de manière si grossière, à l’heure où les médias et avant tout la télévision, offrent régulièrement les images des exploits de ces sportives de haut niveau, Isabelle Pâtissier en escalade, Florence Arthaud à la voile, Jeannie Longo en bicyclette, etc. ? Il semblerait que cette question mérite d’être décomposée, et que certains s’avancent masqués : demandez donc à votre entourage de réagir à la photographie d’une lanceuse de poids... Néanmoins, mis à part les aveugles et les provocateurs, chacun constatera l’évolution des pratiques sportives et leur féminisation. Cette évolution est parallèle à celle des temps de loisirs : d’une pratique élitiste de femmes de la bourgeoisie désireuses de « s’entretenir », on est passé à une pratique de masse ; la gymnastique féminine basée sur des agrès féminins comme la poutre et les barres asymétriques, soit disant « pour éviter les chocs sur les ovaires », a cédé un peu de terrain à des pratiques de haut niveau, quand on a réalisé que celles-ci ne diminuaient pas le bassin ni ne réduisaient les seins, bref qu’elles « n’empêchaient pas les femmes d’être femmes » !

Chacun peut constater maintenant que le sport de haut niveau démolit autant le corps

Quand Monsieur Raoult s’intéresse au masculin et au féminin

Le Journal officiel du 28 janvier 1991 ' rapporte une question posée le 5 novembre 1 990 par le député Eric Raoult au ministre de l’Education nationale, de la jeunesse et des sports, sur les enseignements sportifs actuellement dispensés dans certains établissements scolaires. « En effet, explique E. Raoult, dans les collèges ou les lycées, tandis que les filles pratiquent le rugby ou la lutte, des garçons du même âge ou plus jeunes sont initiés et souvent perfectionnés à la danse classique. Cette situation peut à l’évidence provoquer certains troubles psychologiques chez les jeunes adolescents encore à la recherche de leur véritable identité. » Que fait le gouvernement ?

1. Cité dans A. Davisse et C. Louveau. op.cit. p. 257.

hommes que celui des femmes. L’utilisation des hormones et autres anabolisants n’arrangent personne. Il est vrai qu’on délivre aux sportives des hormones mâles pour développer leur taux de testostérone avec des effets visibles et ravageurs. Il est probable que les Soviétiques aient à plusieurs reprises demandé à leurs gymnastes de concevoir un enfant dans le seul but -étant enceinte -d’augmenter leur rendement physique (grâce à un transport accru d’oxygène), étant entendu qu’elles avorteraient une fois l’épreuve passée.2 A l’occasion des révélations qui furent récemment faites à ce sujet, un médecin, Bruno de Lignières, coauteur d’un rapport intitulé Pour une éthique de l’intervention médicale dans le sport, affirmait à titre d’exemple : « Certaines athlètes ont, à dix-huit ans, la structure osseuse de femmes de soixante ans.

On oublie de les prévenir des conséquences possibles pour leur santé »3.

Merci pour elles. Il est clair que les entraîneurs jouent avec les corps et les manipulent, utilisant des hormones, cherchant à adapter à chacun le cocktail le plus performant, provoquant des règles anticipées pour l’une, les retardant pour l’autre-réalisant ainsi un traitement coûteux et personnalisé au nom, non de la personne, mais du sacro-saint centième de seconde à gagner, de la médaille à décrocher, du cocorico à entendre et des sommes d’argent engagées.

