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Si toutes les femmes du monde

Contre le G7 : Femmes du Nord, femmes du Sud, quelles solidarités ?

· Cahiers du féminisme, n° 78, automne 1996 · p. 30-32 · 2 983 mots

Femmes du Sud, femmes du Nord, quelles solidarités ?

Près de 100 participantes et un débat très animé , pour une question qui ne va pas de soi. En effet , la conférence du Caire comme celle de Pékin ont révélé les multiples chausse-trappes et occasions de malentendus pouvant exister entre les femmes en lutte , selon qu’elle vivent dans des pays du tiers monde , ou en sont originaires , ou bien dans les anciennes nations colonisatrices.

En effet, au Sud et au Nord, les objectifs de lutte qui apparaissent comme prioritaires ne sont pas forcément, de façon spontanée, les mêmes. Faut-il se battre avant tout pour le droit à disposer de son corps ou bien mettre en avant les nécessités du développement, voire de la simple survie quotidienne ? La tentation est grande parfois, de part et d’autre, de considérer comme une diversion ce qui n’apparaît pas comme la priorité de l’heure. Voire comme une alliance objective avec l’ennemi... qui sait très bien utiliser ces divisions potentielles. Ainsi, au Caire, les puissances cléricales ont su trouver des accents tiers-mondistes pour dénoncer les ingérences des pays du Nord sur les questions de démographie... De surcroît, le risque de faire des amalgames de part et d’autres est grand, alors qu’il n’existe bien sûr pas un féminisme au nord et un féminisme au sud, et que des divergences considérables peuvent exister à l’intérieur d’un même pays, divergences qui ne sont pas forcément clairement lisibles de loin.

Les conséquences de l'ajustement

A quel point la question de la pauvreté et du sous développement tend à surdéterminer toutes les autres, c’est ce qu’a développé Anke, du collectif pour l’abolition de la dette du tiers monde (CADTM) de Belgique. Elle a montré, à travers des exemples, la façon dont les politiques d’ajustement structurel, préconisées par les institutions financières internationales (Banque mondiale, FMI) pèsent de façon spécifique sur les femmes : « Les subventions aux produits alimentaires sont supprimées, et cela oblige les femmes soit à travailler davantage sur leur lopin de terre si elles en ont, soit à chercher des ressources supplémentaires dans un autre secteur. La priorité aux exportations a aussi des conséquences sur l ’environnement : en Inde par exemple, la culture des crevettes entraîne une salinisation des eaux, et les femmes doivent aller chercher l ’eau potable en se déplaçant davantage ». Extension du travail informel, aggravée par les licenciements dans des secteurs d’activité très féminisés, comme la santé et de l’éducation. « Au Pérou, 80 % des femmes qui sont actives le sont dans le secteur informel. » Au Mexique, c’est l’inverse : l’activité des femmes dans le secteur formel augmente, mais il s’agit des usines d’assemblage, où leur écart de salaire par rapport aux hommes va en s’accentuant, et où « certains employeurs contraignent les femmes à prendre des contraceptifs et licencient celles qui sont enceintes » (...). L’ouverture au marché de la santé et de l’enseignement sacrifie bien entendu les femmes. « En Ouganda, par exemple, il faut maintenant pour envoyer un enfant à l’école pendant trois mois, l ’équivalent du revenu mensuel ; c ’est à dire que si on a trois enfants scolarisés, il n’y a plus de revenus. Il est clair que, s ’il faut choisir qui on envoie à l’école, c’est toujours en défaveur des filles, et de fait, l’analphabétisme des filles a recommencé à progresser. Dans le secteur de la santé, les pays du tiers monde sont désormais contraints par les politiques d’ajustement structurel de faire payer les malades pour les soins. L ’arbitrage entre la dépense pour les soins des femmes et une autre dépense est là aussi défavorable aux femmes. »

Cependant, les problèmes des femmes « du Sud » ne sont pas si éloignés qu’on pourrait le croire de ceux des femmes « du Nord », dans la mesure où les conséquences de la mondialisation capitaliste tendent à se rejoindre pour les unes et les autres. « Dans les pays industrialisés, les soins aux personnes âgées redeviennent une charge qui pèse sur les femmes : on le présente comme quelque chose de plus convivial, mais ce n ’est pas un choix des femmes. »

