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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

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Créer des espaces de résistance

· Cahiers du féminisme, n° 77, été 1996 · p. 12-14 · 2 357 mots

Entretien avec Alice Hodgson, Annick Talbot.

Femmes et changements est , à notre connaissance , la seule organisation en France qui s'occupe de questions de développement et des relations Nord-Sud , et qui soit une association de femmes. C'est pourquoi nous avons tenu à rencontrer deux de ses représentantes , Alice Hodgson et Annick Talbot.

♦ Pouvez-vous nous présenter votre association et vos activités ?

Alice -Femmes et changements a pris la suite des amies de Fémin’autres créée en 1988, et existe sous sa forme actuelle depuis 1990. Notre objectif est de fournir un espace de libertés aux femmes pour exprimer leurs propositions, leurs luttes, leurs actions. Nous sommes une association travaillant en réseau avec des partenaires européennes et des partenaires de pays en voie de développement (Afrique, Philippines, Amérique Latine, Asie). Nous faisons partie des réseaux français d’ONG orientés sur le développement et l’environnement. Nous apportons un regard de femmes dans des réseaux qui ne sont pas des réseaux de femmes, même si les grandes associations ont souvent un « volet femmes » (cf. encadré).

Nous participons aux conférences d’envergure mondiale telles celles qui se sont tenues à Pékin sur les femmes, à Copenhague sur le développement social, au Brésil sur l’environnement.

Nous publions des livres, des dossiers (cf encadré). Nous organisons des colloques. Nous soutenons quelques projets, très peu (pour des raisons financières), en Afrique, au Congo en

Des partenaires européens et de pays en voie de développement

Les principaux réseaux et collectifs avec lesquels travaille Femmes et changements sont :

DAWN (Development Alternatives with Women for a New era : réseau de femmes du Sud), SEWA (Self-employed Women’s Association, Inde), Ami Han (Fédération des femmes paysannes Philippines), CIM (Centro Informaçao Mulher, Brésil), FFA (Fondation pour les femmes Africaines, Afrique), RAPSODE (Association de formation et de production vidéo), Frères des Hommes, CRID (Centre de Recherche et d’information pour le développement, France) et CEDI (Collectif Environnement Développement International, France), WIDE (Women In Development Europe), Alliance de Paysans, Ecologistes, Consommateurs. Femmes et changements est membre fondateur et partenaire des deux derniers réseaux cités.

Femmes et changements travaille beaucoup aussi avec la CEF (Coordination européenne des femmes), avec des syndicats, avec AC !

particulier. Nous avons participé au Festival de films de femmes de Créteil : en 1993, nous avons animé une session spéciale sur « les femmes et la gestion des ressources » en montrant des films et des vidéos, en organisant deux tables rondes dont l’une portait sur les femmes face à la croissance. Par ailleurs, nous sommes très impliquées dans des recherches sur l’économie et la mondialisation, ce qui explique notre participation au contre-sommet du G7.

♦ Quels sont les principes et idées qui vous guident ?

Annick -Nous partons de ce qui se passe actuellement dans les pays du Sud et dans les pays du Nord. L’exclusion est un phénomène majeur, malheureusement déjà très engagé ; il est visible dans le Nord, même si beaucoup ne se rendent pas compte de son importance; dans le Sud, on assiste à des transformations très préoccupantes puisqu’elles vont jusqu’à la guerre. Tout ceci est relié aux politiques économiques des grandes puissances et donc au G7. Nous analysons les phénomènes sociaux qui se passent à la base. Les hommes et les femmes vivent dans des sociétés complètement déstabilisées.

Ce qui caractérise la période actuelle, c’est la perte, notamment la dépossession des patrimoines organisationnels qui sont pourtant les plus essentiels par rapport à la survie culturelle, sociale, économique des populations. En Afrique, en particulier, cette désorganisation de la société est très forte et peut conduire au pire. Aux crises de l’Etat, de l’économie, du lien social intercommunautaire s’ajoute la disparition des patrimoines organisationnels des populations et l’absence de projet de société. Ces diverses insécurités dans lesquelles sont plongées les populations provoquent un malaise social qui les conduit à se replier sur le refuge de sécurisation primaire : l’identitaire.

Je pense qu’on risque d’aboutir aux conflits du xixe siècle, si cette tendance actuelle se poursuit. Pour nous, la majorité des gens réfléchissent trop peu aux conséquences des politiques actuelles et ne se rendent pas suffisamment compte de leur gravité. Ces conséquences finiront aussi par nous déstabiliser.

+ Quels constats pouvez-vous faire à travers tous ces réseaux ?

Annick -Les femmes expriment une résistance plus forte que les hommes, une remise en cause de la société plus importante. Les femmes représentent les éléments de survie, de résistance, à peu près partout. Femmes et changements essaie d’être un écho au Nord, des femmes du Sud, et réciproquement.