On l’aura compris la critique du sport de compétition n’est pas, à nos yeux, spécifique des femmes. Mais le sport de compétition lui-même n’aurait-il pas de genre ? les femmes ayant progressé dans de nombreuses disciplines ne sont-elles pas en passe de devenir les « égales » des hommes ? La sociologue Catherine Louveau, que nous avons interviewée aux côtés d’Annick Davisse -elles ont publié ensemble une analyse des rapports féminin-masculin dans les activités physiques et sportives4 -, explique que « le sport s’offre, aujourd’hui plus qu’hier, comme lieu de réels glissements des femmes vers les hommes ; tant il est vrai que c’est le sens de l’Histoire puisque les femmes s ’approprient des pratiques qui, initialement, ont été investies par les hommes ; tant dans le sport de compétition, les niveaux de performance atteints exigent un travail et une préparation physique qui modifient les morphologies, rapprochant celles des femmes et celles des hommes. Dès lors peut poindre une inévitable hypothèse, qui postulerait qu ’à entraînement physique égal depuis le plus jeune âge, les femmes pourraient en maintes disciplines, réaliser des performances égales à celles des hommes. La question ne connaîtra vraisemblablement pas de réponse, mais le doute, au moins rétrospectif, est désormais permis... »5. Si cette hypothèse de l’égalité dans la compétition sportive est envisageable, que reste-t-il aux hommes dans le sport ? Le sport peut-il être, doit-il être mixte ? faut-il revendiquer l’égalité ou cultiver les différences ? Questions surprenantes, tant l’idée de la « différence » est porteuse de confusions et d’égarements. En la posant, nous ne nous sommes pas converties aux sirènes du différen-tialisme. Toujours convaincues qu’on ne naît

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Atlanta Plus, comité contre la discrimination à l’égard des femmes dans le sport

pas femme, on le devient, nous avons pourtant entendu des sportives parler de « rapport viril au corps », quand ils ou elles n’ont pas froid, n’ont pas mal, repoussent leurs limites pour réaliser telle performance, bref ne s’écoutent pas. Le « rapport féminin au corps » serait caractérisé par la grâce, la douceur, l’harmonie, le fait de se sentir bien et de ne pas se faire violence. Ces stéréotypes de comportement peuvent être suivis soit par des femmes soit par des hommes : les femmes d’exception, les sportives de haut niveau par exemple, auront ce « rapport viril au corps ».

Comment naît ce rapport ? d’une construction sociale bien sûr. Virginie, professeur d’éducation physique et sportive (EPS) en lycée, ajoute : avant tout, mais aussi des hormones (l’agressivité est liée à la testostérone) et à la masse musculaire. Pour elle, on ne puise pas dans les mêmes énergies. Catherine Louveau et Annick Davisse, elles, évoquent seulement l’acquis culturel, et elles le définissent comme incontournable. Un projet féministe doit-il faire sombrer dans l’oubli les concepts de féminité et de masculinité ? Le comportement ne doit-il plus avoir de genre ? Dans l’entretien qui suit, elles défendent le projet de « travailler les différences contre les inégalités », opposant une dialectique ancrée dans la réalité à l’utopie d’un sport androgyne. La question sous-jacente est celle du désir : si les femmes ne veulent pas faire du sport, est-ce le reflet de leur aliénation ? Si elles ne désirent pas se placer sur le terrain des hommes, qui ont fixé eux-mêmes les règles du jeu, ne sont-elles pas féministes ? Quel corps demandait, il y a près de vingt ans : « Est-ce que la pratique sportive est un moyen d’émancipation des femmes ? »6 Nous posons à nouveau cette question, en nous interrogeant sur l’unicité ou la pluralité des pratiques sportives.

Si les médias mettent parfois en valeur des sportives exceptionnelles, ils nous renvoient bien en général l’image d’une pratique sportive masculine. Certaines disciplines restent des « forteresses masculines », comme la boxe et le rugby, mais surtout -bien qu’il existe au féminin, avec plus de 22 000 licenciées -le football : c’est le terrain mâle par excellence ; le joueur doit « y mettre la balle bien profonde » ; c’est violent, il faut courir vite, frapper fort et avoir l’œil méchant. Le football féminin n’est jamais retransmis à la télévision : il n’est pas spectaculaire. Il n’y aura pas d’héroïne du foot, de « reine Pelé ». Le football qui compte est emblématique de la ville, de la région et de la nation. C. Pociello, étudiant les mutations des pratiques corporelles décrit comment il représente un conservatoire de l’identité masculine : « Et l’on ne peut rien comprendre à l ’engouement populaire et masculin pour les affrontements du football et aux vertus communicatives de leur spectacle si l ’on ne le situe pas dans le contexte d’une crise aiguë affectant l’identité masculine (...) et qui trouve peut-être dans les sports les plus durs, combatifs et violents, les derniers bastions d ’expression de la virilité. Ce sont les derniers lieux où les valeurs masculines peuvent encore s ’investir publiquement, légitimement et sans honte... »1

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Le comité Atlanta Plus a été présenté à la presse le 10 janvier dernier, à Paris. Son objectif, ont expliqué ses initiatrices (Linda Weil-Curiel, avocate, Michèle André, ancienne secrétaire d’Etat aux Droits des femmes, Annie Sugier, de l’association Les Mères d’Alger), est d’agir pour que « dans tous les pays du monde, les athlètes femmes aient la possibilité de participer aux Jeux olympiques au même titre que les athlètes hommes ».