Des exemples particulièrement intéressants -et souvent méconnus -des initiatives de mobilisation des femmes « au Sud » ont été fournis par Behija, membre de l’association « Citoyennes des deux rives ». « Les femmes, au Sud de la Méditerranée, raconte-t-elle, s ’organisent autour du problème de l ’eau. Dans certains quartiers, il n’y a plus d ’eau après dix heures et c ’est sur les femmes que cela retombe. Des femmes ont réalisé un film en Egypte sur ce thème. Elles ont commencé à se rencontrer pour essayer de gérer ce problème. » Autre problème du quotidien, « la saturation des égouts, la gestion des déchets. Les femmes se rencontrent pour gérer le problème des poubelles. Un film a été réalisé sur ce thème “Les femmes font le ménage à la cité”. On a l’impression que les femmes ne sont pas investies dans la vie politique, mais dans la vie quotidienne, les femmes gèrent la cité. Ainsi au Caire, les femmes ont présenté un programme, qui n ’a pas été pris en compte, et symboliquement une liste pour les élections municipales. Les femmes prennent en charge les problèmes au quotidien, mais c’est invisible, ce n ’est pas reconnu, et c ’est peut-être le regard sur la vie politique qui devrait changer. »

Elles se préoccupent également de la pollution de l’air et de l’eau. Déchets nucléaires, trafic pétrolier, concentration urbaine : « Il y a une sorte d'asphyxie de l’espace méditerranéen, et la diminution de la pêche augmente la dépendance alimentaire. » Il faut citer aussi « le surarmement de la Méditerranée, la réorientation de l’OTAN, le redéploiement militaire en Méditerranée auquel la France, l’Allemagne participent. Les pays occidentaux ne cessent d’alimenter la psychose de l’invasion venue du Sud, mais les gens du Sud ont peur de ce qu ’ils perçoivent comme une menace réelle ». La prise en charge de tous ces problèmes crée « une conscience embryonnaire d’un espace régional commun ; des femmes palestiniennes et israéliennes se rencontrent ; des puits ont été construits à Gaza, avec l’appui de femmes israéliennes. En Egypte des femmes créent des coopératives, pour trouver des solutions aux problèmes des régions désertifiées. »

Les institutions financières internationales, FMI,

OCDE et surtout Banque mondiale, comme l’a expliqué Stéphanie dans l’intervention suivante, ont depuis quelques années, infléchi leur discours et leur pratique « vers une prise en compte de la place des femmes dans les sociétés du tiers monde, les discriminations qu ’elles subissent, le rôle qu’elles peuvent jouer dans le développement. » Analyses, rapports, mise en place d’institutions spécifiques sont autant de traductions concrètes de cette évolution, de même que la part croissante du nombre de prêts se rapportant à des projets (un sur trois au niveau mondial pour l’exercice 1993) mettant l’accent sur la contraception, ou sur l’éducation la formation professionnelle des femmes, leurs possibilités d’accès aux ressources productives (terres et crédits en particulier), et aux activités productives rémunérées.

Face à de tels objectifs, se demande-ra-t’on, que trouver à redire ? Pourtant, « La Banque mondiale ne s ’est évidemment pas subitement transformée en association féministe ni même en ONG de développement ». C’est qu’au delà des objectifs strictement financiers, une certaine conception du développement est en jeu. Les politiques d’ajustement structurel ont échoué « par rapport à leurs propres objectifs et sans même parler des dégâts sociaux ».

La Banque mondiale s’adapte

En effet, si dogmatiques soient-ils, les experts de la Banque mondiale ont fini par être contraints de prendre en compte les « menaces d’explosion sociale due à la grande pauvreté, et/ ou de déliquescence complète de la situation sanitaire et sociale, (Sida, choléra, etc.). La théorie néolibérale orthodoxe se trouve dès lors obligée de réintroduire un certain nombre d’éléments qu ’elle avait bannis au début des années 80, (le rôle de l ’Etat, de la formation, de la demande...) mais elle le fait en essayant de sauver la face, c ’est-à-dire de garder son propre cadre : le rôle central du marché et des décisions individuelles de maximisation d’utilité. » Ces mêmes experts ont en outre deux sujets majeurs d’alarme :

leur obsession de la croissance démographique des pays du tiers monde ; et, de façon moins tapageuse, « l ’existence d’une multitude d’associations, d’initiatives populaires de résistance quotidienne à l’ajustement, où la place des femmes est primordiale, et qu ’il importe d’essayer de contrôler... » ; enfin, ils affichent un réalisme de bon sens : ainsi que le signalent plusieurs études, « les femmes, si elles ont accès au crédit, remboursent mieux leurs prêts, ont éventuellement une meilleure productivité, font des dépenses plus avisées, etc. »

