Dans la torpeur de l'été, seul(e)s les sans-papiers , et pour cause , ont vraiment réussi à mobiliser les journalistes. Et pourtant, d'autres « exclu(e)s » en lutte auraient mérité la couverture des médias. Ce fut le cas des résidentes du foyer de la rue de Crimée à Paris qui pendant plus d'un mois, du 8 juillet à la mi-août, se sont battues sur des revendications que certains pourraient considérer comme élémentaires : un relogement stable pour toutes, un stage ou un emploi, des ressources pour les jeunes sans enfant qui n'ont droit ni à l'API (allocation de parent isolé) ni au RMI ; elles demandaient aussi de pouvoir laisser leurs enfants à la halte-garderie plus de trois heures par jour et de ne plus subir une règle interne proche du régime carcéral (plusieurs vigiles sans scrupules entre autres)...
Cette lutte exceptionnelle n’est pas un épiphénomène sans lendemain. Au contraire, elle est symptomatique de cette fameuse « fracture sociale » qui ne cesse de s’aggraver mais aussi de la révolte grandissante de jeunes qui p’ acceptent plus d’être les victimes passives d’injustices scandaleuses. A ce titre, elle mérite qu’on s’y attarde. Paradoxalement, il a fallu que les jeunes hommes du foyer Georges Sand à Paris rejoignent l’action des résidentes du foyer Crimée, à la mi-août, pour que les problèmes de celles-ci commencent à intéresser sérieusement la presse. Il faut dire que le 13 août, la police avait mis le paquet ! A l’appel de la direction du foyer, elle avait si violemment expulsé les femmes qui avaient décidé d’occuper les lieux, que trois d’entre-elles dont une femme enceinte, durent être admises à l’hôpital, l’une avec une clavicule cassée, l’autre avec une hémorragie...
Le prétexte à l’intervention policière avait été la présence de quelques hommes du foyer Georges Sand venus donner un coup de main à leurs copines de la me de Crimée. On ne badine pas avec le règlement !
Le lendemain, les jeunes de Georges Sand qui avaient eux-mêmes occupé leur foyer furent également expulsés sans ménagement... Mais, après plusieurs autres occupations symboliques (mairie, bureau d’aide sociale), manifestations, délégations, campements dans la rue, les jeunes de Georges Sand, ont fini par obtenir partiellement satisfaction. A noter que, contrairement aux femmes de Crimée, ils avaient reçu l’appui clair et net des élus du PCF et du PS du XXe arrondissement et du maire PS, Michel Charasse. Et comme les femmes, ils avaient été soutenus jour et nuit par les militant(e)s du DAL et du CDSL (comité des sans logis). Depuis, un comité de pilotage composé de délégué(e)s du foyer, de représentants des associations, de la mairie d’arrondissement, du centre d’action sociale de la ville de Paris, est chargé de contrôler l’application des engagements pris par les pouvoirs publics : relogements progressifs, aides financières pour ceux qui ne disposent pas du RMI, stages en vue d’une « réinsertion », d’un emploi... Dans la foulée, une dizaine de jeunes femmes de Crimée qui avaient rallié les diverses actions et pérégrinations des jeunes hommes, ont pu bénéficier des retombées des négociations intervenues fin août.
Ces luttes sont prometteuses mais soulèvent plus d’une question.
De galère en galère...
Lorsqu’en juillet, Sabrina et ses copines sont allées chercher les mili- tants du DAL et du CDSL, c’est tout simplement parce qu’on les menaçait de les renvoyer du foyer même si elles n’avaient pas d’autre solution à la sortie. Le foyer Crimée, comme tout foyer d’urgence, ne garde ses pensionnaires qu’une semaine ou deux, un mois exceptionnellement. A peine le temps de se retourner et de souffler. Contrairement à sa mission officielle, il est loin d’aider les femmes à trouver un logement, un stage, un emploi. A elles de se débrouiller. Au cours de la lutte, on a ainsi pu vérifier que le foyer n’avait même pas aidé les femmes à remplir une demande officielle de logement social sans laquelle on ne peut rien obtenir !