L’idée de créer ce comité est née en 1992, lors des J. O. de Barcelone : tandis que « le monde entier célébrait la fin de l’apartheid et le retour de la délégation sud-africaine enfin composée de Noirs et de Blancs », les femmes qui ont créé ce comité avaient noté que les délégations sportives de trente-cinq pays étaient exclusivement masculines.

Atlanta Plus veut « alerter l ’opinion sur l ’attitude de plus en plus hostile des Etats islamiques à l ’égard des sportives » et rappelle notamment que la délégation iranienne à Barcelone, 100% pur mâle, avait tout bonnement refusé d’être précédée par une athlète espagnole le jour de la cérémonie d’ouverture. Autre exemple révélateur cité par le comité, celui de la championne algérienne du 1 500 m, Hassiba Boulmerka, violemment critiquée puis menacée par les intégristes islamiques qui avaient déjà dénoncé sa « tenue scandaleuse et indigne d’une femme musulmane » après sa victoire à Tokyo en 1991. Le comité Atlanta Plus veut obtenir le respect de la charte olympique qui exclut toute forme de discrimination.

Au-delà des J.O., il élargit sa dénonciation des discriminations en critiquant les pressions exercées sur les jeunes filles musulmanes pour qu’elles n’assistent pas aux cours d’éducation physique dans les collèges et lycées.

Atlanta Plus, 6, place Saint-Germain-des-V Prés, 75006 Paris. Tél. : (1) 45 49 04 00.

D’autres disciplines sportives apparaissent d’emblée comme plus féminines : le basket-ball a été conçu comme une création éducative8 fondée sur le respect de l’autre, l’interdiction du contact et l’adresse. Par ailleurs, la conception des pratiques corporelles en évoluant de l’entretien hygiénique des corps et du redressement prôné par les médecins militaires à une activité plus ludique et libérée des contraintes, a permis le développement de pratiques mixtes. L’école a joué et joue actuellement dans ce domaine un rôle décisif. La mixité, par l’hétérogénéité qu’elle impose, n’est pas simple à gérer : Virginie, dans les cours mixtes d’EPS, voit parfois naître un autre jeu, avec plus de circulation dans l’équipe que dans les jeux masculins, plus de dynamisme que dans les jeux féminins. Proposer des cours de danse aux adolescents, filles et garçons, c’est assister à la remise en question des archétypes traditionnels de la beauté. La mixité des pratiques sportives est-elle porteuse d’un dynamisme émancipateur, pour les femmes comme pour les hommes ?

Isabelle Forest

Notes

  1. 1. Cité par Quel corps, n° 10-11. 1978. p. 101.
  2. 2. Voir Le Monde. 29 novembre 1994. Article de J. -J. Bozonnet sur «Sport et hormones ».
  3. 3. Cité dans l’article du Monde, (cf. note ci-dessus).
  4. 4. A. Davisse et C. Louveau. Sports, école et société : la part des femmes. Ed. Actio. 1991.
  5. 5. Idem p. 163.
  6. 6. Quel corps. n° 10-11. 1978. p. 91.
  7. 7. «Les défis de la légèreté (les pratiques corporelles en mutation) », de Christian Pociello in Esprit, n°196. Novembre 1993. p.53.
  8. 8. Création datant de 1891 de James Naismith, professeur à l’université Y.M.-C.A. de Springfields (Etats-Unis), qui a voulu exclure toute violence du basket-ball : «fondé sur la notion chrétienne de l’amour du prochain... ce jeu tient compte de ce que certains pratiquants, en perdant leur sang-froid, peuvent en faire un “instrument du diable’’. C’est pourquoi le basket-ball est conçu de telle manière que le joueur (...) garde toujours le contrôle de ses réactions ». Cité in A. Davisse et C. Louveau. (op.cit . P-219).

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