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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Rouen : Une ville en ébullition !

· Cahiers du féminisme, n° 75-76, hiver - printemps 1996 · p. 15-17 · 2 682 mots

A Rouen, on n’ avait jamais ou une telle mobilisation depuis 1968 : près de 100 000 manifestant(e)s dans les rues ! Pour nous parler de ce véritable « raz de marée », nous avons rencontré Michèle Ernis, institutrice et conseillère municipale LCR à Saint-Etienne du Rouoray ; Agnès, Christine et Jeanne, infirmières à l’hôpital psychiatrique de Rouen, syndicalistes à la CGT ; Paulette, employée à la Sécurité sociale et Huguette, syndicaliste SÜD à la Caisse nationale d’épargne (CNE). Toutes ont participé activement à ce mouvement.

L’enterrement des emplois perdus à VHP.

Après le succès des grèves et des manifestations unitaires du 10 octobre et du 24 novembre, à Rouen comme à l’échelle nationale, ce sont les cheminots qui ont déclenché la grève reconductible ; dès le samedi 25 novembre, les roulants adoptaient, en AG, un appel à la grève pour l’ensemble des cheminots et des travailleurs « pour le retrait du Plan Juppé, pour la défense des acquis sociaux et des services publics ». Cet appel qui s’adressait également aux usagers, chômeurs et jeunes a été vite entendu par l’ensemble des cheminots d’abord, puis par les postiers du centre de tri, dès le lundi 28 novembre au soir.

Deux facteurs ont particulièrement aidé à la généralisation du mouvement : d’abord les cheminots n’ont pas hésité à se déplacer au centre de tri ou ailleurs pour convaincre les autres salariés de les rejoindre ; ensuite les liens familiaux entre salarié(e)s et la proximité de leurs lieux d’habitation, ont favorisé le tissage des liens interprofessionnels de la grève. Christine et Agnès par exemple ont, toutes deux, des liens particuliers avec les cheminots : les pères de leurs enfants sont cheminots ; l’une est divorcée, l’autre est séparée mais le nouveau compagnon d’Agnès est également cheminot. Elles ont pris une part très directe dans le déclenchement de la grève à l’hôpital psychiatrique.

Christine nous raconte le début de la mobilisation à l’hôpital : « Une première AG a eu lieu au début de la semaine du 28 novembre, en présence des cheminots. Soixante personnes seulement étaient présentes (sur 1 200 salarié(e)s). Il y avait surtout des personnels administratifs et techniques. On est donc allé discuter dans tous les services puis une nouvelle AG s’est réunie le lundi 4 décembre avec deux cents personnes. Ce fut une AG très mobilisatrice. On a voté la grève reconductible puis nous sommes allé(e)s à une AG du centre hospitalier universitaire ; là aussi, les personnels les plus présents, c’était les aides-soignantes, les personnels techniques ; il y avait très peu d’infirmières ». « Tous ces salariés, précise Agnès, font partie des catégories régulièrement oubliées dans les négociations et leurs salaires n ’ont pas été revalorisés depuis vingt ans ».

Quant à la Caisse nationale d’épargne, elle a rejoint la grève reconductible dès le mardi 29 novembre. La CNE fait partie, il est vrai, des PTT et le centre de tri était entré dans la grève

L’enterrement des emplois perdus à l'HP

dans la nuit. Mais tout de même ! Pour Huguette, responsable de la section SUD, « c’est historique » que la CNE parte dans les premiers et elle sait de quoi elle parle, elle qui a été embauchée aux PTT en août 1968. C’est donc en tant que grévistes que les personnels ont rejoint le cortège des cheminots et des postiers du centre de tri. « On était très fières ». Cela n’avait rien d’évident pour Huguette : « Le centre compte entre 160 et 180 personnes. C’est un milieu de femmes pas très combatif (il y a quelques hommes depuis 1982) et les conditions de travail ne sont pas draconniennes. Mais la combativité s ’est réveillée depuis 1990, date de la création de SUD. On a réussi à construire une certaine unité avec la CGT, ce qui a facilité l ’information régulière des personnels sur les conséquences du changement de statut sur les classifications. Une fois votée, il a fallu tenir la grève et en particulier dépasser la journée du mercredi : c ’est un jour difficile, en raison du nombre important de temps partiels. 40 % du personnel est à temps partiel, en majorité le mercredi, pour les enfants. La CGT avait proposé de reprendre le boulot le mercredi et de redémarrer la grève le jeudi ! Finalement la grève a été reconduite dès le mercredi et le jeudi, la proportion de grévistes est montée à 50 %. A d’autres moment nous sommes redescendus à 35-40 % ».