Comment faire alors quand on a des enfants et qu’on ne peut les laisser plus de trois heures par jour à la halte-garderie du foyer ? Comment faire quand on vient d’accoucher ou quand on est malade (ce qui est souvent le cas des résidentes), quand on vient juste de sortir de l’enfer des coups et de la violence conjugale, qu’on a été traumatisée par un ou des viols, quand on n’a plus de liens avec sa famille ou des ami(e)s, quand on parle difficilement le français ou qu’on n’a pas de papiers, quand on a soixante ans et qu’on est seule, qu’on n’a pas d’argent ou qu’on a besoin de soins psychiatriques ?
Toutes les femmes du foyer d’urgence de Crimée sont dans ces situations extrêmes, à bout de forces et à bout de nerfs, même si, par ailleurs, plusieurs d’entre-elles ont des diplômes (BEP, Bac). C’est souvent le SAMU Social qui les a conduites là ou leur a communiqué l’adresse en désespoir de cause...
Ce n’est évidemment pas un hasard, si Sabrina et ses amies se sont adressées au DAL ou au CDSL. Ces associations ont acquis leurs titres de noblesse dans l’action de terrain pour les sans-logis menée depuis plusieurs années mais c’est surtout l’occupation de la rue du Dragon qui les a rendues si populaires. Au bout de six mois en effet, ils ont réussi à obtenir le relogement définitif de cinquante trois familles. Une grande victoire...
C’est donc bien en connaissance de cause que Sabrina, Catherine, Nadira sont allées leur demander leur soutien.
Une lutte particulière
Questions en débat
Pour soutenir les résidentes en lutte du foyer de la rue de Crimée...
nous avons tenu des permanences sur le trottoir. 61 femmes sont venues exposer leur situation et demander notre soutien. Voici les données significatives qui ressortaient des 61 dossiers :
Age moyen des résidentes : 31 ans
-moins de 25 ans : 23 personnes
-25 à 40 ans : 26
-plus de 40 ans : 8
-plus de 50 ans : 4
Ressources
-sans aucune ressource : 38
-Allocation de parent isolé, RMI: 14
-COTOREP : 3
-ASSEDIC : 1
-Salaire : 6 (pour certaines, travail et stages à partir de septembre)
Enfants
44 enfants pour 61 femmes dont :
-33 enfants au foyer avec leur mère
-1 1 enfants placés (il s’agit souvent d’un placement judiciaire décidé par un juge pour enfant)
-en juillet, il y avait six femmes enceintes dont une de plus de huit mois
Nationalité
:
-Françaises : 37
-étrangères en situation régulière : 10
Aussitôt dit, aussitôt fait ; décision fut prise de ne pas accepter de partir du foyer sans solution précise, d’alerter la presse, de créer un comité de soutien ouvert à tous et à toutes (organisations politiques, syndicales, féministes etc.) C’est dans ce contexte, que nous avons été associées, en tant que Cahiers du Féminisme. L’aventure, pour nous, a duré un mois, sans répit.
Dans cette lutte difficile, qui exigeait une disponibilité et une mobilisation journalières, nous avons rencontré des militantes formidables comme Denise, du CDSL, éducatrice à la retraite, disponible 24 h sur 24 pour tous ceux, toutes celles qui ont besoin d’elle.
