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En France, si vous saviez...

La visite du pape : «Croire ou pas, c’est un choix mais nos droits, tu n y touches pas !»

· Cahiers du féminisme, n° 78, automne 1996 · p. 28-29 · 1 823 mots

La visite du pape en France , en septembre 1996 , associée à la commémoration du baptême du roi Clovis comme « acte fondateur » de la nation , méritait, pour le moins, une manifestation d'indignation et de protestation.

Les féministes rassemblées dans un collectif contre la venue du pape, aux côtés de tous ceux et toutes celles pour qui la laïcité reste un principe fondamental, sont descendues dans la rue, comme il se devait.

En 1978, Karol Wojtyla, archevêque de Cracovie, devient pape sous le nom de Jean-Paul II. Dès 1982, dans son discours de Compostel-le, il énonce son ambition de reconquête chrétienne de l’Europe. Après avoir consacré l’essentiel de ses efforts à la lutte contre les régimes d’Europe de l’Est, il voue la seconde partie de son pontificat à la « restauration des mœurs », à la défense de la famille et de l’ordre moral, à la lutte contre le droit à l’avortement, utilisant habilement la crise des valeurs et la crise économique et sociale.

Pour mettre en œuvre cette croisade, il s’est attaché systématiquement à réaffirmer le dogme catholique, à renforcer les structures du Vatican tout en se construisant une figure charismatique, et à engager une offensive contre la laïcité, menée de pair avec d’autres confessions, et qui trouve un écho bienveillant dans certains États '.

La multiplication des ingérences pontificales dans la vie publique

La plupart des interventions publiques du Vatican ont lieu dans des pays où la tradition catholique est forte, Pologne, Irlande, Amérique latine, Italie : lors des élections législatives d’avril 1995, Y Osservatore Romano (journal du Vatican) a appelé à voter contre les candidats soutenant la résolution du Parlement européen en faveur de l’égalité des couples homo et hétérosexuels. Dans les pays chrétiens d’Afrique noire, l’opposition à l’usage du préservatif face à l’épidémie du Sida s’avère particulièrement criminelle. Ces interventions ont lieu également dans les conférences internationales organisées par l’ONU, où le Vatican bénéficie d’un statut d’observateur. Au Caire, en 1994, le Vatican a lutté contre le droit à l’avortement, en 1995, à Pékin, il a combattu le droit des femmes à la liberté de leurs choix sexuels. Au-delà même du cercle de ses fidèles, l’Eglise cherche à s’attribuer le rôle d’un Etat et d’une autorité morale notamment face aux questions de la sexualité, de la vie, de la mort. Appuyée sur les contradictions et la crise de la modernité et du développement économique, l’Eglise présente sa défense de l’ordre moral comme une défense de la dignité des femmes et des peuples, une valorisation de la personne humaine contre les pouvoirs économiques et politiques. Ainsi l’opposition au droit des femmes à avorter est systématiquement associée à une dénonciation des politiques démographiques coercitives ou des atteintes à l’intégrité physique des êtres humains2.

Toutes ces interventions se fondent sur une doctrine que Jean-Paul II a beaucoup travaillé à refonder. Le catéchisme publié en 1992, sous la direction du cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (l’ancienne Inquisition), abonde en normes et en interdits. Dans ses encycliques Veritatis Splendor et Evangelium vitae \ Jean-Paul II affirme que la « loi divine » fonde la « loi naturelle » et qu’elle doit primer sur les lois civiles et les « droits de l’homme » définis au temps des Lumières. Les délits d’entrave au droit à l’avortement se trouvent ainsi �légitimés sur le plan éthique. C’est l’Église qui est « maîtresse de vérité », et non la conscience individuelle ou la raison autonome. Sont, par exemple, contraires à la « loi naturelle », et donc « intrinsèquement désordonnés », tous les actes sexuels hors mariage, la contraception autre que par la continence périodique, les actes d’homosexualité, étant donné qu’ils « ne procèdent pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable », les nouvelles techniques de reproduction, etc. Le pape et la hiérarchie catholique combattent activement le droit au suicide (en particulier l’euthanasie à la demande de la personne concernée).