Une auto-organisation exemplaire

Partout les AG de grévistes ont joué un rôle essentiel dans la conduite de la lutte, qu’elles aient ou non élu un comité de grève, comme ce fut le cas à l’hôpital psychiatrique ou parmi les instits. En matière d’organisation, les cheminots ont montré la voie : ce sont les AG de secteurs qui reconduisaient la grève quotidiennement et qui déléguaient leur représentant au comité unitaire d’organisation. Ce dernier, composé des délégués des AG et des représentants des syndicats, coordonnait l’activité des grévistes et faisait des propositions au meeting unitaire de l’après-midi à la « fosse », lieu quasi légendaire aujourd’hui. Cette AG des cheminots ouverte aux autres secteurs de lutte « est devenue rapidement un lieu de retrouvailles extraordinaire » nous dit Michèle.

Chez les instits, la grève reconductible a démarré dès le 4 décembre dans le département. Michèle nous explique comment : <r Tout s ’est embrasé très vite. On a participé aux manifestations des 5 et 7 décembre ; après cela, on a appelé à une AG de tous les instits grévistes, le vendredi 8 décembre. Nous avions réservé une salle de deux-cent-cinquante places, on s ’est retrouvé à six-cent-cinquante personnes ! Etaient présent(e)s également un certain nombre de professeurs du second degré. Comme les cheminots, les instits de l’agglomération rouennaise se sont organisés en douze AG de secteurs qui reconduisaient la grève quotidiennement. On a même réussi à mettre sur pied un comité d ’organisation du premier degré, composé des délégué(e)s des AG de grévistes et des syndicats, qui se réunissait tous les deux jours. Par le passé, nous n ’avions jamais poussé la démocratie aussi loin. Au plus fort de la grève, il y a eu jusqu ’à 85 % de grévistes. Sur le plan national, le rôle du SNUIPP (FSU) a été déterminant avant et pen- dant la grève : deux week-ends de suite, le syndicat s ’est donné les moyens de faire acheminer dans les départements, malgré la grève du courrier, du matériel national, notamment le journal appelant l’ensemble des instits à se mettre en grève à partir du 7 décembre. Des instits ont redécouvert à cette occasion ce que pouvait être un syndicalisme dynamique. »

Comment expliquer que les institutrices et instituteurs se soient plus mobilisé(e)s que les enseignantes du secondaire ? Pour Michèle, les instits ne peuvent pas ignorer une réalité qui leur saute à la figure : « Nous sommes en contact direct avec les familles et nous constatons leur gêne financère, les problèmes de santé des gamins qui ne sont pas soignés, qui trainent des problèmes de vue, de dents, etc,. »

Dynamisme et convivialité

La grève a été active partout, et les journées des grévistes étaient des journées « à rallonge ». Malgré la fatigue, Michèle en garde le meilleur souvenir : <r Quand on a décidé de bloquer les rues de la ville avec les cheminots, on s’est retrouvé plusieurs centaines à six heures du matin. Même chose quand on a décidé de neutraliser les horodateurs pour l’opération “parcmètres gratuits”. Ces initiatives étaient l’occasion d’un brassage extraordinaire. Les gens ne savaient pas avec qui ils partaient ; ils faisaient connaissance en cours de route. On avait l’impression de faire des grands jeux de colo. » C’est le même “brassage” qui s’opérait à l’occasion des manifestations et du meeting unitaire à “la fosse”, sous l’égide des cheminots : « Tous les jours entre cinq cents et mille personnes se retrouvaient là dans une atmostphère très chaleureuse. »