Toute cette volonté d’adaptation aboutit à la doctrine de V« ajustement à visage humain », « qui repose sur plusieurs piliers » :

-La « lutte contre la pauvreté ». Elle repose sur la distinction entre les « extrêmement pauvres » et les « pauvres ». De nombreux projets sont désormais « ciblés » en direction des premiers, avec l’argument que les dépenses sociales « indiscriminées » (comme les subventions aux produits de premières nécessités) ne profiteraient pas à ceux qui en ont le plus besoin. C’est la thématique du « biais urbain » (les politiques sociales des décennies écoulées auraient défavorisé les habitants des campagnes), thématique qui justifie les coupures dans les dépenses publiques des programmes d’ajustement structurel. A partir de là ont été mis en place à la fin des années 80 des projets qualifiés de � filets de sécurité » (destinés à permettre la survie des « extrêmement pauvres », ceux qui ne pourraient pas s’en sortir même en cas de retour de la croissance).

-Le « développement participatif », ou encore, dans le langage employé, « aider les pauvres à s ’aider eux-mêmes », en les faisant travailler sur les projets censés améliorer leurs conditions de vie. Les avantages de cette procédure seraient de légitimer les projets en associant (théoriquement !) les bénéficiaires à leur élaboration (d’où des collaborations de plus en plus fréquentes avec les ONG et les associations présentes sur le terrain), et de créer ensuite des emplois.

-La préoccupation pour l’environnement, de plus en plus présente dans le cadre de la thématique d’un « développement durable ».

Néanmoins, tout cela a bien pour objectif principal l’ajustement structurel. Le marché occupe toujours la place centrale. Les prêts sont tous dirigés vers le secteur privé. « Ce qui est recherché à travers l ’ajustement structurel, en cohérence avec la théorie économique néoclassique, est une allocation des ressources censée être plus efficace, (...) en incitant les agents économiques à transférer leur activité de la production de biens “non-échangeables” (services, activités de subsistance) à la production de biens “échangeables ” (produits manufacturés, agriculture d’exportation). Dans cette optique, la subordination des femmes, à l’intérieur de la famille comme dans l’ensemble de la société, est conçue comme une perte d ’efficacité pour la croissance économique toute entière. Les obstacles qui les empêchent d’accéder aux facteurs de production (en particulier la terre) ou au marché du travail formel sont considérés comme une entrave à cette allocation plus rationnelle des ressources. D ‘où la nécessité de parvenir à lever les obstacles les plus immédiats à leur participation à la production la plus directement liée au processus de mondialisation. Ainsi, leur rôle central dans la reproduction de la force de travail doit également être rationalisé. »

Le renvoi à la sphère privée et familiale d’un grand nombre de tâches, mentionné par Anke, rejoint la logique du « développement participatif » : « rendre plus efficace l’articulation entre les deux sphères (productive et reproductive) de façon à augmenter la productivité du travail des femmes dans les deux cas (sur le marché du travail et dans la famille), par une meilleure éducation, une meilleure formation, une meilleure information contraceptive, une plus grande liberté de choix, etc. (...) Mais l’idée d’une répartition plus égalitaire des tâches au sein de la famille n ’est que marginalement évoquée. »

Si la reconnaissance du travail invisible des femmes et l’affirmation publique d’un certain nombre de droits peuvent permettre de peser sur l’évolution de leur situation, <? le risque principal pour les femmes en lutte serait de perdre leur indépendance à la fois dans la conduite des luttes et dans la détermination de leurs objectifs », et qu’alors « les exigences d’égalité soient ressenties par une grande partie de la population comme imposées de l’extérieur (en même temps que l’ajustement !) avec tous les risques de division entre lutte des femmes au nord et luttes de femmes au Sud que cela comporterait. »

C’est cette division possible qu’a ensuite évoquée sans détour Saïda :

« Je suis féministe, algérienne, et en tant que telle, il me semble qu ’entre féministes du Nord et du Sud, nous avons toujours eu des difficultés à construire quelque chose ensemble et que nous nous retrouvons dans des formes de compréhension de nos deux mondes qui ne sont pas identiques. » Elle évoque la « responsabilité particulière » des femmes du Nord, à un double titre : responsabilité actuelle, car « elles ont davantage de liberté de parole, de possibilités de rencontre, de réflexion, que les femmes du Sud » car « le mouvement des femmes, dans les pays du Nord, a une histoire, une mémoire. Il a fait des expériences et donc est plus à même d’impulser des interrogations que nous avons, au Sud, plus de difficultés à mener » et responsabilité historique, de par la colonisation. « Or de la part des féministes du Nord, je pense que, dès qu 'il s 'agit des femmes du Sud, il n’y a plus d ’interrogation sur ce qu ’on appelle “féministes ” ».