Dans cette perspective, la doctrine catholique sur les femmes ne comporte rien de neuf, mais elle est énoncée de façon à intégrer certaines aspirations des femmes et certaines évolutions du monde moderne. Dans sa Lettre aux femmes 4, le pape assure reconnaître « la dignité, le rôle et les droits des femmes » et fait l’apologie de leur rôle éminent dans la société et dans la vie religieuse. Mais c’est pour affirmer que « les caractères de l’être masculin et féminin » fondent une distinction des rôles sociaux entre hommes et femmes, et définir une « vocation spécifique » de « la femme » dans la complémentarité des sexes, seul cadre où peut se penser l’existence des femmes. « C’est spécialement en se donnant aux autres dans la vie de tous les jours que la femme réalise la vocation profonde de sa vie », conclut-il. C’est dans cette lettre aussi qu’il rappelle aux femmes violées durant la guerre en Yougoslavie que l’avortement demeure un péché et n’est en aucun cas justifié. Devant le Conseil pontifical pour la famille, en mars 1994, Jean-Paul II s’est prononcé en faveur d’un « salaire familial » per- mettant à l’épouse de ne pas travailler en dehors du foyer : « La femme ne doit pas payer sa promotion par la renonciation à son caractère spécifique propre », assure-t-il, dénonçant les « exigences de rendement » au sein de la « société industrielle ». Spécificités culturelles du tiers monde (car tel est l’argument conjoint des catholiques, des islamistes et des nationalistes contre l’émancipation des femmes), spécificité féminine, même combat !

Mon au retour de l'ordre moral !

Même lorsqu’ils contestent l’aggior-namento de l’Eglise réalisé au concile Vatican II et s’enracinent dans des traditions plus anciennes du catholicisme antimodemiste, contre-révolutionnaire et nationaliste, les mouvements intégristes et traditionalistes catholiques sont vivement encouragés par ces offensives pontificales. C’est à l’occasion d’un voyage du pape, en 1989, qu’a été fondée en France l’organisation La Trêve de Dieu, qui a multiplié les actions commandos contre les cliniques pratiquant des avortements. Le 27 septembre 1996, à Reims (quelle coïncidence !), Xavier Dor et sa nouvelle organisation Sauvons-les ont investi l’hôpital et se sont enchaînés à l’intérieur de l’établissement ; interpellés par la police, ils ont été aussitôt libérés, et le Parquet refuse de poursuivre, sous prétexte de ne pas en faire des martyrs, et parce qu’ils n’auraient exercé aucune violence. Interrompre les activités de la clinique, culpabiliser et stigmatiser les femmes venant avorter, alors que les conditions d’exercice de ce droit sont déjà de plus en plus difficiles, n’est-ce pas de la violence ? Elle est manifestement admise par les institutions, comme en témoignent les condamnations toujours très faibles des opposants, alors que des défenseurs du droit à l’avortement ont été, comme au Chesnay, plus lourdement condamnés. Ces groupes anti-IVG bénéficient du soutien de l’Église : c’est dans des lieux de culte qu’ils se réunissent et de nombreux prélats sont venus témoigner dans les tribunaux en leur faveur.

Plus discrètement que les militants des actions commandos, des groupes de pression en faveur de « l’ordre moral » s’organisent au plus haut niveau des institutions, et le catholicisme semble redevenu la religion de l’Etat. L’Opus Dei, puissance au service direct du Saint-Siège, est de plus en plus influent dans les milieux politiques au pouvoir. Plusieurs membres fondateurs de l’Association des Amis du professeur Lejeune et de la Fondation Jérôme Lejeune (organisations rassemblant les cercles dirigeants de l’opposition au droit à l’avortement) lui sont étroitement liés. A l’Assemblée nationale, un certain nombre de députés ne manquent pas une occasion de manifester leur activisme catholique : Christine Boutin, membre du Conseil pontifical pour la famille, anime l’Alliance pour les droits de la vie, dont les adhérents, avec ceux du Groupe de spiritualité des assemblées parlementaires (dont le secrétaire est Bruno Bourg-Broc, président de la Commission des affaires culturelles, familiales et sociales de l’Assemblée), déposent infatigablement propositions de lois et amendements contre le droit à l’avortement. Certes ils sont encore très minoritaires, mais ils se renforcent. A la tête de l’État et au gouvernement, n’en parlons pas ! F. Mitterrand se fait enterrer à Notre-Dame, et les Chirac se rendent à la messe dominicale en grande pompe. A peine le pape reparti, le Premier ministre accélère les travaux du Comité de coordination interministériel pour la préparation des journées mondiales de la jeunesse catholique (août 1997), présidé par le général Morillon 5. Dans plusieurs municipalités et conseils généraux (et pas seulement en Vendée), même tableau. Rappelons le rôle de Colette Codaccioni, éphémère ministre de la solidarité entre les générations, avec Clara Gaymard-Lejeune comme chef de cabinet : vice-présidente du conseil général du Nord, elle contribuait à la liquidation du Planning familial dans ce département ; chargée de mission par E. Balladur, elle plaçait en exergue d’un rapport officiel sur la famille un extrait du « je vous salue Marie », « le fruit de vos entrailles est béni ». Elle est maintenant présidente du Fonds d’action sociale (ÉAS)... En arrière-plan de ces milieux politiques, s’activent les « lobbies de l’ordre moral » 6, connus notamment pour les pressions qu’ils exercent sur les campagnes d’information contre le Sida, sur certaines émissions de télévision, et en faveur de politiques familiales (salaire maternel...). Tous ces réseaux servent aussi de lieu de rassemblement entre gens de droite (RPR, UDF) et d’extrême droite (villieristes et nationaux-catholiques du Front national).