« C’était très revigorant » nous confirme Paulette. Elle travaille à la Sécurité sociale (entreprise à statut privé) depuis 1973. Pour elle, ce conflit a été l’occasion « de reprendre pied dans la lutte ». Depuis plus de dix ans, elle n’était plus syndiquée. La grève reconductible est restée minoritaire à la Sécurité sociale. Elle n’a pas touché plus de 30 % du personnel mais comme elle nous l’explique, c’est la première grande grève depuis 1968 : « Il y a sept cents personnes (dont 80 % de femmes) qui travaillent à la Sécu (y compris les cadres). A partir du 4 décembre, pendant quinze jours, on a déposé des préavis de grève quotidiens sous toutes les modalités prévues sur l’entreprise : 55 minutes, une demi-journée, 24 heures. L’AG quotidienne du matin regroupait cent à cent-cinquante personnes. Parmi elles, un noyau dur de quatre-vingts personnes a reconduit la grève régulièrement. L’AG qui a voté la grève, a décidé de mettre en place des piquets de grève pour appeler les salarié(e)s à débrayer. Les gens se sont sentis agressés ; pourtant, ce n ’était que des piquets d ’information. Nous, cela nous amusait beaucoup. L ’argument le plus courant contre la grève était : les salariés du public n ’ont pas bougé quand les quarante annuités se sont appliquées au privé... Après TAG du matin, on partait à la manifestation ; les jours de manifs étaient des moments forts ; les gens étaient quémandeurs de manifs. D’ailleurs, au fil des jours, nos cortèges étaient de plus en plus nombreux, de mieux en mieux organisés et de plus en plus unitaires ; c 'était très convivial. Chez nous, tout a été fait de manière très unitaire : les tracts étaient signés ‘TAG des grévistes soutenue par la CGT et la CFDT”. Globalement les non-syndiqué(e)s se sont largement investi(e)s dans les ateliers (tract, presse) et dans les piquets de grève. »

Cette « joie de se retrouver » qui rompait agréablement avec le militantisme quotidien et tristounet des dernières années, Michèle l’a constatée également chez les instits : « En quinze jours de grève, nous avons organisé trois repas de fête ; le premier, c’était un repas entre instits ; le second, c 'était un bal avec les parents, les communaux, les instits et les cheminots du coin. Pour entrer, il fallait apporter un gâteau. Cent cinquante personnes ont participé à ce bal. Ce fut un tel succès que nous croulions sous les gâteaux mais comme c 'était aussi la nuit contre l’exclusion, nous avons apporté notre contribution sous forme de gâteaux ; Enfin, nous avons organisé un pot avec cent-vingt instits, le mardi, à la reprise. »

La convivalité s’est combinée avec une bonne dose d’imagination : <r Avec les instits, par exemple, on a organisé une classe sauvage au beau milieu d’une rue piétonne, en plein centre de Rouen, sur le thème “je me bats contre le plan Juppé ” ; les instits. jouaient le rôle des élèves. A l’heure des repas, on inventait des chansons » A l’hôpital psychiatrique, les grévistes ont contraint le conseil d’administration convoqué pour décider la suppression d’un certain nombre d’emplois à lever la séance. Les grévistes porteurs de masques blancs ont lu solennellement une déclaration rappelant les motifs de la grève. Ensuite, ils sont allés planter sur la pelouse de l’hôpital les « fantômes des emplois perdus », puis ce fut le pique-nique.

Deux mondes et une mixité...