C’est une femme chaleureuse qui a su réconforter bien des résidentes proches du désespoir. Elle sait aussi, quand il le faut, rappeler à l’ordre ceux, celles, qui dans un accès de colère incontrôlée, sont capables de faire des « conneries » qui se retourneraient contre tous. Nous avons également fait la connaissance de Danièle, assistante sociale, syndicaliste de la FSU qui a accepté de prendre sur ses congés pour aider la lutte des résidentes. Elle connaît sur le bout des doigts tous les droits auxquels peuvent prétendre les démuni(e)s, tous les recours possibles sans se faire aucune illusion sur les « solutions » de replâtrage proposées par les pouvoirs publics. Avec Denise, elle a assuré sans relâche de multiples permanences devant le foyer, pour aider les femmes à clarifier leurs droits, à constituer des dossiers présentés et défendus à l’occasion des nombreuses délégations reçues à la mairie du XIXe arrondissement, au Centre d’Action sociale de Paris, à l’Hotel de ville de Paris, à la DDASS. Soixante et un dossiers ont ainsi été reconstitués dans des conditions précaires... Pourtant, malgré la rage des jeunes résidentes et leur volonté de vaincre, malgré le dévouement des militant(e)s actifs du comité de soutien (un militant d’AC, des militantes de SUD, de la CADAC, de l’Alliance des femmes, de la Maison des femmes, des Cahiers du Féminisme, des militant(e)s du DAL, du CDSL, de la LCR, etc.), malgré de multiples actions (conférence de presse en plein air, rassemblements, délégations), un certain nombre de blocages n’ont pu être surmontés.
Les jeunes femmes les plus combatives du foyer (une vingtaine) ont eu du mal à digérer le fait que toutes les autres femmes ne les aient pas suivies dans toutes leurs initiatives (l’occupation par exemple). Elles ont fini par leur en vouloir de manière injuste (mais compréhensible) et par les insulter !
Jean-Yves, du CDSL, pense qu’il aurait fallu une action plus radicale, plus spectaculaire et, pourquoi pas, plus dure, dès le début, pour intimider les pouvoirs publics qui, à tous les niveaux, ont choisi de laisser pourrir la situation en attendant que les femmes se découragent, ce qui fut le cas pour nombre d’entre elles. La suite des évènements lui aurait-elle donné raison ?
Nous ne le pensons pas. Certes, nous ne sommes pas des « spécialistes » en matière de luttes des sans logis et des « exclu(e)s ». Nous pouvons même dire que nous n’avons en ce domaine aucune expérience. Et nous tirons bien volontiers notre chapeau à tous ces militant(e)s du DAL ou du CDSL qui inlassablement aident les « exclu(e) » à prendre conscience de leurs droits, à s’organiser, à agir et... à gagner.
Difficile en effet, de s’inscrire dans une lutte collective prolongée, quand soi-même on se débrouille seul(e) et qu’on vit au jour le jour depuis des mois, dans la rue parfois, avec les menaces et les risques d’agression que cela implique... Les militant(e)s du DAL et du CDSL sont capables de transformer certains, certaines de ces « paumé(e)s » en militant(e) solidaires de la détresse des autres. Travail admirable et indispensable si Ton veut éviter que cette rage née de la souffrance et de l’injustice devienne autodestructrice et conduise à la folie ou soit tout simplement récupérée et dévoyée par l’extrême droite.
Pour autant, notre humilité dans ce domaine ne nous empêche pas d’avoir un point de vue en tant que féministes, un point de vue critique. Nous sommes convaincues en effet que les difficultés de cette lutte, mise à part la période estivale et ses inconvénients habituels, tenaient avant tout à la population concernée et pas aux formes de lutte trop timorées pour certain(e)s. Une fois arrivées au foyer d’urgence, la plupart des femmes ne sont nullement libérées de leurs peurs et de leurs angoisses. Peur que le compagnon violent débarque au foyer pour vous agresser, peur que les enfants soient placés si l’on peut montrer qu’en tant que mère votre comportement n’est pas assez « responsable », peur de devoir retourner à la rue, peur de n’avoir d’autre choix que la prostitution, etc. D’où une apparente passivité de nombre des résidentes qui a, en retour, provoqué l’indignation et la colère des plus jeunes, moins cassées, plus armées que leurs aînées...