Une mobilisation justifiée et efficace

Ainsi l’organisation de cette « visite pastorale », hautement médiatisée, largement financée par les pouvoirs publics, précédée par une visite d’Etat de J. Chirac au Vatican en janvier 1996, dans laquelle il avait fait allégeance à l’Eglise romaine en se réclamant de la tradition qui fait de la France la « fille aînée de l’Eglise »7, remettait en cause les principes fondamentaux de laïcité de la République. Beaucoup prétendent qu’il faut « aménager » la laïcité, que c’est un concept dépassé. Et pourtant, face à la montée des intégrismes, c’est un garant fondamental de la liberté, et en particulier de celle des femmes, premières cibles de l’ordre moral et des pouvoirs religieux. De plus, cet enracinement de la France dans une « identité chrétienne » et le mythe d’une nation qui aurait existé depuis mille cinq cents ans, alors que la France se construit dans le temps avec tous ceux et toutes celles qui y vivent et qui viennent y vivre, sont des idées porteuses de xénophobie et d’exclusion, et offrent à l’extrême droite un terrain idéal.

C’est la mobilisation, notamment grâce à l’action du Réseau Voltaire, et la réflexion qu’elle a suscitée, qui ont permis de remettre à l’ordre du jour la laïcité, de contrer les discours d’extrême droite et d’obliger Chirac et le pape à infléchir leur discours8. Les exigences féministes ont été largement reprises, en prolongement de la manifestation du 25 novembre 1995 et des ripostes face aux actions commandos. Il faut que cela se poursuive, tant en France que dans le domaine de la solidarité internationale.

Claudie Lesselier

Notes

  1. 1. Voir : Cahiers du féminisme , n° 70, automne 1994, «Le pape contre les femmes ». Réseau Voltaire, «Le lobby pontifical contre le droit à l’avortement », La lettre de Ferney, n° 2-3, 1995.
  2. 2. L’Eglise admet cependant la peine de mort. On est très clairement dans la problèmatique de «l’intégralisme » analysé par Emile Poulat, autrefois traduit dans la «doctrine sociale de l’Eglise », l’Eglise s’attribue la vocation de répondre à l’ensemble des problèmes du monde moderne, défendant une «troisième voie », qui ne peut simplement être interprétée comme une position d’extrême droite (ni de gauche évidemment), qui mélange des idées connotées de droite et de gauche. Voir E. Poulat, «L’intégrisme, de sa forme catholique à sa généralisation savante », Les Cahiers d’ Article 31, «Les Théo-crates », 1" trimestre 1990.
  3. 3. Jean-Paul II, L’enseignement moral de l’Eglise, Lettre encyclique du 6 août 1993, Pierre Téqui éditeur, 1993. Lettre encyclique Evangilium vitae, sur la valeur et l ’inviolabilité de la vie humaine, avril 1995.
  4. 4. Lettre du pape Jean Paul II aux femmes, 29 juin 1995, Pierre Téqui éditeur, 1995.
  5. 5. Note d’information du Réseau Voltaire, n° 85, 26 septembre 1996.
  6. 6. Golias, n° 27-28, Le guide de l’intégrisme catholique ; n° 42, Les réseaux intégristes -Les lobbies de l’ordre moral.
  7. 7. Voir sur le mythe de Clovis et le lien établi entre une certaine France et l’Eglise romaine : René Rémond, «Le baptême de Clovis », Les lieux de mémoire, Tome III, vol. 3, Paris, Gallimard, 1992.
  8. 8. Le Monde, 20 septembre 1996.

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