La rencontre entre les différents mondes professionnels, féminins et masculins, s’est faite à la « fosse » : « Là, nous déclare Michèle, la composition de l ’assemblée était nettement plus masculine. »

« A la fosse, souligne néanmoins Agnès, il y a eu des femmes qui ont pris la parole : des instits, des postières, des salariées de la Sécurité sociale, une militante de la Grande Paroisse (entreprise de la chimie), etc. Au début, quand les cheminots ont vu débouler les petites infirmières, il y a bien eu quelques remarques sexistes mais nous, on a répondu sur le terrain de la plaisanterie (on a plus d’humour qu’il y a vingt ans). Dans ce conflit, il n ’a pas fallu se battre pour s ’imposer. On était plus à égalité. Les choses ont avancé. C’est lié, entre autres, à la crise du PC et au recul de l’esprit stalinien. Avant ils étaient terribles avec les femmes. » « Par exemple, précise Christine, il était très difficile pour une femme de s’adresser aux travailleurs des services techniques de l ’hôpital. Maintenant, il y a une nouvelle génération et ils nous acceptent en tant que militantes. » « Là, ce qui comptait, reprend Agnès, c’était l’unité de la classe ouvrière. C’était galvanisant, même si nous ne sommes pas naïves et que l ’on sait que cela peut être remis en cause. A V hôpital, la CGT a évolué depuis plusieurs années. Elle fonctionne démocratiquement, dans le puralisme ; cela n 'empêche pas certains copains, et plus rarement certaines copines, de monopoliser le micro en AG ou dans les manifestations. Mais on les a à l ’œil » !

Ce qui, par contre, a posé problème aux femmes, c’est la garde des enfants : « Dans mon secteur, nous déclare Michèle, on a décidé de faire une cagnotte de grève pour payer une garderie. Mais chacune s ’est plutôt débrouillée dans son coin avec la famille ou la nounou ; pour les initiatives très tôt le matin, il y avait une majorité d’hommes. » Christine et Agnès, quant à elles, toutes deux amies et très investies dans la grève à l’hôpital, se sont « organisées entre femmes » ; Agnès nous précise : « Les pères (eux aussi très mobilisés en tant que cheminots) étaient bien d’accord au départ pour prendre leur part de l ’organisation collective. Mais ce n ’est pas eux qui se préoccupaient de savoir comment assurer le quotidien. J’ai une fille de seize ans ; elle a pris part au mouvement en tant que lycéenne. Mais nos deux collégiennes de quatorze ans, on ne pouvait pas les laisser toutes seules en permanence. On s ’est donc organisées toutes les deux. Mon ex-mari a pris ses filles en garde alternée mais je n ’ai pas arrêté de faire le taxi entre les deux maisons. Ceci dit, poursuit Agnès, quand les instits sont entré(e)s en grève, les cheminots ont décidé de faire garder les mômes collectivement ; de même, un copain infirmier de l’HP a gardé des mômes de copines pour leur permettre de participer à certaines initiatives. Enfin les cheminots ont tenu à ce que l ’arbre de Noël des enfants soit maintenu, malgré les difficultés. De ce côté-là aussi les choses commencent à bouger. »

Ce n'est pas fini

« A la fin de la grève, on a beaucoup discuté pour faire le bilan. Sur la retraite, on a gagné mais pas sur le reste du plan ; il faut donc continuer. Cette solidarité qui s ’est construite au cours du mouvement va laisser des traces. D’ailleurs nous avons appris que cent-vingt postes doivent être supprimés en Seine-Maritime si la nouvelle carte scolaire est respectée. Il y a 2 300 élèves en moins sur le département, mais les conditions de travail sont tellement difficiles qu ’il faudrait alléger les effectifs par classe. Ils ont aussi décidé qu ’il n y aurait pas de nouvelle classe créée pour les deux ans, en maternelle ! Sur mon secteur, une classe doit être supprimée et onze autres font l’objet de “blocage-mesures conservatoires ”, ce qui signifie que des menaces pèsent sur elles. On va donc continuer à se voir. » Michelle ne savait pas si bien dire ! Comme nous le répéteront également Huguette pour la CNE ou Paulette, pour la Sécurité sociale : « On n’est pas rentré défait. ». A l’HP, les grévistes ont poursuivi leur mouvement jusqu’à la veille du sommet social, le mercredi 20 décembre, bien conscient(e)s qu’il leur faudrait redémarrer la mobilisation contre le plan Juppé, contre la suppression des garanties concernant le diplôme d’infirmier(e) psychiatrique et contre la réforme hospitalière qui menace.

Propos recueillis par C. Bataille et J. Trat

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