La direction du foyer a bien saisi ces sources de divisions, menaçant Tune, trouvant une solution à une deuxième, cherchant toujours à discréditer les associations et à faire peur... Faute de pouvoir tenir de véritables AG avec les résidentes, les manoeuvres de division ont payé, isolant les plus radicales.
Dans ces conditions, l’occupation du foyer Crimée à la mi-août, avec l’aide, de surcroît, de jeunes hommes plutôt « remontés » du foyer Georges Sand fut non seulement une erreur tactique mais une faute politique. La direction eut beau jeu de dénoncer l’action « manipulatrice » des associations, de faire peur aux résidentes qui pour beaucoup, ne sont pas en état de supporter quelque action violente que ce soit, à fortiori lorsqu’elle est menée par des hommes. La responsabilité de l’intervention policière, pourtant décidée par la directrice, fut rejetée sur les « meneuses » et les associations. Dès lors, sous le choc, la coupure entre les plus jeunes radicalisées et les autres était consommée. La dynamique de la lutte était fatalement brisée. Les jeunes quittèrent le foyer...
Bilan provisoire
Pour autant, le bilan n’est pas négatif, loin de là. La direction du foyer a bien été obligée de décider quelques aménagements : des travaux de réhabilitation de l’établissement, l’embauche d’une nouvelle assistante sociale pour répondre aux besoins des femmes. Elle a dû, sous pression, retarder le départ de plusieurs dizaines de pensionnaires, le temps qu’une autre solution leur soit trouvée... Certes, toutes à leur sortie, n’ont pas eu de logement définitif (cf. bilan) mais soixante d’entre elles ont pu bénéficier d’une solution provisoire, plus ou moins satisfaisante, loin d’être acquise avant la lutte. Parmi elles, une quinzaine va accéder à un logement social stable. Là encore, même si cela s’est réalisé de manière chaotique, la lutte a payé. Par ailleurs, et cela est nouveau, des liens se sont noués entre associations de lutte contre l’exclusion et pour le droit au logement et certaines associations féministes. C’est positif et cela devrait durer. L’échéance des Assises pour les droits des femmes peut être un objectif commun.
Femmes en lutte du foyer de Crimée
Que sont devenues les femmes du foyer de la rue de Crimée ?
-Une quinzaine sont en voie de relogement définitif.
-Six logements en HLM avaient été acquis dès le mois de juillet.
-Cinq sont en hôtel social.
-Sept sont en hôtel de tourisme.
-Dix ont une place en foyers ou hôtels maternels.
-Trois sont en appartement thérapeutique.
-Six femmes sont retournées en province ou dans leur pays d’origine, certainement pas toutes de plein gré.
-Six femmes ont quitté le foyer après avoir trouvé par elles-mêmes une autre solution.
-Une femme a été exclue du foyer pour raison inconnue.
-Deux femmes étrangères sont toujours au foyer, dont Tune avec un enfant en bas âge.
Pour les sans abri, , différents centres différents hébergement existent
Les CHRS, centres d’hébergement et de réadaptation sociale (tout un programme !) ; 4900 lits sur Paris.
Les centres maternels pour les femmes enceintes. Ceux qui accueillent aussi les enfants disposent de crèches. Ils ne sont pas gratuits,
Les hôtels sociaux, qui peuvent parfois être confortables, sont destinés aux personnes disposant d’un minimum de ressources. Une participation financière est demandée.
Certains foyers sont gérés par des associations (Secours catholique, Armée du Salut, Emmaüs), d’autres par le bureau d’aide sociale. La plupart du temps, ces foyers sont non mixtes.
A Paris, un foyer pour femmes battues est géré par l’association halte aide aux femmes battues.
En urgence, seul le foyer de la rue de Crimée, accueille les femmes à partir de 18 ans, arrivées là par le SAMU Social.
Claire Bataille