Alice -J’ajouterai pour avoir participé à des conférences, que le mouvement féministe international existe et qu’il y a une solidarité fantastique entre les femmes. Elles ont vraiment découvert qu’elles ont les mêmes problèmes, même si il y a des différences au Nord et au Sud.

♦ Pouvez-vous développer sur les alternatives possibles ?

Alice -Nous organisons des réunions au sujet de la gestion actuelle des ressources, que nous voudrions autre, et nous travaillons au contre-sommet du G7 dans le but de faire émerger des alternatives au modèle dominant actuel. La prépondérance de l’argent, des grosses structures, du profit, et du commerce comme moteur essentiel, ne permettent pas aux groupes minoritaires de vivre, de s’exprimer et de proposer aux-mêmes des alternatives.

Avec des formatrices en vidéo et des personnes-ressources dans les domaines ci-dessus évoqués, nous organisons des échanges d’expériences entre des femmes de différents pays et différents horizons culturels. Actuellement, nous travaillons surtout avec des rurales ; parmi celles-ci, les paysannes des exploitations s’adonnant à l’agriculture biologique offrent un concours précieux quant à la réflexion et la recherche sur l’environnement et sur l’économie. La maîtrise de la vidéo permet aux femmes de mieux s’exprimer, de communiquer entre elles, et facilite les prises de conscience. Nous luttons pour l’accès des femmes au pouvoir économique.

Annick -Femmes et changements est en contact avec des groupes qui essaient de mettre en place de nouvelles formes d’échanges et de trouver une nouvelle économie solidaire. Au Sud, il y a énormément de choses dans ce domaine. Une de nos préoccupations majeures est de montrer que la Banque mondiale (BM) est en train de récupérer la très grande créativité qui existait dans le secteur informel, et, de ce fait, risque de faire disparaître, dans ce contexte de survie, la créativité populaire en l’institutionnalisant.

Alice -La BM a récupéré le concept de participation, et nombre d’autres, mais nous savons que ce qui se passe sur le terrain est en contradiction avec ce discours trompeur, et a un effet démobilisateur. Nous essayons de démasquer le double langage. Les grands organismes internationaux ont tout d’un coup « découvert » qu’il fallait intégrer les femmes au développement alors qu’elles y sont intégrées depuis toujours mais sans doute invisibles aux yeux des experts et marginalisées par les projets qu’ils conçoivent. On peut se demander, aussi, de quel développement il s’agit, pour la BM, lorsque celui qui nous est proposé actuellement n’apporte de bien-être qu’à une poignée de gens aux dépens des populations des pays dits en voie de développement. D’autre part, la majorité des activités qui permettent aux pays pauvres de survivre sont pratiquées et conçues par les femmes détentrices d’une forte créativité dans les situations critiques, ce qui est, généralement, occulté.

♦ N’est-ce pas un peu utopique de croire que des réseaux alternatifs peuvent recréer totalement des services de santé, d’éducation...

Annick -Vous avez tout à fait raison, le problème est, soit on se suicide tous, soit on est à l’écoute de ce qui se passe dans les sociétés. Je crois que tout cela ne peut durer encore très longtemps, puisque même au Nord, la contestation commence, il y a eu la grève de décembre, porteuse de contestations majeures. On remarque maintenant, dans la société, des dénonciations de grands capitaines d’industrie, des protestations contre les destructions d’emplois, etc. Je crois que nous allons arriver à un temps de contestation générale du système, mais ce moment se prépare longuement, parce que nous n’en sommes plus à la révolution de nos arrière-grands-parents, cela passe par un grignotage de tout ce qui est mis en place par les « grands » et qui ne convient plus aux petits. On ne peut pas permettre de voir ces morts, physiques et sociales.

Le Bateau des femmes arabes pour la paix

« Femmes et changements » a décidé de publier le témoignage du bateau pour la paix, parti avant le déclenchement de la guerre du Golfe, au moment du blocus. Si elles le publient, c’est que les médias, comme toujours, occultent les événements dès qu’il s’agit de femmes. Ce bateau, avec, comme uniques passagères 300 femmes (des femmes arabes en majorité, 20 femmes occidentales dont Andrée Michel, une Américaine, une Japonaise) et des enfants, convoyait des médicaments et des vivres. Les femmes se sont fait attaquer, blesser par des soldats américains, australiens et britanniques. Ils ont immobilisé en pleine mer pendant quinze jours et débarqué la cargaison de force.

Le Bateau des Femmes arabes pour la Paix de Nasra Al Sadoon, préface d’Andrée Michel, édition L’Harmattan.

Ouvrages parus dans la collection Femmes et changements

-Femmes du Sud, autres Voix pour le xxf siècle de DAWN. Préface d’Andrée Michel, Traduction de Alice Hodgson et de Monique Perrot-Lanaud. Ed. Côté-Femmes.

-Parole de Femme intouchable de Shantabai Kamble et Baby Kamble. Préface et traduction de Guy Poitevin. Ed. Côté Femmes.

-Rio 92 -Planeta Femêa. Film de François Lefèvre et Céline Ostyn. Vidéo disponible en VHS : PAL, SEC AM et NTSC.