Quels malentendus ?

Ainsi, Saïd juge que la solidarité à l’égard des femmes algériennes est parfois « discriminante » : « les femmes envers qui elle s’exerce sont des femmes qui ont accès à la société française, dont l’aspect vestimentaire, le mode de consommation, le langage, sont apparemment plus proches des femmes du Nord. On se trouve dans cette contradiction : quand on se retrouve entre féministes au Nord on s ’interroge sur les rapports sociaux de sexe, on s ’interroge sur quel type de regard on porte sur la société ; quand on a affaire à des femmes du Sud et particulièrement de l’ensemble musulman, ce qui est exigé, c’est un discours convenu, qui relève du slogan, mais il n’y a pas d’échanges, de confrontation ; il y a une espèce d’hypocrisie des deux côtés. » On retrouve souvent sans s’en rendre compte, dit-elle, un regard qui juge distribue des mauvais points, reproduisant involontairement une attitude colonialiste, et oubliant parfois de regarder ce qui se passe dans l’ ex-puissance coloniale. « Or en France, il faut regarder les droits personnels des femmes migrantes, parce que la norme juridique a une importance aussi bien dans les représentations, que dans le statut objectif des femmes. Selon l ’article 75 de la constitution, tout ressortissant français peut se prévaloir d ’un statut personnel antérieur. Je traduis : tout Français qui aurait auparavant vécu sous statut musulman pourrait ensuite s ’en réclamer. A Mayotte, territoire français, ce qui est appliqué c ’est la statut local musulman y compris la polygamie et la répudiation. Pourquoi est-ce que quelques foulards seraient antilaïques et l ’application du statut personnel musulman à Mayotte, territoire français, serait laïque ? Pourquoi cela ne pose-t-il de problème à personne ?

La qualité de résidente en France est considérée comme subsidiaire à celle de l ’homme. Quand le travailleur étranger utilise la convention sur le droit au retour, alors que nous sommes dans le cadre du droit du travail, l ’épouse, qui n ’est pas dans ce cadre, doit aussi rendre sa carte de résidente. Un certain nombre de femmes de l’immigration et en particulier, le collectif des femmes immigrées dans les années 80, qui avaient participé à Nairobi, a tenté d’attirer l’attention sur cette question, et cela n ’a pas été repris. Autre exemple, Michèle Barzach, alors ministre de la Santé, maintenant fervente défenseuse de la parité, envoie une circulaire aux hôpitaux, disant que l ’âge de majorité, dispensant de l’autorisation des parents pour l’IVG, est celle de la majorité dans le pays dont les femmes sont ressortissantes. Par exemple une Marocaine de moins de vingt et un ans doit obtenir l ’autorisation parentale.

Dans le monde associatif, celui de la gestion sociale, au nom de la solidarité, on justifie de créer des emplois spécifiques destinés aux femmes immigrées -femmes relais ou médiatrices -qui sont des CES pour travaux particuliers, auprès du troisième âge ou pour que les banlieues soient mieux quadrillées ; cela n 'interpelle pas les syndicats, la création de ces emplois à deux vitesses réservés au nom d’une culture qui donnerait des compétences particulières ! »

Saïda regrette aussi le fait que, dans les années 80, les luttes menées en Algérie contre le code de la famille n’aient pu aboutir à la construction de « réseaux de réflexion, de confrontation ». Cependant, selon elle, la responsabilité n’est pas unilatérale, dans la mesure où « les femmes du Sud » n’ont pas toujours la volonté de « dire ce qu ’elles souhaitent », « de produire du sens, de l’échange, et il est vrai que pour les féministes du Nord qui auraient cette volonté de remettre en cause les slogans trop faciles, il n’y a pas de production militante forte, sur laquelle on pourrait s ’appuyer pour construire autre chose ».

En choisissant délibérément de ne pas arrondir les angles, cette intervention a suscité les plus vifs débats. On ne peut reprocher à tous les courants féministes ici les insuffisances exprimées plus haut. D’où l’utilité d’un tel forum, destiné à venir à bout des malentendus.

Sophie Joanny

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