-Des Femmes, des hommes, et la Guerre, de Evelyne Accad, préfacé par Andrée Michel.

-La Croissance, quelques maux que je sais d’elle. « Regards de femmes », n°l.

Femmes et Changements, 14, passage Dubail, 75010 Paris.

On observe aussi toute cette poussée islamiste, que nous interprétons comme une contestation religieuse pour les populations concernées, alors qu’il s’agit d’une contestation à caractère social, c’est une mise en cause radicale de ce qui se passe dans ces sociétés. C’est très compliqué d’analyser les formes de résistance actuelles. Les résistances que le système politique et économique international suscite, sont extrêmes, pas forcément telles que nous les souhaiterions, mais il ne faut pas confondre ce qui se passe au niveau collectif et l’interprétation diabolique que nous en faisons. Il ne faut pas que la violence, le totalitarisme et l’intégrisme de certains qu’il faut dénoncer avec force, nous cachent la situation dans laquelle notre propre « intégrisme » culturel et économique a plongé les femmes et les enfants, toujours premières victimes lorsqu’il y a montée des périls.

La gestion de l’écologie est aussi importante pour la survie des sociétés. Dans les sociétés traditionnelles, la survie des groupes était basée sur une redistribution alliant gestion des ressources renouvelables et besoin des familles ; le libre-échangisme dont les seuls repères sont, marché compétitivité, performance, conduit à une stratégie d’exclusion du plus grand nombre par un petit nombre d’« inclus » du système, au mépris de la préservation des ressources renouvelables les plus essentielles (air, eau, espèces végétales et animales). Il y a de nouvelles formes d’économie, de rapport à la nature et de relations sociales à trouver. Le système ancien n’est pas restau-rable car il coïncide avec des sociétés conformistes et autoritaires. Tout le problème est de ne pas perdre le SENS sur lequel était basé le fonctionnement de la société : gestion des biens renouvelables au profit de tous et couverture des besoins primaires des familles (qui serait à moduler en fonction des acquis collectifs dans une société en mondialisation).

♦ Essayez-vous d’agir sur les conséquences des guerres ?

Annick -On y réfléchit mais on n’agit pas encore. Nous essayons d’analyser pourquoi on en arrive à des choses aussi extrêmes, comment s’y opposer et quel rôle les femmes pourraient y jouer. Dans l’histoire ancienne, les femmes avaient une fonction spécifique dans la régulation des sociétés, par exemple chez les touaregs, il suffisait de mettre un berceau entre les combattants pour que la vendetta ne s’exerce plus, autre exemple, une femme qui montre son sein à des combattants, était une façon d’implorer la paix. C’était une fonction officieuse mais réellement admise par la société. Les femmes ont joué des rôles de médiation, pas tout à fait directe, mais elles ont fait pression sur les hommes pour obtenir qu’ils fassent la paix à un moment donné. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne les ont pas incités à la guerre à un autre moment. Les femmes pourraient jouer un rôle d’éveil. Elles ont été élevées pour l’extérieur, puisque le mariage est une façon d’aller vers l’extérieur. Elles sont donc les premières à pouvoir prendre contact, même avec l’ennemi. Tous ces rôles sont très secrets, c’est de la diplomatie secrète, là aussi, on retrouve l’invisibilité dévolue aux femmes.

Pour que les femmes puissent s’exprimer, il faut qu’elles soient informées, il faut qu’elles

Dessin extrait de l’Algérie des femmes de Daïffa.

aient les moyens, qu’elles ne soient pas opprimées dans le privé comme dans le public. Par une analyse plus poussée, nous allons essayer d’informer et de permettre la création d’espaces de résistance aux engrenages des conflits.

♦ Pourquoi et sous quelle forme participez-vous au contre sommet du G7 ?

Alice -Nous participons au contre-G7 lancé par Les Autres Voix de la planète pour toutes les raisons qu’a indiquées Annick mais aussi parce que très précisément nous essayons de lutter contre la mondialisation. Nous avions déjà participé à la campagne contre la dette « 50 ans ça suffit », celle-ci était plus précisément dirigée contre les organisations de Bretton-woods, BM, FMI. Au moment du G7 se sont réunis tous les protagonistes du libre-échange dans tous les domaines. C’est aussi l’époque où nous devons prendre conscience, nous mobiliser et proposer des alternatives. Nous avons choisi de montrer qu’il y a d’autres possibilités et d’autres stratégies économiques, que nous n’acceptons pas les risques graves ni les conséquences de cette spoliation de la majorité des gens au profit de quelques-uns. Durant le week-end et la semaine, il y aura des forums et des ateliers. Nous coordonnons un forum le dimanche matin sur les conséquences écologiques et sociales de la mondialisation, et un atelier le jeudi suivant sur la résistance des femmes à la mondialisation.

Propos recueillis par

Marie-Annick Vigan

Dessin extrait de l’Algérie des femmes de Daïffa

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